CONSTANCE
Les agents impériaux, préfets ou chefs militaires, les envoyés du palais, notaires, palatins, eunuques, tous ces grands qui n'avaient pas même l'idée de la grandeur, sont peints d'un mot bref et méprisant : a Un certain » Héraclius, comte par sa dignité (*), » ou flétris, eux et leurs protégés, sans que l'écrivain se donne la peine de les juger : « Nous écrirons aux eunuques, » disent les ariens (*). L'archevêque dédaigne ces misérables subalternes, qui faisaient leur métier de subalternes.
Il va droit à l'empereur Constance, le principal ou plutôt le seul héros de la pièce. Nous l'avons déjà vu en scène, et médiocrement à son avantage ; mais celui qui nous le présentait était un orateur, et, de plus» un adversaire maltraité. Interrogeons sur son compte le plus impartial des historiens contemporains, l'honnête païen Âmmien Marcellin. Ammien Marcellin fait deux fois le portrait de Constance, aux livres xiv et xxi, au commencement et à la fin de son règne. C'était un prince qui n'était ni bon ni entièrement mauvais, médius princeps. Dans la vie privée, il avait des qualités qui dénotent toujours une bonne nature : il aimait et cultivait les lettres; il y mettait même de l'affectation. Il était trèschaste, et fut toujours à l'abri des soupçons. Dans la vie publique, il avait une haute idée de sa dignité et de ses droits, et, « ne quittant jamais le cothurne de l'autorité impériale, dédaignait la popularité. » Il poussait ce sentiment jusqu'au ridicule; il s'appelait le maître du monde et disait volontiers : Mon Eternité. Toujours en représentation, il portait loin le respect de sa personne ; il ne se mouchait ni ne crachait en publie. Le senti-
(<) Ui$toire des Ariens, À8, p. 295, d.
(•) Ibid..60, p. 300,d.
DANS AHMIEN MARGELLIN. 215
ment de ses droits, également exagéré, lui fit commettre des crimes. La seule pensée d*un amoindrissement de Tempire, d'un avilissement de son autorité, l'exaspérait. Esprit étroit et tendre au soupçon, il devenait cruel, implacable, différent de lui-même, et faisait, par des massacres d'innocents, un deuil de ses victoires. De là le meurtre de ses parents; de là ses persécutions contre ceux qui ne partageaient point sa foi religieuse. Que fallaitril ? Un rien. « Comme des étincelles qui s'envolent n d'une forêt desséchée, et, poussées par le vent, por- » tent l'incendie dans les bourgs voisins, il faisait sortir » des moindres causes des accumulations de maux. )^ . Tout était contraste dans ce prince. Il se connaissait en hommes et poussait l'examen des services de ses officiers jusqu'au scrupule et au raffinement ; et, en même temps, il se livrait sans réserve aux propos fluets de ses épouses, des eunuques et des courtisans. Deux hommes possédèrent surtout son oreille : l'un, Paul le notaire, surnommé la Chaîne, Caiena, parce qu'il s'entendait merveilleusement à enchaîner les calomnies par des nœuds indissolubles ; l'autre, Mercure, appelé le Comte des songes, Cornes somniorum, parce qu'il excellait à peindre de couleurs empoisonnées les songes des autres et à les verser dans les oreilles béantes de l'empereur, palulis imperatoris auribus infundere. Nous trouvons facilement à côté de ce Paul et de ce Mercure, la place des Arsace, des Montanus et des Diogène, qui, à diverses époques, vinrent à Alexandrie servir contre Athanase la passion de l'empereur.
Ammien, sévère pour ce despote, est très-juste pour la religion chrétienne : « Il confondait» dit-il, avec une
» superstition sénile ce qu'elle a de simple et d'absolu. j