LA VIE MONASTIQUE
jour SOUS un labeur ingrat, gagnant à peine le pain amer qui empêche de mourir plutôt qu'il ne fait vivre, pressurés par le pouvoir et les riches, également en proie à la misère et aux vices, à la vue des douleurs du présent et des tristesses de Tavenir, maudissaient leurs unions sans bonheur et pleuraient sur leurs enfants qu'ils ne pouvaient nourrir. Les riches, accablés de charges et d'impôts, ruinés par les procès et les dettes, essayaient en vain d'endormir leurs soucis dans l'indolence et les plaisirs d'une vie insensée. Il en était peu qui n'eussent à trembler d'être, au réveil, dépossédés de cette fortune incertaine parla confiscation, la vénalité des tribunaux ou l'empoisonnement.
Pour échapper aux souffrances plus morales encore que matérielles de cette société en dissolution, les intelligences d'élite cherchaient un refuge dans la philosophie et la religion. Mais, en répétant sans cesse que l'homme véritable est l'Âme, que c'est une honte pour elle d'être unie à un corps , que ce corps est un fardeau méprisable , que le monde des sens n'est que fantômes et illusion , et que le seul bonheur est celui dont jouit l'intelligence dans la possession de Dieu, la philosophie alexandrine et la religion chrétienne, les deux grandes maîtresses du quatrième siècle, poussaient de plus en plus ces Âmes froissées et désolées à renoncer à la terre, à se séparer des sens et à s'isoler dans une vie purement intellectuelle. La chasteté devenait la première des vertus; la seconde, la pauvreté. « Beaucoup, dit un contemporain païen, Ammien Mar- » cellin, se condamnaient à une pauvreté volontaire, » et, dans leur philosophie, regardaient comme la plus » grande richesse de ne rien posséder. » Riches et pau-
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vres se jetaient en foule dans ces asiles sacrés et res* pectés que leur ouvrait la religion, et tels étaient, dans tout l'Orient, cette ardeur d'ascétisme ou ce besoin de tranquillité morale, qu'à l'imitation du christianisme, l'implacable ennemi du christianisme, Julien, établissait partout, pour ses païens régénérés, des monastères d'hommes et des maisons de vierges.
Ainsi s^ donner à Dieu, comme l'entendaient les parfaits au quatrième siècle, c'était renoncer aux plaisirs de la chair par la tempérance et la chasteté, aux riches* ses par la pauvreté volontaire, à soi-même par le sacrifice de sa liberté, en s'absorbant dans une communauté. Ces renoncements n'étaient point particuliers au christianisme. Dès la plus haute antiquité, on les trouve institués et consacrés, avec une ressemblance frappante, dans les sociétés religieuses de l'Inde, de la Haute-Asie et de l'Egypte. Chez tous ces peuples, la présence de l'âme dans la matière était considérée comme une déchéance qui l'avait fait tomber du sein de Dieu, le corps comme une prison où la noble captive expiait des fautes anciennes. S'asservissait-elle aux jouissances des sens, elle se souillait et mourait de plus en plus ; s'en affranchissait-elle par le sacrifice de la chair, c'était la purification, la délivrance et la vie ; et, plus l'immolation était complète, plus elle se rapprochait de Dieu, son principe et sa fin« Des congrégations des mages et des prêtres d'Egypte, ces austères doctrines étaient passées d'abord dans l'institut grec de Pythagore, puis dans les sectes juives des Esséniens et des Thérapeutes ; enfin, le christianisme, dont la force et la gloire furent de savoir approprier à ses dogmes tout ce qu'il trouva de grand et de salutaire dans le passé, les avait appliquées avec une