‹ Saint Athanase, etude litteraireChapitre 82 sur 142 · LUTTE CONTRE LES DÉMONS · texte numérisé non relu

LUTTE CONTRE LES DÉMONS

T> DODS de dire ; si nous sommes couchés, ils nous ré- » veillent pour aller aux prières ; il leur arrive de pren- » dre des robes de moines et le langage des hommes » pieux pour mieux nous tromper (*). »

Ils sont bien malins ; mais Antoine ne redoute rien de ces Ulysses des ténèbres ; insensible à leurs séductions, il leur porte bravement de bons coups et les frappe comme ils l'ont frappé. « Un jour , un grand démon y> m 'apparut et osa me dire : « Je suis la puissance de » Dieu ; je suis la Providence : quelle grâce veux-tu de » moi? » £t moi je soufflai sur lui, en nommant le » Christ; et j'essayai de le frapper, et je crois l'avoir » atteint, et tout de suite il s'évanouit avec tous ses dé- )> mons ('). » Car c'était un chef.

Le désert, comme le camp d'Agamemnon, a ses heures de gaieté : on y rit de bon cœur, non d'un Thersite dont Ulysse, à coups de sceptre, rabat l'insolence , mais du trompeur trompé, de l'éternel menteur pris une fois en flagrant délit de vérité: « Un jour, dans le monastère, » on frappe à ma porte. Je sors et je vois un être de » haute et grande stature : Qui es-tu, lui dis-je? — » Je suis Satan. — Et pourquoi , repris-je, viens-tu » ici ? — Il répond : Pourquoi suis-je en butte aux V fausses accusations des moines ? pourquoi me mau- » dissent-ils à chaque heure? — Pourquoi les troubles- » tu? dis-je. — Ce n'est pas moi qui les trouble , mais » eux qui se tourmentent eux-mêmes. Car je suis de- > venu faîble. N'ont-ils pas lu (et Satan cite l'Ecriture » ni plus ni moins qu un homme d'église) : A la fin ont

(*) Vie de saint Antoine, 25, p. 650.

(«) Ibid., 40, p. 659.

OPINION d'ATHANASE SUR CES APPARITIONS. 241

» faibli les glaives de V ennemi, et tu détruisis ses cités ? » il ne me reste pas un lieu, pas une arme, pas une }> ville. Tout est chrétien ; le désert même s'est peuplé 1» de moines. Admirant la grâce du Seigneur, je lui » dis : Tu es toujours menteur et ne dis jamais une » vérité. Aujourd'hui néanmoins, sans le vouloir, tu as » dit vrai. Oui, le Christ, par sa venue, ta rendu faible, » t'a jeté à terre et mis à nu {*). » Tout à Theure, nous avions les incessantes métamorphoses de ce Protée que la Grèce avait pris à l'Egypte ; ici, sur cette même terre d'Egypte, nous voyons préluder aux fabliaux railleurs qui égaieront la monotonie du moyen Age.

On peut remarquer que, comme s'il voulait se soustraire à la responsabilité de ces fantastiques épisodes, Athanase en met le récit dans la bouche de son héros. Car, comtoe l'Odyssée , cette œuvre a son récit, et c'est Antoine lui-même qui raconte à ses disciples , réunis autour de lui, la longue série de ses combats et de ses victoires (*). Il est intéressant de pénétrer dans le nuage demi-transparent donjt l'habile écrivain s'enveloppe à l'exemple des divinités antiques, et d'en faire sortir son opinion personnelle. Il n'eût été ni de l'antiquité, ni de son temps, ni chrétien, sHl se fût refusé de croire à l'existence de l'esprit du mal , à sa présence dans le monde et à son action sur les hommes; mais il n'eût été qu'une vulgaire intelligence, s'il n'eût eu de cet ennemi de l'homme une idée plus haute et plus philosophique que celle de' la multitude.

Le monde ancien naissait, vivait et mourait au milieu

(■) Vie de saint Antoine, -il, p. 660. (•) Ibid., 18-43, p. 460-662.

242 OPINION d'athanase

d'un peuple invisible de dieux, de génies et de démons, qui, bienfaisants ou malfaisants, intervenaient à chaque pas de son existence, favorisaient, croisaient, contrecarraient sa conduite, Vivaient de ses passions, de ses affections et de ses haines , et s'identifiaient tellement avec lui, que parfois ils se faisaient hommes, avec le cœur de rhomme, prenaient son corps, son visage, même ses faiblesses, et séduisaient ses filles. Chaque contrée avait sa divinité topique; chaque maison son dieu Lare; chaque homme recevait en naissant , dit Platon , un guide invisible qui le conseillait et le dirigeait (*). Ces puissances occultes, objets d'amour ou de terreur,' les peuples en sentaient la présence ; ils les appelaient ou les éloignaient par des prières et des adjurations; mais, ni les yeux ne les voyaient, ni les oreilles ne les entendaient. Si quelquefois elles daignaient apparaître sous une forme matérielle à des êtres privilégiés, elles n'étaient vues que d'eux seuls. Dans Tlliade, Athéné se présente à Achille au milieu de l'assemblée des Grecs, mais elle n'est visible que pour lui.

Oïùù (patvo/jtévyj, twv d^a'iiwv ovriç opàTo (*).

Dans le poëte philosophe Euripide, le mortel favorisé de la présence d'un dieu ne le voit même pas ; il ne fait que l'entendre ('). L'instinct des sages , sinon des

(*) Platon, Phédon, p. 107, e.

(*) Homère, Iliade, I, v. 198.

(*) Hippolyte, dans sa prière à Diane, lui dit : « Seul des mortels, » je jouis de ta présence et je converse avec toi ; j^entends ta voix, » mais je ne vois pas ton regard. » Et, à la fin de la pièce, quand la déesse console son protégé mourant : « souffle divin, s^écrie » celui-ci, dans mes douleurs, je t*ai senti et je suis soulagé. Oui, » dans cette demeure est la déesse Artémis. » [ Hippolyte,)

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