QUE PHILOSOPHE
» Que sert aux Saducéens d'avoir la Loi, s'ils ne veulent » pas des Prophètes? Le Dieu qui a donné la Loi a pro- » mis de susciter les Prophètes dans la Loi; il est le » maître de la Loi et des Prophètes. Que sert aux Juifs » TAncien Testament , s'ils ne reconnaissent pas le » Seigneur qu'il leur promet? Que servent les Ecritures » à Paul de Samosate, s'il nie le Verbe de Dieu et sa ve- » nue corporelle, signifiée et montrée par les deux Testa- » ments? Que servent les Ecritures aux ariens, et pour- » quoi les mettent-ils en avant, misérables hommes qui » prétendent que le Verbe de Dieu est une créature, et, » comme les hellènes, rendent à la créature le culte dû » au Créateur ? Chacune de ces hérésies, dans son im- » piété particulière, n'a rien de commun avec les Ecri- » tures. Ils savent bien, leurs coryphées, que la plus » grande partie de l'Ecriture, pour ne pas dire l'Ecri- » ture entière, est contraire à leur sentiment; mais, » pour tromper les simples, ils font semblant de médi- » ter et de citer les saints livres. C'est l'esprit du mal » qui inspire à chaque hérésie ces paroles pleines de » tromperie. Il s'élèvera, a dit le Seigneur, de faux » Christs et de faux prophètes, qui entraîneront beaucoup » d'hommes dans Verreur (*]. L'esprit du mal est venu » et a dit par l'organe de chaque hérésie : C'est moi qui » suis le Christ; c'est moi qui possède la vérité. Le fi- » dèle» le disciple de l'Evangile, celui qui a reçu le » don de discerner les choses spirituelles et a bâti sur la » pierre l'édifice de sa foi, reste ferme et inébranlable » contre toute cette tromperie. Mais le simple, celui qui » n'est pas fortement instruit, ne voit que les mots, ne » pénètre pas le sens et se laisse entraîner par les arti-
(*) Saint Matthieu, xxiy, 24.
256 SAmT ATHÂNASE PLUS THÉOLOGIEN QUE PHILOSOPHE.
» fices des faux docteurs. C'est pourquoi il est beau et y^ nécessaire de demander par la prière la grâce dédis- T> cerner les choses spirituelles, afin que chacun recon- » naisse ceux qu'il doit rejeter, ceux qu'il doit recevoir » comme amis, comme partageant sa foi (*). »
C'est le pur langage du théologien, parlant, au nom de la foi, contre des docteurs qui font intervenir la raison dans le domaine religieux. Mais, dans ce vaste corps de doctrine inspirée, il faut discerner; il est des expressions, il est des phrases à bon et à mauvais sens. Qui fixera le véritable? « De nombreux livres de nos bienheureux » maîtres donnent l'interprétation désirée et nous mety^ tent à même de posséder la science ('). » Mais comment distinguer les faux docteurs des vrais? et, parmi ces derniers, Origène, le plus grand de tous, ne sera-t-il pas bientôt condamné pour la liberté de son exégèse? Quoi qu'on fasse , l'opinion individuelle et, avec elle, la multiplicité de doctrine pénétreront dans l'édifice. Comment donc sera fixée la foi? par le concile général, par l'assemblée de l'Eglise universelle, inspirée de Dieu et parlant au nom de Dieu. « Les Pères n ont pas dit, au » sujet de la foi : edo^sv, t7 nous a semblé bon, mais » ainsi croit V Eglise catholique, et aussitôt ils confessè- » rent leur croyance, montrant que leur sentiment ne » datait pas d'hier, mais était celui même des Apôtres. » Ils ne donnèrent pas leurs décrets comme leur inven- » tion, mais comme l'enseignement apostolique ('). »
Ici, nulle place pour l'esprit d'examen et de contrôle, c'est-à-dire, pour l'esprit philosophique. Cet enseigne-
(') EpisL ad epise. ^gypH et Ub., Â, p. 215 et 216. (*) Discours contre les Hellènes, 1, p. 1.
('} De Synodis, 5, p. 575, a.
SOURCES PHILOSOPHIQUES OU PUISE ATHANÂSl!. 257
ment qui s'imposait à Thomme plutôt qu'il ne s'en faisait accepter, suffisait pour les moines et les convaincuv, ils rejetaient avec effroi, comme une tentation de Tesprit du mal, tout ce qui lui semblait contraire. Mais il fallait raisonner avec la manie raisonneuse « de ceux qui posaient des questions et se plaisaient aux discussions (*); » avec les hellènes pour les faire entrer dans TEglise, avec les ariens pour les ramener à l'orthodoxie, avec les orthodoxes eux-mêmes, pour les retenir. Et, dès lors, la philosophie se mêlait nécessairement à la théologie.
A quelles sources philosophiques puise Athanase, pour satisfaire ces intelligences curieuses? à celles où puisèrent tous les grands esprits du siècle, dans les écoles rivales des disciples de Plotin et d'Origène, et surtout dans les livre^de ces deux grands penseurs. J'ai comparé leursdoctrines,uniformesen tant de points, à deux fleuves qui coulaient parallèlement. Au quatrième siècle, les deux fleuves se sont rapprochés et coulent dans le même lit, mais sans confondre leurs eaux. Athanase, comme ses contemporains, est emporté, tantôt par uo courant, tantôt par l'autre; souvent entre les deux à la fois.
Il n'a pas, comme Origène, la pensée d'absorber la philosophie grecque au sein et au profit du christianisme, •en lui subordonnant les données historiques de l'Ancien, -et du Nouveau Testament. Il connaît l'écueil, signalé même par les hellènes ('). Il n'eût pas dit le premier,
Ç) Histoire des Ariens, lettre aux moines, % p. 272, a.
(*) « Origène suivait, sur la divinité et sur tout le reste, les senti- » ments des hellènes, qu'il recouvrait des fables des barbares. Pla- » ton était son auteur favori. Ayant appris la manière d'expliquer et » d'entendre les mystères des Grecs, il l'appliqua aux Ecritures ju- » daîques. » Porphyre.