‹ Saint AugustinChapitre 4 sur 9 · IVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

IVI INTRODUCTION

Saint Augustin avait été enseveli à Hippone dans la crypte de la basilique de la Paix. Lorsque les Vandales détruisirent la cité qu'avait illustrée son apostolat, sa tombe fut menacée par les Barbares Ariens. L'île de Sardaigne, voisine de l'Afrique, offrait un refuge à ceux qui s'exilaient pour échapper à la fureur des ennemis de la foi. Saint Fulgence et plusieurs évèques d'Afrique y cherchèrent un asile et emportèrent avec eux les restes de saint Augustin. La ville de Cagliari reçut ce dépôt sacré, qui, placé dans la basilique de Saint -Saturnin, y fut l'objet de la vénération des fidèles. Mais, lorsque les Sarrasins devinrent maîtres de la Sardaigne , le pieux Luitprand, roi des Lombards, craignant que les ossements du saint ne fussent profanés par les infidèles, les leur acheta à prix d'or, et les fit déposer solennellement à Pavie, dans le souterrain de la basilique de Saint-Pierre. Enfin lorsque l'Eglise catholique eut repris possession de la terre d'Afrique sous le drapeau de la France, l'évêque d'Alger et d'Hippone, Mgr Dupuech obtint du chapitre de Pavie une partie des reliques de saint Augustin, qui furent transportées, au milieu d'un concours immense de

INTRODUCTION. xvn

prélats et de pèlerins, dans la nouvelle Hippone, française et chrétienne, aux lieux mêmes où la foule se pressait jadis pour écouter sa parole, et où tout est encore plein de son souvenir.

En résumant, dans ce livre, les principaux traits de son histoire et de sa doctrine, nous avons essayé de le faire revivre, tel que ses contemporains l'ont connu, aimé et vénéré.

Raconter la vie de saint Augustin, c'est le suivre à travers les voies mystérieuses par leftjuelles, s'étant éloigné de Dieu, conquis, à ce qu'on eût pu croire, à l'erreur et au mal, il devint l'une des lumières de l'Eglise, et l'un des modèles de la vie chrétienne.

La province d'Afrique, qui fut son berceau, était remplie d'églises et d'évêchés. Nulle part l'apostolat chrétien n'avait fait plus de prosélytes. L Mais le paganisme y régnait encore dans les mœurs, dans les coutumes; et la société chrétienne elle-même était profondément divisée par des hérésies qui égaraient la foi du peuple et se combattaient avec fureur.! a Nulle part les disputes sur le dogme, ou même sur quelques points de discipline, ne furent aussi sanglantes qu'en Afrique. La principale secte fut celle des Donatistej,

espèce de rigoristes et de mystiques sanguinaires, dont les maximes et les fureurs offrent plus d'un rapport avec celle des Anabaptistes et des Indépendants. D'autres sectes, étrangères au christianisme, et purement orientales agitaient encore la turbulente imagination des habitants de l'Afrique» Nulle part, la secte des Manichéens qui, partie des confins de la Perse, s'était répandue presque partout sur les pas du Christianisme, n'avait plus de partisans et de plus habiles missionnaires. Elle adoptait en partie les dogmes du culte chrétien, contrefaisait sa hiérarchie; et il n'était pas rare de trouver dans une petite ville de la province d'Afrique, un évèque catholique, un évêque donatiste, et un évêque manichéen ayant chacun ses sectateurs, se disputant la foi des peuples et distribuant des livres ou des symboles. » (Ville main, Éloquence chrétienne au IV* siècle : saint Augustin.)

Dans ce monde troublé et corrompu où le jeune Augustin se trouva jeté, la première empreinte lui vint de la tendresse d'une mère pieuse. La bourgade de Numidie où il vit le jour, Thagaste, avait abandonné la secte de Donat pour revenir à la Communion Catholique. C'est là que naquit Augustin le i3 novembre 354- Son père, ^fc Patricius, était païen, et d'un caractère violent que

la patience et l'humilité de Monique, sa femme, avaient adouci peu à peu. Celle-ci obtint de lui qu'Augustin, destiné au christianisme, fût fait catéchumène dès sa naissance, sans être baptisé. On différait alors ie baptême jusque dans un âge plus avancé. Mais comme l'assurance d'être un jour lavé de toutes ses fautes par l'eau baptismale enfantait de graves abus, que certains parents ne craignaient pas de dire de leurs fils : Laissez-les faire, ils ne sont pas encore baptisés, l'Eglise dut proscrire cet usage.

On fit donc sur le front de l'enfant le signe de la croix et l'on mit dans sa bouche le sel bénit.

« Je fus marqué du signe de la Croix de Notre- Seigneur et embaumé de son sel dès que je sortis du sein de ma mère qui avait mis en lui toute son espérance. »

Monique le nourrit elle-même et lui fit boire avec son lait, l'amour de Jésus-Christ.

« Ce nom de mon Sauveur, votre fils, je l'avais sucé dans le lait de ma mère et le gardais au fond de mon cœur. »

Elle ouvrit cette jeune âme aux espérances de la foi chrétienne.

« Elle m'avait appris, dès mon enfance, la vie éternelle que nous a promise, ô Seigneur notre

Dieu, l'humilité de Votre Fils abaissée jusqu'à notre orgueil. »

Les leçons de cette mère tendrement aimée laissèrent une trace profonde dans l'âme d'Augustin. L'incrédulité de Patricius ne put prévaloir sur la douce piété de Monique, parlant à l'enfant de son Père qui était dans fos deux, « Elle obtint, ô mon Dieu, que vous fussiez mon père plus que celui-ci. » (Confess., I, xi.)

Augustin grandissait. Son intelligence précoce éveille l'ambition de son père. Patricius rêve pour lui les honneurs, la réputation, la richesse ; il est prêt à s'imposer les plus lourds sacrifices,

' pour donner une éducation brillante à son

v fils.

Augustin alla d'abord à l'école de Thagaste. Puis, lorsqu'il eut appris les premiers éléments des lettres, son père l'envoya à Madaure, ville voisine, pour y étudier la grammaire, la poésie et la rhétorique. Il s'y fit remarquer par la vivacité de son esprit, par l'étendue de sa mémoire. Il était curieux de tout ce qui parlait à son imagination, avide d'émotions, passionné pour les fictions, et rebelle à tout ce qui lui demandait un effort. La langue grecque surtout le rebutait; mais il faisait ses délices des poètes latins. Plus tard, il se reprochera d'avoir versé des larmes sur ia

mort de Didon, tandis qu'il restait insensible au malheur d'avoir perdu Dieu. Il s'accusera d'avoir employé à rechercher les vains éloges des hommes les facultés qu'il devait consacrer à la louange et au service de Dieu. Tl déplorera l'aveuglement de \ceux qui sont plus soucieux de bien parler que Ide bien agir, et craignent plus de commettre un solécisme dans leurs discours que de pécher contre le Seigneur.

Pendant que son père, uniquement soucieux de son avenir terrestre et de sa fortune, lui faisait faire l'apprentissage des lettres profanes, sa mère, les yeux fixés sur un autre avenir, le mettait à l'école de Jésus-Christ. Et l'enfant priait à genoux le Sauveur de le préserver du châtiment, quand il avait commis quelque faute.

« Encore enfant, je vous demandais d'être mon appui et mon refuge ; ma langue se déliait pour vous invoquer; et, tout petit, je vous demandais avec une grande ferveur de ne pas être battu a l'école. » {Confess.y IX.)

Ses fautes étaient fréquentes, quelquefois graves; c'est lui-même qui nous l'apprend dans son admirable livre des Confessions, histoire sincère d'une âme qui vient faire, non l'étalage, mais l'humble aveu de ses erreurs, le sévère examen de sa conscience devant Dieu et devant les

hommes, comme aux temps de la confession publique; et qui, confuse et repentante, ne se lasse pas de bénir la miséricorde infinie qui Ta relevé de si bas.

Il condamne donc sévèrement son enfance portée vers le mal. « Je dis et je confesse devant vous, mon Dieu, ce dont me louaient ceux de qui je pensais qu'obtenir leur approbation c'était bien vivre. Je ne voyais pas le gouffre de corruption dans lequel je m'enfonçais, éloigné de vos regards. Car qu'y avait-il de plus coupable que moi dans mes actions, lorsqu'oubliant qui je mécontentais, je trompais par de continuels mensonges mon gouverneur, mes maîtres, mes parents, entraîné par mon amour du jeu, par mon goût pour les vains spectacles et l'envie de les imiter? Je dérobais aussi des provisions dans Je cellier ou sur la table de mes parents, soit par gourmandise, soit pour les donner à d'autres enfants, qui se faisaient payer pour jouer avec moi, tout en y trouvant leur plaisir. Dans ces mêmes jeux j'obtenais souvent la victoire par fraude, cédant au vain orgueil de l'emporter sur les autres. Et il n'était rien que je supportasse plus impatiemment et que je reprochasse plus durement aux autres, si je venais a le découvrir, que ce que je faisais envers eux. Mais si j'étais

surpris moi-même, je m'emportais violemment plutôt que d'en convenir. »

« Est-ce donc là cette innocence des enfants? Non, Seigneur, elle n'existe pas, je vous en prends à témoin, mon Dieu ! Cela commence par les gouverneurs et les maîtres, par les noix, les balles et les oiseaux, pour passer ensuite aux magistrats et aux rois, à l'or, aux terres et aux esclaves, l'objet de la passion changeant à mesure qu'on avance en âge, de même que la férule est plus tard remplacée par des châtiments plus graves. » (Confess., I, ix.)

La corruption native des fils d'Adam pèse sur l'enfant, comme sur l'homme, tant qu'il n'a pas été lavé dans l'eau du baptême ; il naît pécheur : c'est la tache originelle. « Si j'ai été conçu dans l'iniquité, et si c'est dans le péché que ma mère m'a nourri dans ses entrailles, où donc, je vous le demande, mon Dieu, où et quand, Seigneur, moi, votre esclave, ai-je été innocent? » (Confess., VII.)

Pourtant, il le reconnaît, il y avait aussi du bien, à côté du mal. Au milieu des défauts que confesse Augustin, se montrait le germe des rares qualités qui devaient faire un jour le grand Saint et le grand Evêque. Il s'impute le mal; le bien, il le rapporte à Dieu. « Je gardais, par un sentiment intérieur, l'intégrité de mes sens. Dans mes pe-

tites pensées qui se portaient sur de petits objets, j'aimais la vérité. Je ne voulais pas être trompé. J'étais bien doué pour la mémoire, l'amitié me charmait. Je fuyais, en même temps que la douleur, la bassesse, l'ignorance. Que de choses dignes d'admiration et de louange dans ce petit être ! Et tout cela ce sont des dons de mon Dieu, je ne me les suis pas donnés. Ce sont des biens, et ces biens sont moi-même. Celui qui m'a fait est bon, et il est lui-même mon bien, et c'est à lui que je rends grâce, avec transport, de tous ces biens que je possédais, enfant. » , Au sortir de l'enfance, il tomba gravement ^malade, on craignit pour sa vie. Aussitôt, il demanda à sa mère d'être baptisé. Mais le mal ayant cédé, Monique crut plus sage de reculer le baptême. Augustin regrettera plus tard la détermination de sa mère, il se dira que peut-être la vertu du sacrement l'eût préservé; Monique avait craint au contraire que le sacrement ne fût profané par les entraînements de l'adolescence. « Vous avez vu, Seigneur, lorsque j'étais encore enfant, et qu'attaqué soudainement par un mal d'entrailles, j'eus une fièvre qui menaça ma vie, avec quel élan de l'âme et quelle foi je sollicitai le baptême de votre Christ, mon Dieu et mon Seigneur, de lapiétéde ma mère et de la mère commune de tous,

votre Église; et comment, pleine de trouble, la mère de ma chair, dont le cœur chaste, désirait par-dessus tout enfanter mon salut éternel dans votre foi, s'empressait déjà de tout préparer pour que je fusse initié et lavé dans ce sacrement salutaire, et que je pusse vous confesser, Seigneur Jésus, pour la rémission de mes péchés, si je n'avais été tout à coup guéri. Mon baptême fut donc remis, comme s'il eût été inévitable que je pécherais encore par cela seul que je vivrais; et parce qu'on estimait qu'après le baptême les péchés commis seraient plus graves et plus dangereux... Qu'il eût mieux valu que je fusse de suite guéri, que par le zèle de moi et des miens je reçusse la santé de l'âme, et qu'elle me fût conservée par la protection de vous, quimel'avez donnée ! Mais quels flots de tentations allaient fondre sur moi! Ma mère les prévoyait, et elle aima mieux leur livrer le limon dont naîtrait un jour l'homme nouveau, que son image déjà formée. )> Augustin avait repris avec succès les leçons de l'école. Mais il ne tarda pas à quitter Madaure, pour un enseignement plus élevé : son père voulut qu'il allât achever ses études dans les écoles renommées de Carthage. Seulement, comme les ressources de Patricius n'étaient pas suffisantes, il fallut près d'un an pour se procurer

l'argent nécessaire. Ce délai fut fatal à Augustin. *^V^ Durant l'année qu'il passa dans sa famille, il se donna tout entier au plaisir.

« Il n'était personne qui ne louât mon père de me fournir, en dépassant ce que permettait sa fortune, le moyen de poursuivre au loin mes études, car bien des pères beaucoup plus riches que lui n'en faisaient pas autant pour leurs enfants. Mais ce père ne s'inquiétait pas de savoir ce que je deviendrais en grandissant, et si je serais chaste, pourvu que je fusse éloquent, dussé-je être privé de la culture qui vient de vous, mon Dieu, de vous l'unique, le véritable et le bon maître de ce cœur, votre domaine. » [Confess., II, m.)

Affranchi de la tutelle des maîtres, oisif, livré à lui-même, Augustin commença à céder aux tentations dont il était entouré; il s'abandonna aux plaisirs, il y porta toute la fougue d'une nature passionnée.

« Je brûlais de me rassasier de plaisirs grossiers, dès l'adolescence; je ne craignis pas de végéter dans des amours changeantes, ténébreuses; ma beauté se flétrit et je ne fus plus que pourriture devant vos yeux, Seigneur, me complaisant en moi-même et ne cherchant à complaire qu'aux hommes. Du fond bourbeux de la con-

cupiscence de la chair, s'élevaient d'épaisses vapeurs, les ferments de la puberté qui, voilant et obscurcissant mon âme, ne me laissaient plus discerner l'amour pur des brumes de la passion. Et leur bouillonnement confus entraînait ma faible jeunesse vers le gouffre de l'iniquité. Votre colère s'appesantissait sur moi et je ne m'en apercevais pas. »

Mais une âme telle que la sienne ne pouvait trouver le repos dans cette vie de désordre. « Vous étiez toujours là, Seigneur, me frappant dans votre miséricorde, répandant les amertumes les plus cruelles sur mes jouissances coupables, pour m'apprendre qu'il n'y a de bonheur que pour celui qui ne vous offense pas. »

Sa mère essayait vainement de l'arrêter sur cette pente funeste. « J'écoutais ses avis comme des discours de femme, auxquels j'aurais eu honte d'obéir. Et pourtant ils venaient de vous, mon Dieu, et je l'ignorais. Je croyais que vous vous taisiez et que c'était elle qui parlait, quand vous me parliez par sa bouche; c'était vous que je méprisais en elle, moi son fils, moi le fils de votre servante, moi votre serviteur. » (Confess., II, i.)

Pendant ce temps, Monique pleurait et priait sans relâche, mettant en Dieu seul son espérance.

Cependant un des principaux habitants de Thagaste que ses libéralités avaient fait élire Protecteur de la cité, Romanianus, s'intéressant aux progrès d'Augustin, avait fourni de sa bourse l'argent qui manquait à Patricius Grâce à sa générosité, Augustin put enfin partir pour Car- \ thage vers la fin de l'an 3^o; il avait alors dixsept ans. L'année suivante, il perdit son père, que Monique avait tardivement réussi à convertir à la foi chrétienne.

Aucun séjour ne pouvait lui être plus dangereux que celui de cette grande ville.

Si Carthage était un centre d'études où se trouvaient réunis les maîtres les plus habiles dans les lettres et dans les sciences, c'était aussi, c'était surtout un centre de plaisirs où le Paga- ] nisme encore vivace étalait ses spectacles licencieux, où le culte d'Astarté montrait ses fêtes impures; où affluaient les séductions ordinaires des grandes villes, où les mœurs étaient relâchées, où le vice élégant semblait aux jeunes gens un titre de gloire. Avide tout à la fois de cette gloire suspecte et de la gloire littéraire, Augus- \ tin menait de front avec une égale ardeur la vie J d'étude et la vie de plaisir. Il fréquentait l'école, se passionnait pour Virgile, brillait surtout dans les exercices de Rhétorique, mais, entouré de

compagnons débauchés, il ne résistait pas à l'entraînement. « Lorsqu'on entend dire : Allons ! Faisons cela! on aurait honte de n'avoir pas perdu toute honte. » (Confess., IV, n.)

Plus tard, il rougira de cette émulation dans le mal; elle flattait alors sa vanité. « J'allais au précipice avec un tel aveuglement qu'au milieu des compagnons de mon âge, j'avais honte d'être moins vicieux qu'eux, quand je les entendais se vanter de leurs turpitudes et s'en glorifier d'autant plus qu'elles étaient plus honteuses. Et je me plaisais à faire mal, non seulement par soif

de jouissance, mais par soif de gloire Qu'y a~

t-il de méprisable, si ce n'est le vice? Et moi, de peur d'être méprisé, je me faisais plus vicieux que je n'étais. Etiquandje n'avais pas commis assez d'excès pour égaler les plus dépravés, je me vantais de ceux que je n'avais pas faits, craignant de paraître d'autant plus méprisable que je serais plus retenu. » (Confess., III.)

Un attachement plus stable vint tempérer, sans ^ la corriger, cette vie de dérèglement.

« En ce temps-là, je vivais avec une femme qui ne m'était pas unie par le lien légitime du mariage et que je n'avais recherchée que pour satisfaire un désir vague et irréfléchi. Toutefois je ne voyais qu'elle seule et je lui demeurais fi-

dèle. Mais je reconnaissais déjà, par mon propre exemple, quelle distance sépare l'union conjugale, qui a pour but de mettre des enfants au monde, de l'union d'un amour illicite, dont les fruits naissent malgré nous, bien que, lorsqu'ils viennent, ils nous forcent à les aimer. » (Confess., IV, ii.) En effet un fils était né de cette liaison illégitime, Adéodat, « le fils de son péché », comme il l'appelait, qu'il aima tendrement et dont il ne se sépara jamais.

Bien qu'il n'eût pas la force de s'arracher à cette existence, il continuait, grâce à Dieu, d'en sentir le vide et ne goûtait pas sans trouble ces jouissances qu'il avait si avidement recherchées.

) « Je tombai dans ce piège de l'amour, où

j j'avais tant désiré d'être pris, ô mon Dieu! Par votre miséricorde, quel fiel répandit votre bonté sur ces douceurs! Dès que je fus aimé et que je pus jouir en secret de ce qui me captivait, je m'enlaçai de gaieté de cœur dans un réseau de peines, où j'étais frappé des verges de fer de la jalousie, des soupçons, des craintes, des fureurs, des querelles. » (Confess., ITI, i.)

■ Le premier éveil sérieux de la conscience lui

\vint de la philosophie païenne.

Séduit par l'éloquence, à laquelle il avait attaché tous ses rêves d'avenir, Augustin ne songeait

qu'à perfectionner ce talent oratoire qu'admiraient ses maîtres et ses condisciples. Plus versé dans la littérature des Romains que dans celle des Grecs, dont la langue lui était moins familière, il lisait et relisait Cicéron, qu'il avait pris pour modèle. Le hasard mit sous ses yeux un ouvrage dont il ne nous reste que des fragments, XHortensius , dialogue philosophique, dans lequel Cicéron demande à l'étude de la sagesse la consolation. des épreuves douloureuses qui attristaient le déclin de sa vie. Il y développe cette pensée que l'étude de la sagesse ne trompe jamais. Si tout finit avec nous, n'est-ce pas un bonheur d'avoir occupé sa vie a de si belles études? Si notre vie se continue après la mort, la recherche constante de la vérité n'est-elle pas le moyen le plus assuré de nous préparer à cette autre existence? Et l'âme qui, dans cette méditation, a appris à se détacher ne montera-t-elle pas plus rapidement au séjour céleste? Puis Cicéron énumère tous ceux qui, de son temps ou avant lui, avaient fait passer cette sagesse dans leur vie. Augustin comprit, en le lisant, combien les intérêts passagers qui forment la matière de l'éloquence étaient peu de chose, à côté des intérêts éternels qui sont l'objet de la philosophie.

« Il est un livre de Cicéron, intitulé Hortensius,

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qui contient une exhortation à la philosophie. Ce livre changea mes sentiments, changea, ô mon Dieu, les prières que je vous adressais, et rendit autres mes vœux et mes désirs. Je n'eus plus que du mépris pour les vaines espérances. Je désirai avec une ardeur incroyable l'immortalité de la sagesse, et je commençai à me lever pour revenir à vous. » [Confess., III, iv.)

« Je brûlais, mon Dieu, de m'envoler des choses de la terre vers vous et j'ignorais ce que vous opériez en moi. Car c'est en vous qu'est la sagesse. Et c'est l'amour de la sagesse, dont le nom en grec est philosophie, que ce livre faisait naître en moi. Et ce qui me charmait dans ces exhortations, c'est que je me sentais animé, excité par ce discours à aimer, à chercher, à poursuivre, à embrasser étroitement non telle ou telle secte, mais la sagesse elle-même quelle qu'elle pût être. » (Confess., III, iv.)

Toutefois cette sagesse tout humaine, si haute qu'elle fût, n'était pas celle que lui avait enseignée sa mère, et dont lui parlaient les souvenirs de son enfance. « Une chose refroidissait mon ardeur, c'est que le nom du Christ n'était pas là, et ce nom, par votre miséricorde, Seigneur, ce nom de votre Fils, mon Sauveur, mon cœur l'avait sucé dans le lait de ma mère et le gardait

profondément; et toute doctrine où ce nom ne paraissait pas, quelque diserte, élégante et vraisemblable qu'elle fût, ne pouvait s'emparer entièrement de moi. » (Confess., III, iv.)

Cette pensée le ramena aux livres saints ; mais il ne les goûta point. La simplicité hardie de la Bible rebutait l'admirateur de l'éloquence classique, accoutumé à la noblesse et à l'élégance de Cicéron. « Je résolus de tourner mon esprit vers les saintes Écritures, pour voir ce qu'elles étaient. Et voici que j'y trouve ces choses qui ne se découvrent point aux superbes, qui ne sont même pas sans voiles pour les petits, mais basses au premier abord; plus tard sublimes, mais voilées de mystères. Je n'étais pas encore capable d'y entrer et de courber la tête pour y pénétrer; ce n'est pas dans ce sentiment que j'abordais les Écritures : elles me semblaient indignes d'entrer en comparaison avec la majesté de Cicéron. Mon orgueil, je le répète, méprisait la manière dont les choses y sont dites, et mon intelligence n'en découvrait pas le sens caché ! Elles ne deviennent gran- i des que pour les petits. Mais je dédaignais de. me faire petit, et, plein d'enflure, je me croyais grand. » (Confess., V.)

Ce même orgueil lui rendait pénible de soumettre, d'humilier cette raison, cette intelligence

dont il était fier. C'est ce qui le jeta dans l'hérésie des Manichéens, qui reprochaient précisément au Catholicisme à' imposer la foi, et se donnaient pour les vrais interprètes de l'Évangile. Il nous l'apprend dans un traité dédié à son ami Honoratus : « Tu sais, mon cher Honoratus, que ce qui me fit tomber dans les filets des Manichéens, c'est qu'ils affirmaient que, sans employer la voie impérieuse de l'autorité, ils conduiraient vers Dieu, et affranchiraient de l'erreur ceux qui suivraient leur enseignement. En effet ce qui me décida à les suivre, et à les écouter assidûment pendant près de neuf années, rejetant la religion sainte qui m'avait été enseignée dans mon enfance, c'est qu'ils assuraient que, tandis que l'on nous imposait le joug d'une croyance superstitieuse, qu'on nous obligeait à croire les choses sans les comprendre, ils ne demandaient à personne de croire sans avoir éclairci la vérité de telle façon qu'elle devînt évidente. Comment ne me serais- je pas laissé attirer par de telles promesses, dans la situation d'esprit où je me trouvais quand je tombai entre leurs mains, rempli de la présomption de la jeunesse; aimant, il est vrai, la vérité, mais enflé de cet orgueil qu'on contracte d'ordinaire dans les écoles, où on entend des hommes, qui passent pour habiles, discourir sur tous les sujets;

moi-même ne demandant qu'à discourir et à discuter, traitant de chansons et de fables tout ce qui ne donnait pas dans mon sens, en même temps que j'avais un ardent désir de posséder cette vérité qu'ils promettaient de me faire voir clairement. » [De utilit. cred.y i.)

Ajoutons que les erreurs mêmes du Manichéisme l'attiraient, le séduisaient alors par un autre côté. Augustin n'était pas encore arrivé à concevoir la nature spirituelle, qui ne tombe pas sous les sens, et n'est accessible qu'à la raison pure « J'étais déjà hors de cette première jeunesse que j'avais souillée de tant de crimes et d'abominations; j'entrais dans un âge plus mûr, mais où il était plus honteux encore pour moi de rester égaré par de vaines imaginations, ne pouvant encore concevoir d'autre substance que celle qui frappe les yeux. J'étais toutefois éloigné de croire, mon Dieu, que vous eussiez un corps semblable au corps humain... Dans le fort de mon âme, j'avais la ferme confiance que votre nature est incorruptible, inaltérable, à jamais immuable; car, bien que les raisons m'en fussent inconnues, je voyais clairement et avec une entière certitude que ce qui ne peut ni changer, ni s'altérer, ni se corrompre est plus parfait et plus excellent que ce

qui est susceptible d'être changé , altéré et corrompu. Armé de cette seule vérité, mon cœur s'élevait contre les vains fantômes qui l'obsédaient et s'efforçait d'écarter les images trompeuses et grossières qui voltigeaient autour de lui. Mais leur foule , à peine dissipée, se rassemblait de nouveau et obscurcissait mon esprit, me contraignant de vous concevoir, sinon sous la forme d'un corps humain, du moins comme quelque chose de corporel qui remplissait l'espace et qui remplissait toutes les parties de l'univers, s'étendant encore infiniment au delà... Et j'en jugeais ainsi parce que je ne pouvais imaginer que comme un pur néant tout ce qui n'avait pas cette sorte de grandeur et d'étendue qu'ont les choses qui remplissent quelque espace... Tel était mon esprit, tellement appesanti, tellement aveuglé par la chair que j'étais moimême inconnu à moi-même ; tout ce qui n'était pas susceptible de s'étendre, de se répandre ou de se resserrer dans un certain lieu... n'était, pour moi, comme je l'ai dit, qu'un pur néant... Et je ne prenais pas garde que cette action de mon esprit, par laquelle je créais en quelque sorte une image corporelle, était d'une nature différente de celle du corps, et qu'elle n'eût pu s'en former ainsi des images, si elle n'eût été elle-même quel-

que chose de supérieur. » (Confess., VII, i.) « Ainsi, dans mon ignorance, je me figurais toujours Dieu comme une substance corporelle, ne pouvant concevoir que l'âme fût autre chose qu'un corps, très subtil, sans doute, mais qui cependant était contenu dans un certain lieu et borné par un certain espace. » (Confess., V, x.) Or les Manichéens n'admettaient autre chose que /la matière. Pour eux, le principe du bien, comme le principe du mal, était une substance étendue, qui ne différait du reste de la matière qu'en ce qu'elle était plus subtile et plus déliée. C'est cet être corporel qu'ils prétendaient adorer sous le nom de Dieu. Et l'erreur qui obscurcissait \ l'esprit d'Augustin s'accommodait de l'erreur du jManichéisme.

L'existence d'un principe éternel du mal le séduisait d'une autre manière. Entraîné par des passions ardentes, mais troublé par les reproches importuns de sa conscience, il eût voulu pouvoir s'excuser à ses propres yeux , et se persuader qu'il subissait malgré lui la tyrannie de ses penchants, l'influence irrésistible de sa nature. Mais en même temps, il lui répugnait d'admettre que Dieu fût l'auteur du mal.

La doctrine de Manès lui semblait tout concilier. Elle reconnaissait deux Dieux, existant

ensemble de toute éternité : l'un, principe du bien, habitant le séjour de la lumière; l'autre principe du mal, habitant le séjour des ténèbres. Le monde avait été créé par le principe du bien, mais le principe du mal avait introduit le désordre dans son œuvre; et dès lors toutes les créatures portaient en elles la double marque de ces deux divinités ennemies. De là deux âmes dans l'homme, opposées l'une à l'autre comme leurs auteurs : l'âme raisonnable, émanée du bon principe ; et l'âme passionnée , du mauvais. Vainement Manès, afin d'accréditer sa doc* trine en la donnant pour chrétienne, déclarait que l'âme raisonnable peut être délivrée par l'Évangile de l'empire de l'âme passionnée; i( était obligé d'admettre que l'homme subit dans une certaine mesure la contrainte de l'esprit mauvais ; et la responsabilité du péché retombait en partie sur le principe éternel du mal. a Je me persuadais que ce n'est pas nous qui péchons, mais que je ne sais quelle nature étrangère pèche en nous ; il plaisait à mon orgueil de croire que je n'étais pas coupable; et lorsque j'avais fait quelque chose de mal, au lieu de m'en accuser pour obtenir de vous ma guérison, parce que j'avais péché contre vous, j'aimais mieux m'excuser, et accuser je ne sais quel autre être

qui était en moi, et n'était pas moi. » (Coîifess..

« Je ne sais quel sentiment de piété m'empêchait de croire que Dieu, qui est bon, eût pu créer aucune nature mauvaise; j'établissais deux substances opposées entre elles, toutes deux infinies, mais la mauvaise plus à l'étroit, la bonne plus au large. Et de cette croyance empoisonnée découlaient mes autres sacrilèges. » [Confess., V,x.)

Monique fut consternée de cette apostasie d'Augustin. Immolant sa tendresse à sa foi et à son devoir, elle bannit son fils de sa présence, et ne permit plus qu'il s'assît à sa table, qu'il demeurât sous son toit. Mais lorsqu'il eut obéi, elle tomba à genoux, et pleura sur ce fils infidèle plus amèrement qu'une mère aux funérailles de son enfant.

Cependant Augustin était loin d'être convaincu de l'erreur qu'il professait.

L'habitude, les préventions, l'ignorance de la l vérité le séparaient seules de la véritable Église Il concevait déjà bien des doutes sur l'enseigne- 1 ment des Manichéens.

Extérieurement, il leur restait attaché, mais il ne se donnait pas de cœur aux maîtres qui l'avaient séduit.

Il admirait leur éloquence , mais leur habileté même lui devenait suspecte. Surtout il se défiait d'une religion qui n'avait pas assez d'ascendant sur lui pour le conquérir entièrement et le rendre capable de renoncer au monde et de vaincre ses passions.

« Ce qui m'empêcha de me livrer entièrement à eux, dit-il à Honoratus dans le traité cité plus haut, ce qui fit que je me bornai à être de ceux qu'ils appellent auditeurs, sans abandonner les intérêts et les espérances que je pouvais avoir dans le monde, c'est que je m'aperçus qu'ils étaient bien plus riches en arguments spécieux pour attaquer la doctrine de l'Église, qu'en preuves pour établir la leur. Je les avais pris pour des hommes très capables , parce qu'ils avaient trouvé une grande abondance de développements sur ce sujet, et qu'ils avaient l'art de redire les mêmes choses avec une grande variété. J'étais alors prévenu pour ce genre de talent, et je ne compris que plus tard qu'il n'y avait rien là qui ne fût à la portée de tout homme un peu instruit. Quant à leurs principes, ils avaient l'adresse de n'en découvrir que quelques-uns. Et, sans les goûter tout à fait, je croyais devoir m'y tenir et m'en contenter, n'en connaissant pas d'autres qui me parussent plus satisfaisants. Mais vous n'avez pu

croire que je fusse éclairé du moindre rayon de lumière, alors que je ne respirais que l'amour du siècle, que j'étais occupé du criminel espoir de repaître mes yeux de la fragile beauté d'une femme, passionné pour le luxe et l'étalage de la richesse, pour le faux éclat des honneurs, enfin livré à tous les plaisirs les plus coupables. Car vous aurez assurément remarqué que c'était à ces. choses seules que j'aspirais, durant le temps où j'écoutais les Manichéens avec le plus d'assiduité et de plaisir. » [De utilit., i.)

D'élève, Augustin était devenu maître. Il avait' quitté Carthage pour revenir dans sa ville natale, où il enseignait la grammaire et la rhétorique/ Autour de lui se groupaient déjeunes auditeurs, ses disciples fidèles, Honoratus, Alypius, Licentius, etc. Et le jeune maître, passionné pour l'u-] nion des âmes, voulait convertir ses amis auV Manichéisme, bien qu'il eût lui-même des doutes. L'un d'eux, qui lui était particulièrement cher, tomba dangereusement malade; et, pendant qu'il était sans connaissance , on lui administra le baptême. Le malade guérit contre toute attente. Augustin voulut lui persuader de ne pas tenir compte de ce baptême donné à son insu. Mais son ami le repoussa doucement. Peu de temps après, il eut une rechute et mourut (Confess.}

IV, iv), laissant à son ami un exemple qui ne pouvait manquer de le frapper.

Augustin fut longtemps inconsolable.

« Cette douleur voila mon cœur de ténèbres. Tout ce que je voyais n'était que mort. La patrie m'était un supplice et la maison paternelle un étrange déplaisir. Tout ce que j'avais partagé avec lui me devenait, sans lui, une cruelle torture. Mes yeux le cherchaient partout et ne le trouvaient point. Tout m'était odieux parce que rien ne pouvait me le rendre et me dire : Voilà qu'il vient, comme de son vivant quand il n'était qu'absent. Je m'étais à moi-même une énigme et je demandais à mon âme pourquoi elle était triste, pourquoi elle se troublait si profondément. Et si je lui disais : espère en Dieu, elle n'obéissait pas, car l'homme très cher que j'avais perdu me semblait meilleur et plus réel que l'être imaginaire en qui l'on me disait d'espérer. Je ne trouvais de douceur que dans les larmes; et seules, elles remplaçaient mon ami dans les délices de mon cœur. » (Confess.y IV, iv.)

« Je portais mon âme déchirée, saignante, et je la portais à regret; je ne trouvais plus rien où elle pût se prendre ; ni le charme des bois, ni les jeux et les chants, ni les parfums, ni les festins magnifiques, ni la volupté, ni les lettres, ni la

poésie ne pouvaient me distraire. Tout me déplaisait, même la lumière du jour, tout ce qui n'était pas lui m'était odieux et insupportable, excepté les gémissements et les larmes, qui étaient mon unique soulagement. » (Confess., IV, vu.)

Le chagrin de cette perte, mais sans doute aussi • l'ambition de se faire connaître, le désir de briller sur un plus vaste théâtre décidèrent Augustin à quitter le bourg de Thagaste et à s'établir à Carthage. Après avoir vainement tenté de le retenir dans sa ville natale, Romanianus lui fournit l'arigent nécessaire pour son voyage et son installation.

Jamais Augustin n'oublia ce qu'il devait à ce généreux protecteur : il lui en exprime sa profonde reconnaissance dans le Dialogue Contre les Académiciens . « Dès mon adolescence, vous m'avez secouru dans mes besoins. Dans le lieu où j'allais commencer mes études, vous m'avez ouvert votre maison, votre bourse et, ce qui est bien plus, votre cœur. A la mort de mon père, votre amitié m'a consolé, vos paroles m'ont encouragé, votre libéralité m'est venue en aide. Dans notre ville même, vous m'avez donné si largement votre protection et votre amitié que nos concitoyens me respectaient presque autant que vous. Lorsque je m'établis à Carthage, pour y exercer des fonctions

plus élevées, c'est à vous seul que je confiai mon projet et mes espérances. L'amour que vous aviez pour votre ville, où je professais déjà, vous fit hésitera donner votre assentiment. Mais voyant que vous ne pouviez vaincre l'inclination d'un jeune homme aspirant à ce qui séduisait son ambition, par un effet admirable de votre amitié, vous m'êtes venu en aide , et vous m'avez fourni tout ce qui m'était nécessaire pour mon voyage. Dans ce lieu même où déjà vous m'aviez nourri au début de mes études, vous m'avez encore soutenu quand je voulus essayer mes forces et prendre mon essor. » (Contr. Acad., II, n.)«

Augustin ouvrit à Carthage une école d'éloquence ; il y obtint de très brillants succès. Autour de lui se groupaient Licentius, le fils de Romanianus, Eulogius, Honoratus, Nébridius, Alvpius de Thagaste, qui devait succéder dans son cœur à l'ami qu'il avait perdu. A l'enseignement de la rhétorique, il mêlait un enseignement moral. Et nous savons qu'une de ses leçons, où il avait vivement blâmé les jeux du Cirque, détermina Alypius à y renoncer.

« Le gouffre de la corruption de Carthage, où abondent les spectacles frivoles, avait entraîné Alypius dans la passion des jeux du Cirque, où il se plongeait misérablement — Un jour que

je tenais ma séance ordinaire, il vint, me salua, prit place, et se mit à suivre attentivement la leçon. Il se trouva que le sujet que j'avais à traiter me parut amener une comparaison empruntée aux jeux du Cirque, qui devait lui donner plus de clarté et d'agrément, et j'y joignis des railleries piquantes contre ceux qui étaient esclaves de cette manie. Vous savez, mon Dieu, que je ne songeais pas à guérir Alypius de ce goût funeste. Mais il prit pour lui ce que je

disais et depuis lors, il se retira du profond

abîme où il avait pris plaisir à s'enfoncer et où l'aveuglait un plaisir misérable. Il dégagea son âme par un courageux effort sur lui-même, renonça aux honteux spectacles du Cirque et n'y retourna plus. » (Confess., VI, vu.)

Cependant Augustin fréquentait toujours les Manichéens. Non content d'amener ses amis à partager son erreur, il eut un moment la pensée d'y convertir sa mère et s'efforça de la persuader. Mais la foi de Monique était inébranlable. Elle avait obtenu par ses prières que son époux reçût le baptême avant de mourir, elle demandait chaque jour avec larmes la même grâce pour son fils Elle eut alors un songe qu'Augustin nous a rapporté.

« Il lui sembla qu'elle était sur une règle de

bois (i), et qu'elle voyait s'avancer vers elle un jeune homme brillant, joyeux, qui lui souriait, tandis qu'elle était triste et accablée de douleur. Et il lui demanda quel était le sujet de son affliction et de ses larmes de chaque jour, du ton que l'on prend non pour apprendre, mais pour annoncer quelque chose. Et, comme elle répondit qu'elle pleurait la perte de mon âme, il lui ordonna de se rassurer et de considérer que là où elle était, j'étais également. Elle regarda et vit que j'étais debout à côté d'elle, sur la même

règle Elle me raconta son rêve, et comme

je cherchais à l'interpréter dans mon sens, en concluant qu'elle ne devait pas désespérer de partager mes idées, elle me répondit aussitôt sans hésitation : Non, car il ne m'a pas dit : Où il est, vous êtes aussi, mais : Où vous êtes, il est aussi... Et cette réponse me fit plus d'impression que le songe lui-même. » (Confess., III, xi.) Une nouvelle assurance vint à Monique d'un saint évêque qu'elle pressait de s'entretenir avec moi pour dissiper mes erreurs. Celui-ci ne crut

(i) Voir, pour l'explication de cette règle, le passage, cite' plus loin, où Augustin, après sa conversion, remercie Dieu de l'avoir fermement établi sur cette règle de la foi, où il avait re've'lé à sa mère que son fils se tiendrait toujours avec elle. (Confess., VIII, xn.)

pas le moment opportun. « Il répondit que j'étais trop indocile, tout rempli des nouveautés de cette hérésie et fier d'embarrasser par des subtilités quelques ignorants, comme elle le lui avait raconté. Laissez-le, dit-il, et priez seulement Dieu pour lui. Il reconnaîtra lui-même, en les lisant, leur erreur et leur impiété. Et il lui raconta qu'étant enfant il avait été livré aux Manichéens par sa mère qu'ils avaient séduite ; qu'il avait non seulement lu, mais copié leurs ouvrages, qu'il avait bientôt reconnu, sans que personne discutât avec lui pour le convaincre, que l'on devait s'éloigner de cette secte, et qu'il s'en était éloigné. Et comme elle ne se rendait pas à ses paroles, et redoublait, en pleurant, ses instances : « Allez, dit-il, et continuez à prier. Un fils qui fait « couler de telles larmes ne peut pas périr. » (Confess., III, xn.)

Monique se reprit donc à espérer et à attendre avec confiance le retour de l'enfant égaré.

« Neuf années se succédèrent, dit Augustin, pendant lesquelles, dans cet abîme de la corruption et dans ces ténèbres de l'erreur, essayant parfois de m'en retirer et m'y enfonçant davantage, je demeurai plongé, pendant que cette ' veuve chaste, pieuse et modeste, telle que vous les aimez, pleine maintenant d'espérance, mais

non moins assidue à pleurer et à gémir, ne cessait à ses heures de prière, de vous adresser pour moi ses lamentations. Et ses prières trouvaient grâce devant vous, et pourtant vous me laissiez encore me débattre et m'égarer dans ces ténèbres. » (Confess., III, xi.)

Le zèle d'Augustin pour le Manichéisme subit alors un refroidissement sérieux.

On a vu plus haut que certains points delà doctrine l'embarrassaient. Il attendait avec impatience l'arrivée à Carthage d'un célèbre évèque des Manichéens, Faustin, comptant sur ce savant personnage pour éclaircir ses doutes. Il demanda une entrevue à Faustin, mais le résultat ne fut pas tel qu'il l'avait espéré. A toutes les questions qu'il adressa à Faustin, celui-ci ne fit que des réponses évasives, et la déception d'Augustin fut complète. « Je lui exposai diverses choses qui me tourmentaient, et je m'aperçus que cet homme ne connaissait rien en fait de science que la grammaire, et encore d'une manière ordinaire. Et parce qu'il avait lu quelques discours de Cicéron, un petit nombre de livres de Sénèque , quelques passages des poètes, et parmi les livres de sa secte, ceux qui étaient écrits en latin et avec élégance, comme il s'exerçait chaque jour à la parole, il avait acquis une certaine faconde, que

rendait agréable et séduisante la modération de son caractère et je ne sais quel charme naturel. » (Confess., V, vi.)

« Lorsque je proposai les questions que je lui demandais d'examiner et de discuter, il répondit modestement qu'un tel fardeau était au-dessus de ses forces. Il connaissait son ignorance, et n'eut point honte de l'avouer. Ce n'était point un de ces parleurs que j'avais dû subir, prétendant m'apprendre quelque chose, et ne me disant rien. Il avait du cœur, et, bien qu'égaré à votre égard, Seigneur, il savait veiller sur lui-même. Il n'ignorait pas son ignorance, et il ne voulut pas s'y enfermer en engageant une discussion imprudente, à laquelle il ne voyait pas d'issue, et qui lui permettrait difficilement de revenir en arrière. Je l'en estimai davantage, car l'humilité d'une âme qui avoue son impuissance vaut mieux que ce que je désirais savoir. Et dans toutes les questions trop difficiles et trop subtiles, je le trouvai toujours tel. Mais le zèle que j'avais eu pour la doctrine des Manichéens en fut refroidi. » {Confess., VIII, vu.)

Ce qui le retenait encore, c'était, comme dans le principe, l'erreur qu'il partageait avec eux sur la nature divine, outre la facilité qu'ils lui offraient de pouvoir rejeter ses fautes sur une cause dis-

tincte de lui, ce principe éternel du mal qui disputait le monde au principe du bien, et de se persuader que c'était une nature étrangère qui péchait en lui. (Confess., V, v.)

C'est alors qu'il conçut le projet de quitter Carthage pour aller enseigner à Rome ; non par ambition, mais parce qu'il était las de la licence des étudiants de Carthage , de leurs habitudes grossières et turbulentes. « Si je formai le dessein d'aller à Rome , ce ne fut pas parce que les amis qui m'y engageaient m'y promettaient une situation plus lucrative et plus honorée, bien que je ne fusse pas insensible à ces avantages. Ma principale et presque ma seule raison fut que j'avais entendu dire que la jeunesse de Rome était studieuse et soumise à une discipline plus régulière; qu'on n'y voyait point des écoliers se jeter en masse et grossièrement dans la classe d'un maître qui n'était pas le leur, et qu'ils n'y entraient jamais sans sa permission. A Carthage, au contraire, la licence effrontée des écoliers est quelque chose de honteux. Ils se précipitent impudemment, troublent avec violence l'ordre établi par le maître dans l'intérêt de ses disciples, et commettent avec une incroyable stupidité mille insolences que la loi devrait punir si la coutume ne les protégeait. » [Confess., V, vin.)

Mais Augustin craignait la résistance de sa mère, l'opposition de son protecteur Romanianus. Il ne s'ouvrit donc de son projet qu'à quelques amis qui l'y avaient encouragé et qui étaient décidés à le suivre. Et, quand le moment de son départ fut fixé, il fit croire à sa mère inquiète qu'il allait tout simplement dire adieu à un ami qui attendait un vent favorable pour mettre à la voile. « Je trompai ma mère, et quelle mère! Et je m'échappai Comme elle refusait de repartir sans moi, je lui persuadai, non sans peine, de passer la nuit dans un lieu voisin du navire , consacré à la mémoire de saint Cyprien. Cette même nuit, je m'embarquai à la dérobée, et elle demeura, priant et pleurant. Que vous demandait-elle, ô mon Dieu, avec tant de larmes? de ne pas permettre mon voyage. Mais vous, dans la profondeur de vos desseins, exauçant ce qui était le fond de son désir, vous n'avez pas tenu compte de ce qu'elle demandait ce jour-là, pour faire en moi ce qu'elle demandait chaque jour. Le vent se leva, enfla nos voiles , et nous fit perdre de vue le rivage. Et sur ce rivage, au matin, folle de douleur, ma mère vous faisait entendre ses lamentations et ses plaintes, que vous n'écoutiez pas, me laissant entraîner par mes passions, pour arrè-

ter ces passions mêmes. » (Confess., V, vin.) Arrivé à Rome , Augustin tomba dangereusement malade. On crut qu'il allait mourir, et ') mourir sans être baptisé. « Ma mère l'ignorait, •mais, loin de moi, elle priait toujours pour moi. Et vous, qui êtes présent partout, vous l'exauçâtes là où elle était, et là où j'étais moi-même; vous rendîtes la santé à mon corps, quoique mon âme fût encore égarée par une impiété sacrilège. Car, dans un péril si pressant, je n'avais pas souhaité votre baptême. Et je valais mieux, étant enfant, quand je le réclamais de la piété de ma mère. Mais, en grandissant, je m'étais corrompu, et je tournais en dérision, insensé que j'étais, le remède qui vient de vous, de vous qui n'avez pas permis que je mourusse ainsi d'une double mort. Si une telle blessure eût frappé ma mère au cœur, jamais elle n'en eût guéri. Car je ne saurais exprimer ce qu'il y avait en elle d'amour pour moi, et combien elle était plus soucieuse de m'enfanter selon l'esprit qu'elle ne l'avait été de m'enfanter selon la chair. Non, je ne vois pas comment elle eût pu se consoler, si ma mort dans un tel état eût transpercé les entrailles de sa tendresse. Où seraient donc allées tant de vives et constantes prières, sinon vers vous? Auriez-vous pu, Dieu de miséricorde,

mépriser le cœur contrit et humilié d'une veuve chaste, austère, pratiquant l'aumône, honorant et servant tous vos saints, ne laissant passer aucun jour sans participer à l'offrande de votre autel , assidue soir et matin à votre Eglise, non pour s'y livrer à de frivoles conversations de vieilles femmes, mais pour entendre votre parole et être entendue de vous dans ses prières. » [Confess. , V, ix.)

Ayant recouvré la santé, Augustin ouvrit son école.

Aux disciples qu'il avait amenés de Carthage, se joignirent de nouveaux auditeurs. Mais ici d'autres déceptions l'attendaient. Il lui fallait vivre de ses leçons, et les écoliers venaient volontiers l'entendre , à la condition de ne rien payer. « J'avais réuni chez moi quelques élèves qui me connaissaient et qui commençaient à me faire connaître à d'autres. Mais j'appris bientôt qu'il se pratiquait à Rome des choses que je n'avais pas eu à souffrir en Afrique. Je n'y voyais pas, il est vrai, les désordres habituels à la jeunesse effrontée de Carthage; mais la plupart se disaient : Entendons-nous pour ne pas donner au maître le salaire qui lui est dû, et ils allaient chez un autre, trahissant leurs engagements, et faisant plus de cas de l'argent que de la justice. » [Confess., V, xn.)

Ayant appris que les magistrats de Milan de^ mandaient a Symmaque, préfet de Rome, un maître d'éloquence pour leur école, et qu'ils offraient de lui payer le voyage, Augustin pria un Manichéen de ses amis de le présenter à Symmaque. Celui-ci lui donna un sujet de discours à développer devant lui ; et, satisfait du résultat de l'épreuve, il le fit partir pour Milan. (Confess., V, xm.)

Pendant deux ans , il enseigna la rhétorique dans cette ville. On admirait son éloquence, bien que sa prononciation se ressentît parfois de Taccent carthaginois (i). Et l'on avait recours à lui dans les occasions solennelles, quand il fallait prononcer le panégyrique de l'Empereur ou de quelque grand personnage.

Mais si son amour-propre était satisfait , son âme toujours éprise de la vérité lui faisait sentir la frivolité de pareils discours et la vanité de pareils succès. Il se reprochait de débiter des mensonges auxquels ne manquaient pas d'applaudir ceux mêmes qui savaient bien qu'il mentait, et de n'employer la science qu'il avait acquise qu'à plaire aux hommes, et non à les instruire. (Confess., VI, vi.)

(i) t Me enim ipsum adkuc, in multis sonis, ïtali exagitant. • [De ordirte, II, xvii.)

C'est alors qu'il eut la pensée de demander à la philosophie platonicienne cette vérité qui se dérobait toujours à ses poursuites. « Après m'ètre établi en Italie, j'entrai pour ainsi dire en conférence avec moi-même pour examiner mûrement, non si je resterais attaché à la secte manichéenne, dans laquelle je regrettais de m'être engagé, mais par quel moyen j'arriverais à connaître la vérité après laquelle je soupirais ardemment. » [De util, cred., vm.)

Un professeur de rhétorique, célèbre à Rome, ■ Victorinus, venait de traduire en latin plusieurs ouvrages de Platon. Augustin les lut avec avidité, jet peu à peu il sentit se dissiper les erreurs dont le Manichéisme avait obscurci son intelligence. L'idée qu'il s'était faite de Dieu, suivant leur système, lui apparut alors comme grossière et pleine de contradictions. Il comprit enfin que la nature divine exclut nécessairement et la forme matérielle, si subtile qu'on l'imagine, et la rivalité d'un principe indépendant de Dieu, lui disputant, avec l'éternité, l'empire du monde. Il comprit, il admira la doctrine du philosophe grec, et Ma lumière se fit dans son esprit. Qu'était le Dieu /corporel des Manichéens, emprisonné - dans la / matière, à côté du Souverain Bien, pure essence et type idéal de la perfection, que lui révélait cette

éloquente apostrophe de Platon : « Celui qui, dans les mystères de l'amour, est parvenu au dernier degré de l'initiation verra tout à coup apparaître à ses regards une beauté merveilleuse, beauté éternelle, non engendrée et non périssable, exempte de décadence comme d'accroissement, qui n'est point belle dans telle partie et laide dans telle autre, belle pour celui-ci et laide pour celui-là; beauté qui n'a point une forme sensible, un visage, des mains, rien de corporel; qui ne réside dans aucun être changeant, comme un animal, comme la terre et le ciel; absolument identique à elle-même, et invariable par essence; de laquelle toutes les autres beautés participent, sans que leur naissance ou leur destruction lui apporte ni diminution, ni accroissement, ni le plus petit changement. O mon cher Socrate, ce quipeut donner du prix à cette vie, c'est le spectacle de la beauté éternelle. Quelle destinée que celle d'un mortel à qui il serait donné de contempler le beau sans mélange dans sa pureté et sa simplicité, non plus revêtu de chair et de couleur humaine et de tous ces vains agréments destinés à périr, et à qui il serait donné de voir face à face sous sa forme unique la beauté divine ! » (Platon, Banquet.) Les yeux d'Augustin furent dessillés. La doctrine de Platon lui parut même si voisine, par

certains points, de la sagesse évangélique, qu'il en vint à se demander si le philosophe grec n'avait pas eu connaissance des Livres Saints.

Toutefois si le Abyoç de Platon, par lequel toute créature participe de l'être divin, lui semblait rappeler le Verbe, médiateur entre l'homme et Dieu, il ne révélait du Verbe que sa divinité ; il ne montrait ni le Verbe fait homme, ni le Verbe Rédempteur. « Je lisais dans ces livres que le Verbe, qui est Dieu, n'est pas né de la chair, et qu'il est né de Dieu. Je n'y lisais pas que le Verbe a été fait chair et qu'il a habité parmi nous... J'y trouvais que, avant tous les temps et par delà tous les temps, votre Fils unique demeure éternellement coéternel à Vous, que c'est de sa plénitude que les hommes reçoivent la félicité, que c'est par la participation de la sagesse qui réside en lui qu'ils sont renouvelés et deviennent sages. Mais ils ne disaient pas que, descendu dans le temps, il est mort pour les pécheurs; que vous n'avez pas épargné Votre Fils unique, et que vous l'avez livré pour notre salut; car vous avez caché ces choses aux sages et vous les avez révélées aux petits, afin que ceux qui sont chargés et accablés vinssent à lui et qu'il les soulageât. » (Confess., XVIII, ix.)

Ainsi, de l'aveu d'Augustin, c'est la doctrine k platonicienne qui lui a ouvert les yeux, qui Ta

préparé à devenir chrétien ; mais en même temps, elle a laissé dans son âme un vide qu'elle ne pouvait combler! Elle lui a révélé le Dieu véritable, I mais sans lui fournir le moyen d'atteindre ce I Dieu, de s'élever jusqu'à lui. Elle a éclairé sa raison obscurcie, mais elle a été impuissante à fortifier sa volonté, et à la tourner vers le bien.

« Je cherchais, Seigneur, comment je pourrais acquérir cette force intérieure qui rend capable de jouir de vous. C'est à quoi je ne pouvais parvenir qu'en m'attachant à Jésus-Christ, médiateur entre Dieu et les hommes, Dieu lui-même, élevé au-dessus de toutes les choses et béni dans les siècles des siècles; à ce divin maître qui nous appelle à lui et nous dit : Je suis la voie, la vérité et la vie; et qui, étant l'aliment de mon âme, mais un aliment trop pur et trop divin pour moi, s'était couvert d'une chair semblable à la mienne pour s'accommoder à ma faiblesse; car votre Sagesse éternelle, par laquelle vous avez créé toutes choses, ne s'est faite chair que pour se donner à nous, comme un lait proportionné à l'état d'enfance où nous sommes.

« Mais je n'avais pas encore cette humilité de cœur qui peut seule nous unir à l'humble condition de Jésus-Christ, et je ne savais pas ce qu'il y avait de force cachée drns l'infirmité à laquelle

il s'était réduit. Je ne savais pas que, si votre Vérité éternelle, c'est-à-dire votre Verbe, infiniment élevé au-dessus de ce qu'il y a de plus élevé dans vos créatures et élevant jusqu'à lui celles dont le cœur lui est soumis, a bien voulu s'abaisser jusqu'à se faire une demeure du même limon dont elles sont pétries, c'était pour les détacher d'elles-mêmes et les incorporer à Lui; c'était pour les guérir de l'enflure de l'orgueil et les remplir de son amour; c'était pour les empêcher de s'appuyer sur elles-mêmes, et de chercher en elles leur bonheur, oublieuses du bonheur véritable ; c'était pour faire, au contraire, que, vovant à leurs pieds un Dieu devenu infirme sous le poids de notre chair, elles prissent conscience de leur propre infirmité, et que dans l'épuisement et la lassitude du péché, elles vinssent se reposer sur le sein de ce Dieu humilié qui, devant bientôt s'élever dans sa gloire, voulait les y emporter avec lui. » [Confess., VI, xvin.)

Le philosophe grec lui avait montré le temple ^du vrai Dieu : le Rédempteur devait l'y intro- Jduire. « Platon m'a fait connaître le vrai Dieu, 'Jésus-Christ m'a montré la voie. »

Averti par cette doctrine de faire un retour sur

lui-même, Augustin commença à se recueillir, et

,- à dégager sa raison du tumulte des sens. « Ce

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que j'avais lu dans ces livres me fit connaître que, pour trouver ce que je cherchais, il fallait rentrer en moi-même; et, m'en étant trouvé capable, ô mon Dieu, par le secours qu'il vous plut de me donner, je rentrai en effet dans le plus profond de mon âme; et c'est là que, si faible que fût mon œil intérieur, je découvris la lumière éternelle et immuable, cette lumière qui ne ressemble en aucune façon à la lumière corporelle dont nos yeux sont éclairés. C'est une lumière tout autre, et je l'aperçus comme quelque chose d'infiniment élevé, bien au-dessus de cet œil intérieur par lequel je l'apercevais et de tout ce qu'il y a de plus sublime dans l'intelligence. Elle me parut s'élever au-dessus de tout cela, non pas seulement comme l'huile au-dessus de l'eau, ou comme le ciel au-dessus de la terre, mais comme le Créateur au-dessus de ce qu'il a créé. » (Confess., VII, x.)

Se trouvant dans de telles dispositions, Augustin tira profit des erreurs mêmes des Académiciens qui, disciples infidèles de Platon et s'écartant insensiblement de la doctrine du Maître, étaient tombés dans un demi-scepticisme qu'ils appelaient du nom de Probabilisme. L'incertitude, la diversité, l'inconstance des choses humaines, qui avaient jeté les Académiciens dans

le doute, inclinaient au contraire Augustin vers la religion, en le confirmant dans cette pensée que la raison, si puissante qu'elle pût être, ne pouvait se suffire entièrement à elle-même et qu'il fallait demander ce qui lui manquait à une autorité supérieure. [Deuîilit. cred., vin.)

La lecture des Saints Livres, pour laquelle il était mûr, allait achever l'œuvre commencée par les philosophes.

« Vous avez voulu qu'ils tombassent entre mes mains avant que je connusse vos Écritures, pour que ma mémoire gardât le souvenir des sentiments qu'ils m'auraient inspirés, et que plus tard, quand votre parole m'aurait rendu docile, quand votre main aurait guéri mes plaies, je pusse reconnaître et distinguer la différence qui existe entre la présomption et la pénitence, entre ceux qui voient où il faut aller, sans savoir par quel chemin, et ceux qui voient le chemin par où l'on arrive à la patrie bienheureuse, que nous ne devons pas seulement voir, mais habiter.

« Si j'avais commencé par lire vos saintes Écritures et à goûter votre douceur dans leur commerce, quand plus tard j'eusse rencontré leurs livres, peut-être auraient-ils ébranlé en moi les fondements de la piété; ou, si j'avais persévéré dans ces impressions salutaires, peut-être eussé-je

cru que leurs livres auraient suffi à les prod chez celui qui n'aurait lu qu'eux. » (Con) VII, xx.)

La semence divine était entrée dans l'âme d , gustin. L'évêque de Milan, saint Ambroise, la féconda. Il n'avait vu d'abord dans la prédication de l'évêque qu'un exercice oratoire, digne d'intérêt pour un homme épris comme lui du talent de la parole. « J'allai voir à Milan l'évêque Ambroise, renommé entre les plus éminents par toute la terre, votre serviteur, dont la parole dispensait à votre peuple la nourriture de votre froment, le baume de votre huile et la sobre ivresse de votre vin. Vous me conduisiez vers lui à mon insu, afin que par lui je fusse conduit sciemment vers vous. Cet homme de Dieu m'accueillit paternellement et se réjouit de ma venue avec les sentiments d'un véritable évêque. Je commençai dès lors à l'aimer, non pas d'abord comme devant m'enseigner la vérité, puisque je n'espérais pas alors la trouver dans votre Église, mais comme un homme dont on reçoit des marques de bienveillance. Et j'étais assidu à l'écouter lorsqu'il instruisait le peuple, non avec la disposition que j'aurais dû avoir, mais pour juger de son éloquence, et savoir si elle répondait à sa réputation, si elle était au-dessus ou au-dessous de ce

qu'on en disait. Et j'étais suspendu à sa parole, mais j'en négligeais et j'en dédaignais le fond, etle charme de ses discours me séduisait, bien qu'il eût, avec plus de science, moins d'agrément et de grâce que Faustin dans la forme.

« Quant au fond, il n'y avait point de comparai, son possible, celui-ci s' égarant dans les erreurg des Manichéens, celui-là enseignant avec fruit la voie du salut. Mais ce salut était encore loin d'un pécheur tel que moi. Et pourtant je m'en approchais peu à peu sans le savoir. Et bien que, ne m'attachant point à ce qui pouvait m'instruire dans sa parole, je ne fusse attentif qu'à la manière dont il parlait, car, tout en n'espérant plus qu'un homme pût me montrer le chemin vers vous, j'avais gardé ce goût frivole, cependant, avec les paroles qui me séduisaient, entrait dans mon esprit le fond que je dédaignais. Et je ne pouvais les séparer. Et, tandis que mon cœur s'ouvrait au charme de son éloquence, les vérités qu'il exprimait y pénétraient en même temps par degrés. » (Confess., V, xin, xiv.)

Augustin fut particulièrement frappé de la manière dont l'évêque expliquait au peuple les passages difficiles des Écritures, montrant, sous la lettre qui tue, l'esprit qui vivifie; sous les figures de l'ancienne loi, les clartés de la loi nouvelle, et

répondant d'une manière victorieuse aux préventions que lui avaient inspirées les Manichéens contre l'Église catholique. « Je pris alors la résolution d'être catéchumène dans l'Église Catholique, que mes parents m'avaient appris à respecter, jusqu'à ce que je visse m'apparaître un but assuré, vers lequel je pusse me diriger. » (Confess., V, xiv.)

C'était le premier pas.

Qui l'empêchait d'aller plus loin? Quel obstacle le retenait encore? Il va nous le dire avec sa sincérité habituelle et nous faire assister au combat qui se livrait en lui, dans une sorte de dialogue dramatique entre son esprit qui n'a plus de doutes sérieux et son cœur mal cicatrisé. « Déjà les choses qui me paraissaient absurdes dans les Saints Livres ne me paraissent plus telles et me semblent pouvoir s'expliquer autrement que je ne pensais et raisonnablement. J'affermirai mes pieds sur ces degrés où, enfant, je fus posé par mes parents, jusqu'à ce que la vérité me soit clairement connue.

« — Mais où la chercher, et quand la chercher? Ambroise n'a pas le temps de m'instruire, je n'ai pas le temps de lire. Puis, où trouver les livres? Comment et quand nous les procurer? A qui les demander?

« — Il faut régler notre temps, distribuer les

heures pour le salut de notre âme. Une grande espérance s'est levée : la foi catholique n'enseigne pas ce que nous pensions; nous voyons que nous l'accusions à tort, que ses docteurs regardent comme sacrilège de croire Dieu enfermé dans un corps humain; et nous hésitons à frapper pour qu'on nous ouvre le reste! Jusqu'à midi, je suis pris par mes élèves; mais dans les heures qui suivent, que faisons-nous? Pourquoi ne pas nous mettre à cette œuvre ?

« — Mais quand ferons-nous visite aux amis puissants dont la protection nous est nécessaire? Quand préparerons-nous les leçons que paient les écoliers? Quand nous reposerons-nous en détendant notre esprit de tout souci fatigant?

« — Renonçons à tout cela ! Laissons-là ces choses vaines et vides! Consacrons-nous uniquement à la recherche de la vérité ! La vie n'est que misère; l'heure de la mort est incertaine : si elle venait nous surprendre, en quel état sortirions-nous de ce monde? Où irions-nous apprendre ce que nous aurions négligé ici-bas? Ou plutôt ne nous faudrait-il pas subir le châtiment de cette négligence?

« — Mais quoi ! si la mort supprime et anéantit tout souci, avec la faculté de sentir?

« — Eh bien ! Cela même est à éclaircir. Mais

à Dieu ne plaise qu'il en soit ainsi! Ce n'est pas sans but, ce n'est pas en vain que ce grand édifice de l'autorité chrétienne s'est étendu par toute la terre. Tant et de si grandes choses n'auraient pas été faites pour nous par la main de Dieu, si la mort de notre corps mettait fin à la vie de l'âme. Que tardons-nous donc à abandonner les espérances du siècle, pour nous occuper uniquement de chercher Dieu et la vie bienheureuse? » (Confess., VI, xi.)

Tel était le langage que lui tenait sa raison depuis qu'elle avait entrevu la lumière.

Le cœur seul, le cœur mal soumis, murmurait encore des objections, conseillait des délais, faisait briller « les espérances du siècle », les honneurs, la fortune, un brillant mariage. « Attendons un peu! Ces choses ont bien du charme et une grande douceur. Il ne faut pas y renoncer légèrement, car il serait honteux d'avoir à y revenir. Voici que je suis sur le point d'obtenir une charge. Qu'aurais-je alors à désirer? J'ai un grand nombre d'amis puissants. A tout le moins, si je tenais à presser les choses, je pourrais obtenir une place dans un tribunal. Puis j'épouserais une femme ayant quelque bien, pour qu'elle n'augmentât pas ma dépense, et je bornerais là mes désirs. Bien des personnages éminents et dignes

de servir de modèles, tout en ayant une femme, se sont consacrés à l'étude de la sagesse. » (Confess., VI, xi.)

C'était, d'ailleurs, le désir de Monique de voir Augustin marié. Ne pouvant se résigner à vivre séparée de son fils, elle avait quitté l'Afrique, s'était embarquée pour l'Italie, bravant la tempête, encourageant les matelots effrayés, et avait été rejoindre Augustin à Milan. Elle ne tarda pas à faire connaissance avec saint Ambroise : il fut frappé de l'admirable piété de Monique et admira en elle cette union merveilleuse de l'amour divin avec l'amour maternel. (Confess., VI, n.)

Redoutant la faiblesse de son fils, elle eût voulu qu'il fût marié, avant de recevoir le baptême. Mais, avant tout, il fallait rompre la liaison illégitime qui le tenait enchaîné depuis tant d'an- \nées. La mèred'Adéodat, qui l'avait suivi à Milan, icédant aux supplications de Monique, consentit à se séparer de son fils et d'Augustin. On peut croire qu'en accomplissant ce douloureux sacrifice, fortifiée par l'exemple de Monique, elle eut en vue le salut de l'âme de son fils et de celui qu'elle avait tant aimé, car, en les quittant pour retourner en Afrique, elle fit vœu de ne jamais appartenir à un autre et de se consacrer à Dieu dans la retraite (Confess., VI, xv.)

Augustin n'avait pas encore la force de l'imiter : il succomba de nouveau, se reprochant sa lâcheté sans pouvoir la vaincre [Confess. , VI, xv.) En vain Alypius, son plus cher et son plus fidèle ami, le pressait de vivre dans la chasteté, le détournait même du mariage, pour qu'il pût se consacrer tout entier à l'amitié et au culte de la sagesse ; Augustin se croyait incapable de vivre dans le *\ célibat, et avouait à son ami qu'aucune doctrine / ne l'aurait plus séduit que la philosophie d'Épicure qui fait consister le souverain bien dans le plaisir, s'il avait pu croire que notre âme meurt avec notre corps, échappant ainsi à la responsabilité de ses fautes. [Confess. , VI, xvi.)

Mais les enseignements de saint Ambroise ne s'effaçaient plus de son âme, et il relisait les Écritures, particulièrement les Epîtres de saint Paul, pour chasser les fantômes qui hantaient son imagination. [Confess., VII, xxi.) C'est alors qu'il eut la pensée d'aller trouver un saint prêtre, Simplicianus , qui avait été le père spirituel de l'évêque Ambroise.

a Je lui contai l'histoire de mes égarements. Et quand je lui dis que j'avais lu quelques livres des Platoniciens, qu'un professeur de rhétorique de Rome, Victorinus, mort chrétien à ce qu'on disait, avait traduits en latin, il me félicita de n'être

point tombé sur les ouvrages d'autres philosophes remplis d'illusions et d'erreurs, parce qu'ils n'allaient pas au delà des éléments terrestres, tandis que ceux-là faisaient entrevoir Dieu et son Verbe . » [Confess.y VIII, h.)

« Puis il me raconta comment ce vieillard si savant, si versé dans toutes les sciences, qui avait étudié, critiqué, élucidé presque tous les livres des philosophes, qui avait eu tant d'illustres sénateurs pour disciples ; qui, par l'éclat de son enseignement, avait mérité et obtenu ce que les hommes du siècle considèrent comme un honneur suprême, une statue sur le forum romain; qu'on avait vu, jusque dans cet âge avancé, adorateur des idoles et prenant part à leurs sacrifices impies..., n'avait point rougi de se faire le petit enfant de votre Christ, le petit enfant de votre baptême , de courber sa tête sous le joug de l'humilité, et d'abaisser son front jusqu'à l'opprobre de la Croix. » (Confess., VIII, n.)

Augustin sortit de cet entretien plein du désir d'imiter Victorinus. Mais il se sentit ébranlé de nouveau. « La volonté nouvelle qui commençait à naître en moi, de vous servir avec abnégation et de jouir de vous, ô mon Dieu, seul bonheur véritable , n'était pas encore capable de surmonter l'autre, fortifiée par l'habitude; ainsi

deux volontés en moi, l'une ancienne, l'autre nouvelle, la première charnelle, la seconde spirituelle, se combattaient entre elles et leur conflit déchirait mon âme. » (Confess., V.)

<( J'étais comme un homme que l'on vient éveiller, qui sait qu'il doit se lever et qui, n'ayant pas le courage de secouer le sommeil , referme les yeux et se rendort. » [Confess.y V.) « Des bagatelles de bagatelles, des vanités de vanités, mes anciennes amies, me retenaient encore, me tiraient par ma robe de chair et me disaient tout bas : Tu nous renvoies donc ? Et dès ce moment nous ne serons plus jamais avec toi; dès ce moment, ceci et cela te seront interdits pour jamais! Et par ces mots : ceci et cela, que voulaient-elles me faire entendre, mon Dieu? Daigne votre divine miséricorde effacer pour toujours de l'âme de votre serviteur les turpitudes et les hontes qu'elles me suggéraient! Je ne les écoutais plus qu'à demi, comme ne me parlant pas ouvertement, mais venant murmurer à mon oreille et me solliciter par derrière. Et pourtant elles me faisaient hésiter au moment de rompre avec elles et de secouer leur joug; je ne me décidais pas à aller où je me sentais appelé, quand j'entendais ces vieilles hnbitudes me dire : Pourras-tu vivre sans nous? » (Confess.y VIII, xi.)

La crise décisive approchait. Augustin vivait à Milan avec sa mère, son fils et un certain nombre d'amis, parmi lesquels Licentius, fils de Romanianus, Nébridius, Alypius, qui n'avaient pas voulu se séparer de lui. Un jour qu'il était seul avec Alypius, un chrétien , Pontitianus, vint lui faire visite et, voyant devantlui sur une table les Épîtres de saint Paul , il le félicita et exprima sa joie de voir qu'il prenait plaisir à cette lecture. Puis, l'entretien se prolongeant, il se mit à parler d'Antoine, ce solitaire de la Thébaïde connu et vénéré de tous les chrétiens, s'étonnant que son nom ne fût pas parvenu jusqu'à eux. a Continuant son discours, il nous entretint de cette multitude de monastères, de ces existences embaumées de votre parfum, de cette merveilleuse fécondité des déserts, que nous ignorions. » (Con/ess., VIII, vi.)

Il leur raconta comment deux seigneurs de la cour, étant entrés par hasard dans une chaumière qu'habitait un humble serviteur de Dieu , y ayant trouvé la Vie de saint Antoine, et l'ayant lue, avaient été soudain comme illuminés de la grâce, et s'étaient convertis, abandonnant titres et dignités pour marcher sur les traces du saint anachorète. {Confess., VIII, vi.)

« Pendant que Pontitianus parlait, Seignenr,

56 SAINT AUGUSTLN.

vous me forciez à me retourner vers moi , m'envpèchant de me cacher derrière moi-même pour ne pas me voir, et vous me rameniez en face de moi, afin que je visse à quel point j'étais infâme, difforme, hideux, souillé, couvert de plaies. Je me voyais, je me faisais horreur et ne savais où me fuir. Et quand je m'efforçais de détourner mon regard de moi, il poursuivait son récit, et vous remettiez mon image devant mes yeux, afin que je connusse et que je détestasse mon iniquité. Je la connaissais bien, mais j'essayais de me la dissimuler, d'en détourner mes regards et de l'oublier... Pécheur misérable dans ma jeunesse, dès ma première adolescence, je vous avais demandé la chasteté, je vous avais dit : Donnez-moi la r pureté. Mais j'ajoutais : Pas encore! Je crai- \ gnais d'être exaucé trop tôt, d'être trop tôt / guéri du mal de la concupiscence que j'aimais ) mieux assouvir que voir éteindre. » (Confess., VII.)

Plus de doute : c'était là le dernier obstacle. La vérité lui était clairement apparue, il ne pouvait plus alléguer son ignorance, les incertitudes de son esprit. « Tu disais que c'était faute de connaître la vérité avec certitude que tu ne voulais pas rejeter le fardeau des vanités. Et voici que cette

vérité est certaine, et tu continues à porter ce poids! » {Confess,, VII, vu.)

Pontitianus s'étant retiré, Augustin, rempli de trouble et d'agitation , s'écria soudain , s'adressant à Alypius étonné : «Où sommes-nous? Que venons-nous d'entendre? Les ignorants se lèvent et ravissent le ciel. Et nous, sans cœur avec toute notre science , nous nous traînons dans la chair et le sang! » (Confess., VIII.) Et, tandis que les passions grondaient encore autour de lui, il lui semblait voir la chasteté, avec un cortège d'enfants, de jeunes filles, de jeunes gens, de vieillards demeurés fidèles au céleste époux, qui, le raillant doucement, lui disaient pour l'encourager : « Quoi! tu ne pourrais pas ce que ceux-ci etcelles-làontpu? » [Confess., XI.)

Ils s'assirent tous deux dans un petit jardin attenant à la maison, Alypius silencieux, respectant le trouble de son ami, Augustin se frappant la poitrine , l'âme déchirée par un combat violent, en proie à une angoisse cruelle. Ne pouvant plus maîtriser son émotion , il s'éloigna à quelques pas pour pouvoir pleurer librement.

Resté seul, il se prosterna sous un figuier et répandit des larmes abondantes, adressant à Dieu de ferventes supplications.

Tout à coup, il entendit comme une voix en-

fantine, qui semblait venir d'une maison voisine et qui répétait en chantant : « Prends et lis, prends et lis. »

Il se demanda si ce n'était pas quelque refrain d'un jeu d'enfants, mais, n'en connaissant aucun de ce genre, il se souvint que saint Antoine, étant entré dans une église au moment où l'on récitait ce verset de l'Evangile : « Vendez tout ce que vous avez, donnez-le aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel, puis venez et suivezmoi, » avait vu dans ces paroles un avertissement divin et s'était aussitôt consacré à Dieu. Persuadé que la voix qu'il venait d'entendre venait du ciel, il se lève, retourne à l'endroit où il avait laissé Alypius, prend le livre des Epîtres de saint Paul, l'ouvre au hasard et tombe sur ce verset : « Ne vivez pas dans les festins et dans l'ivresse, ni dans l'impureté et le libertinage, ni dans les querelles et la jalousie. Mais revêtez-vous de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et ne donnez point satisfaction à votre chair dans la concupiscence. » (Confess., VII, xn.)

« Je n'en voulus pas lire davantage. Et il n'en était pas besoin, car j'avais à peine achevé le verset, qu'il se répandit dans mon âme comme une lumière de sérénité et que toutes les ténèbres de mes hésitations furent dissipées.

« Puis, ayant marqué le passage avec le doigt ou de quelque autre manière, je fermai le livre et le calme de mon visage me révéla à Alypius. Et luimême à son tour me fit connaître ce qui se passait en lui et était ignoré de moi. Il demanda à voir ce que j'avais lu. Je le lui montrai, et il alla plus loin que je n'avais lu. Je ne savais pas ce qui venait après. Or il y avait après : « Accueillez celui qui est encore faible dans la foi. » Il s'appliqua ces paroles et m'en fit part. Et il se trouva tellement fortifié par cet avertissement que, par une résolution salutaire et bien conforme a ses mœurs, qui depuis longtemps valaient bien mieux que les miennes, sans trouble et sans hésitation, il se joignit à moi.

ce Aussitôt nous allons trouver ma mère. Nous lui racontons ce qui s'est passé. Elle est dans l'allégresse, elle est triomphante. Elle vous bénissait, Seigneur, vous dont la puissance accomplit plus que nous ne demandons et que nous ne comprenons. Car elle voyait que vous lui aviez accordé pour moi au delà de ce qu'elle ne cessait de vous demander par ses gémissements et par ses larmes. En effet, vous m'aviez si bien ramené à vous que je n'avais plus de pensée pour le mariage, ni pour aucune autre espérance du siècle, fermement établi sur cette règle de la foi, où, tant

d'années auparavant, vous lui aviez révélé que je serais avec elle. » (Confess.y VIII, xn.)

On était au mois de septembre. Les cours allaient se terminer. Augustin ne voulait plus remonter dans cette « chaire de mensonge ». Il annonça qu'il ne reprendrait pas son enseignement. Il avait la poitrine fatiguée, et fut heureux que ce malaise lui fournît une raison valable pour renoncer à ses fonctions, sans mécontenter ceux qui les lui avaient conférées, et ceux qui assistaient à ses leçons.

Un ami de Nébridius, professeur comme lui, avait une maison de campagne, connue sous le nom de Cassiciacum, aux environs de Milan {Confess., IX, n). Il l'offrit à Augustin, qui s'y retira avec sa mère, son frère Navigius, son fils Adéodat , ses cousins , Alypius, le « frère de son cœur », Licentius, et quelques autres amis. (Confess., IX, ni.) Il demeura sept mois environ à Cassiciacum, pour se préparer au baptême. On y vivait de la vie commune sous la sage direction de Monique. On y traitait diverses questions, à la promenade, dans la campagne, si le temps était beau; dans la salle de bain, s'il était mauvais. Un sténographe (notarius) recueillait les opinions de chacun. Augustin voulait que sa mère même y prit part, admirant la justesse de son

esprit. « Il y a eu, lui disait-il, des femmes philosophes dans l'antiquité , mais aucune dont la philosophie me plaise autant que la tienne. » Et Monique lui répondait, avec une douce humilité, que jamais il n'avait proféré tant de mensonges. (De ordine, I, xi.)

Un jour, sa mère entre au moment où il s'entretenait avec ses amis de l'harmonie et de la puissance des nombres, et, s'interrompant, Augustin lui dit : « Pour vous, ma mère, dont le génie m'apparaît nouveau chaque jour, et dont je vois l'âme, par l'effet de l'âge et d'une modération admirable, monter de jour en jour au-dessus de la région des choses vaines et frivoles, ces questions vous sembleront aussi faciles qu'elles le sont peu pour les esprits grossiers qui vivent d'une manière charnelle. » (De orcline, II, xxn.)

Une autre fois, traitant de la Providence, au moment de remercier Dieu dont la bonté veille sur ses enfants, il s'arrête et, s'adressant à sa mère : « Pour que ces prières et ces vœux soient exprimés avec plus de ferveur, nous vous en chargeons, ô ma mère Et je crois fermement

qu'ayant obtenu pour moi la grâce de désirer ardemment la vérité, vous m'obtiendrez encore par vos prières la grâce de la posséder pleinement. » (De orcline, II, xx.)

Toutefois, en lisant le récit des entretiens et des lectures qu'on faisait à Cassiciacum, on est d'abord surpris de voir la place qu'y tiennent les études profanes, la poésie , la rhétorique, la grammaire : on attendrait plutôt, de ces nouveaux convertis, de ces pénitents, l'étude et la méditation des Livres Saints. Un des interlocuteurs, Licentius, est poète ; Augustin le définit : un genre d'oiseau qui voltige sans cesse et ne reste jamais à la même place. Il compose un poème sur les aventures de Pyrame et de Thisbé. Puis, la philosophie intervient dans un débat; il déclare que la philosophie lui fait oublier les Muses, que la philosophie est plus belle que Thisbé, qu'elle a plus d'attrait que Vénus et que Cupidon. Les souvenirs de l'antiquité païenne viennent sans cesse se mêler aux idées chrétiennes ; les interlocuteurs imitent Platon s'entretenant avec ses disciples dans les jardins d'Académus, ou Cicéron dissertant avec ses amis sous les ombrages cîe Tusculum.

Le moindre incident devient le point de départ d'une discussion ou d'une digression... C'est ainsi que le bruit d'un ruisseau qui coule derrière les bains, et dont le murmure est tantôt plus doux, tantôt plus fort, fournit un argument à Augustin pour démontrer l'ordre que la Provi-

dence établit dans l'univers, cette inégalité du murmure de Teau provenant de la chute de feuilles d'arbre dans le ruisseau. Ailleurs, c'est un combat de coqs, qui sert à prouver l'harmonie des choses. « Qu'on remarque dans ces deux coqs leurs têtes dressées et menaçantes, leur plumage hérissé, la violence des coups qu'ils se portent, leur adresse pour les parer, et, dans tous les mouvements de ces bêtes privées de raison, je ne sais quel ordre qui plaît parce qu'il montre une raison supérieure présidant même à ce combat? Qui n'admirerait en effet la gloire du vainqueur? la fierté de son chant, ses membres ramassés en roue, témoignant de sa victoire ; et en regard, chez le vaincu, les tristes marques de sa défaite, dans la démarche et dans la voix; ainsi, tout cet ensemble a en quelque sorte sa beauté dans ses justes rapports avec les lois de la nature, et l'humiliation même du vaincu, quoique pénible à voir, concourt à l'agrément de ce combat. (De ordine, I, vin.)

On serait donc tenté de croire au premier

(.abord que la philosophie et la littérature profanes

y tiennent encore, dans l'âme d'Augustin, le même

rang qu'avant sa conversion. Mais, en observant

de plus près, on comprend qu'Augustin vivant au

milieu de lettrés qu'il s'agit de convertir ou d'af-

fermir dans la foi, tient à leur montrer que la religion chrétienne n'exige d'eux ni le sacrifice de leur raison, ni la proscription de l'éloquence et de la poésie païenne. Et, de ces entretiens qu'il dirige, il s'attache toujours à tirer quelques conséquences édifiantes, que lui fournit le sujet même ou quelque incident survenu au cours de la discussion. C'est ainsi qu'un jour Trigetius, ayant émis une opinion fausse, demandait par vanité qu'elle ne fût pas reproduite par le sténographe, et Licentius, par jalousie, insistait pour qu'elle fût mentionnée. Aussitôt Augustin les ramène à l'humilité et à la charité chrétienne : « Est-ce ainsi que vous agissez? Est-ce là cette élévation vers Dieu à laquelle je vous croyais arrivés, cet amour de la vérité dont je me réjouissais ? Oh ! si vous pouviez, voir, même avec des yeux aussi faibles que les miens, la laideur et la folie du mal que cette joie révèle, avec quelle hâte vous la changeriez en des ruisseaux de larmes!... Ne m'affligez plus ainsi, s'il est vrai que vous me deviez quelque tendresse , si vous comprenez combien je vous aime, combien je suis occupé du soin de former vos mœurs!... Vous prenez plaisir à m'appeler votre maître ; je ne vous demande que cette seule récompense : Soyez hommes de bien! » [De ordine, I, x.)

Les trois dialogues qu'Augustin a tirés de ces entretiens : Contre les académiciens, De la Vie heureuse et De l 'Ordre, témoignent des préoccupations du chrétien et du néophyte qui apparaissent sans cesse sous le lettré et le philosophe. Le dialogue Contre les Académiciens , dédié à son protecteur Romanianus , n'est pas seulement une réfutation du demi-scepticisme de la nouvelle Académie; il aboutit à cette conclusion que l'âme ne saurait vivre dans l'incertitude, et se contenter d'errer à la recherche du vrai ; qu'elle ne peut trouver la paix de l'esprit que dans la possession de la vérité; qu'aucune philosophie ne la donne et que nous ne pouvons la recevoir que du Verbe divin. (Contra Academicos, II,

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