XXIX
Le dialogue sur la Vie heureuse ne diffère guère en apparence du traité de Sénèque sur le même sujet. Comme le philosophe stoïcien, Augustin fait consister le bonheur dans l'équilibre de l'âme ; mais cet équilibre, le chrétien seul peut l'établir en lui; la paix de l'âme ne se trouve qu'en Dieu , lui seul peut la rassasier ; et Monique est transportée de joie en reconnaissant, dans cette définition, la béatitude à laquelle on arrive, « guidé par la foi, porté par l'espérance, soutenu par la charité », et, dans son allégresse, elle en-
tonne l'hymne : Fove peccantes, Trinitas. [De vita beata, xxxv.)
Le dialogue sur V Ordre montre que la Providence maintient l'ordre et l'harmonie dans le monde moral que trouble le péché, par le châtiment du pécheur endurci et la miséricorde accordée au pécheur qui se repent. [Deordine, I, vin.)
Aux dialogues succèdent les Soliloques , dans lesquels il n'a plus que Dieu pour interlocuteur. Ce n'est pas que la forme du dialogue ne lui semble très favorable à la recherche de la vérité, mais l'amour-propre y engendre souvent de vaines conversations, c'est pourquoi il a résolu de chercher la vérité en s'interrogeant lui-même, avec le secours de Dieu.
Augustin devait recevoir le baptême le jour de Pâques. On quitta Cassiciacum pour revenir à Milan. Son fils Adéodat et son ami Alypius fu- \ rent baptisés avec lui, dans la nuit du 24 au 25 avril 387. « Nous menâmes avec nous mon fils Adéodat, le fils de mon péché, selon la chair. Vous l'aviez béni ! Il avait à peine quinze ans et il était déjà, par son intelligence, au-dessus de bien des hommes qui avaient la maturité de l'âge et de la science. Ce sont vos bienfaits que je proclame, Seigneur, mon Dieu, Créateur de toutes choses, dont la puissance sait changer en bien le mal que
nous avons fait. Car il n'y avait rien de moi, dans cet enfant, que mon péché ! Et s'il avait été élevé par nous dans votre loi, c'est vous qui me l'aviez inspiré, etnul autre que vous. » (Confess., IX, vi.)
Mais Adéodat devait lui être enlevé peu de temps après. La douleur de cette perte fut adoucie pour Augustin par la pensée que ce fils si cher échappait aux égarements dont le père n'avait pas su se préserver. « Vous l'avez prématurément enlevé de la terre, et maintenant je pense à lui sans inquiétude, je ne crains plus ni pour son enfance, ni pour sa jeunesse, ni pour son âge mûr. Nous l'associâmes au don de votre grâce pour laquelle nous étions du même âge que lui, afin qu'il continuât de marcher dans vos voies. Nous fûmes baptisés ensemble, et aussitôt se dissipèrent les troubles de ma vie passée. » (Confess., IX, vi.)
Ce fut saint Ambroise qui leur donna le baptême. Se souvenant de ces paroles de l'Evangile : « Il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui fait pénitence que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence » (saint Luc, XV, 7), il bénit Dieu de cette conversion merveilleuse. « Lorsqu'on voit un homme, qui, dans sa jeunesse est tombé dans le dérèglement, changer de vie dans un âge
plus avancé, venir se laver de ses fautes dans l'eau du baptême, renoncer à sa vie passée, se dépouiller de ses habitudes mauvaises et demander à s'ensevelir avec Jésus-Christ afin que le monde soit crucifié pour lui, et lui crucifié pour le monde, ne semble-t-il pas que cet homme ait plus de gloire et doive réjouir l'Eglise plus qu'un autre qui aurait toujours mené une vie innocente avant son baptême? » Le saint évêque savait qu'il est plus difficile de surmonter l'habitude du mal et de ressaisir sa volonté quand elle a perdu la force de résister aux passions, que de suivre la pente du bien quand on ne s'en est jamais écarté. Devenu chrétien, Augustin ne songea plus qu'à retourner en Afrique, pour y vivre dans la retraite et consacrer à Dieu le reste de sa vie. On se dirigea vers Ostie où l'on devait s'embarquer. C'est là qu'Augustin eut avec sa mère, qui ne devait pas revoir l'Afrique, un entretien suprême. Ils étaient tous deux seuls, appuyés à une fenêtre d'où la vue s'étendait sur le jardin de la maison qu'ils occupaient et sur l'embouchure du Tibre. Ils s'entretenaient ensemble, avec une douceur infinie, de ce que devait être la félicité éternelle. <c Le cours de l'entretien nous ayant conduits à cette pensée que les plaisirs des sens, dans le plus grand éclat de la lumière terrestre d'ici-bas,
ne sont pas dignes d'être comparés, ni même nommés, si l'on considère la félicité de l'autre vie , nous parcourûmes de degré en degré toutes les choses corporelles, et le ciel même, d'où le soleil, la lune et les étoiles luisent sur la terre ; et nous montions toujours plus haut, méditant, célébrant et admirant vos œuvres. Et ainsi nous parvînmes jusqu'à nos âmes ; et nous poussâmes encore plus loin, pour atteindre à cette région de la fécondité inépuisable où vous repaissez éternellement Israël de la pâture de la vérité ; où la vie est cette sagesse même par laquelle toutes choses ont été faites, celles qui ont été et celles qui seront, mais qui, elle-même, n'a point été faite, et qui est ce qu'elle a été, ce qu'elle sera toujours, car on ne peut dire d'elle qu'elle a été ou qu'elle sera, mais seulement qu'elle est parce qu'elle est éternelle. Et tandis que nous parlions d'elle, et que nous aspirions vers elle, nous y touchâmes presque par un soudain élan de nos cœurs. Puis nous soupirâmes, car il fallut redescendre de ce qu'avait seulement entrevu l'esprit, engagé dan? les choses d'ici-bas; il fallut revenir à la parole humaine, à la parole qui commence et finit. Et qu'a-t-elle de commun avec votre Verbe, qui commence en soi, qui ne vieillit jamais et renouvelle toutes choses?
« Nous nous dîmes alors : si les révoltes de la chair se taisaient, si se taisaient les fantômes de la terre, des eaux et de l'air, et des cieux; si l'âme même se taisait, s'élevant au-dessus d'elle-même, et cessant de penser à elle, se dégageant des songes et des prestiges de l'imagination, de toute parole et de tout signe corporel, en un mot de tout ce qui passe ; si ces choses disaient : Nous ne nous sommes pas faites ; celui-là nous a faites qui demeure dans l'éternité, puis retombant dans le silence, si elles nous invitaient à prêter l'oreille à celui qui les a faites ; enfin, si Lui seul nous parlait alors, non par elles, mais par lui-même ; si sa parole nous arrivait, mais non plus par la voix de l'ange, par le bruit de la nuée, ou par l'énigme de la parabole ; si Celui, que nous aimons en ces choses, se faisait entendre sans elles ; si ce ravissement qui, par une vision rapide, nous a fait toucher en un instant la vérité éternelle, immuable , au-dessus de tout ce qui est, pouvait se continuer, toutes les visions inférieures disparaître, et celle-là seule ravir, absorber, abîmer dans une joie intérieure celui à qui il serait donné de la percevoir, en sorte que ce moment de contemplation pure, après lequel nous soupirons, devînt notre existence éternelle, ne serait-ce pas l'accomplissement de cette parole : « Entrez dans la joie de
« Votre Seigneur ! » Quand cela sera-t-il ? sera-ce le jour où nous ressusciterons tous, mais où tous ne seront pas transfigurés? Tel était le sujet de notre entretien, si ce n'en sont pas les propres termes Et vous savez, Seigneur, que ce jour-là, pendant que nous parlions de la sorte , et que le monde avec toutes ses séductions n'était pour nous que vanité, ma mère me dit : « Pour moi, mon fils, « rien ne peut plus me plaire en cette vie. Qu'y « ferais-je désormais , et pourquoi y suis-j e encore , « puisque je n'espère plus rien du monde? Une <c seule chose me faisait souhaiter de demeurer ence core en cette vie : le désir de vous voir chrétien « et catholique avant de mourir. Dieu m'a accordé « au delà de mes vœux, puisque je vous vois, mépri- « sant les biens de la terre, devenu son serviteur. « Que ferais-je ici désormais? » (Confess., IX, x.)
Cinq jours après, comme si Dieu eût voulu l'exaucer, elle tomba malade et mourut.
Au moment d'expirer, ayant repris connaissance, elle dit à ses fils, qui avaient peine à retenir leurs larmes : « Vous enterrerez ici votre mère. » Augustin garda le silence, mais son frère ayant exprimé le regret qu'elle ne mourût point dans son pays : « Enterrez ce corps , dit-elle, en quelque lieu que ce soit, et ne vous en mettez pas en peine. Je ne vous demande qu'une chose :
souvenez-vous de moi à l'autel du Seigneur, en quelque lieu que vous soyez. » (Confess., XI.)
Déjà, quelque temps auparavant, un ami d'Augustin demandant si ce ne serait pas un chagrin pour elle d'être enterrée dans un pays si éloigné du sien, elle avait répondu : « On n'est jamais loin de Dieu. » (Confess., IX, xi.)
« Seigneur, mon Dieu, s'écrie saint Augustin, en terminant ce douloureux récit, inspirez à vos serviteurs qui sont mes frères, à vos enfants^qui sont mes maîtres, et que je sers de mon cœur, de ma parole et de mes écrits, inspirez à tous ceux qui liront ces lignes, de se souvenir à votre autel de Monique, votre servante, et de Patricius, son époux, mes parents, selon la chair, par lesquels il vous plut de me faire entrer en ce monde, dans un dessein connu de vous seul. Qu'ils se souviennent d'eux avec une affection pieuse ; d'eux, mes parents dans cette vie passagère, mes frères dans notre mère l'Eglise, mes concitoyens dans la Jérusalem éternelle, après laquelle soupire votre peuple dans son pèlerinage, depuis le départ jus-» qu'au retour ; afin que ma mère obtienne, par les prières de plusieurs plus que par mes pénitences et mes prières, ce qu'elle m'a demandé à sa dernière heure. »(Co?ifess.} IX, xm.)
Monique pouvait mourir : sa tache était accom-
plie, elle avait atteint l'unique but de sa vie ; elle avait reconquis à Dieu l'âme de son fils bienaimé. Et ee fils, pénétré de reconnaissance, ne cessera de redire que sa conversion merveilleuse et inespérée n'est due qu'à la piété, à la foi persévérante et aux prières ardentes de sa mère. On trouve, pour ainsi dire, à chaque page de ses ouvrages, cet humble et tendre aveu : « C'est par les mérites de ma mère que je possède la vie véritable. » (De beata vita, Prœfat.)
'« Si je n'ai pas péri à jamais dans l'erreur, dans le mal, ce sont les larmes de ma mère, ses longues et fidèles larmes, qui me l'ont obtenu. » (De dono perseverantiœ , XX, 53.)
« Je proclame que c'est grâce aux prières de ma mère, que Dieu m'a donné de préférer la vérité à toute chose, de ne rien vouloir, de ne rien chercher, de ne rien aimer qu'elle. » (De online , II, xx.)
Aussi les liturgies des ordres religieux qui suivent la règle de saint Augustin célèbrent-elles surtout, dans l'office de la fête de sainte Monique, le dévouement de la mère chrétienne et la victoire obtenue par ses larmes et ses prières, comme on peut le voir par l'Antienne suivante :
<c La pieuse mère pleurait et priait sans relâche sur ce fils, par la main duquel le Seigneur a brisé la tête des impies-
« Bienheureuse mère , qui vit ses vœux pleinement exaucés, alors que, pleurant sur son fils, elle suppliait humblement le Seigneur.
« Vous l'avez écoutée, Seigneur, et vous n'avez point méprisé ces torrents de larmes qui tombaient sur la terre pour le salut de son fils.
« Telle fut cette veuve, vraiment contristée, qui pleura si longtemps et si amèrement pour son fils.
« Et ces flots de larmes, Seigneur, versés par sa mère firent monter leur voix jusqu'à vous. » {Breviar. canonic. regul. Ordin. S. Augustini, i5a3.)
Et quand les restes de sainte Monique furent transportés à Rome, le Souverain Pontife, Martin V, rappela en ces termes émus ce que saint Augustin avait dû à sa sainte mère : « Nous célébrons aujourd'hui la mère de ce grand docteur, dont la vertu, les grâces et les victoires sont la gloire de tous les chrétiens, et dont le nom est célébré entre tous dans l'Église catholique, partout où règne la foi. Or comment ne pas faire partager à la mère les louanges que nous prodiguons ju. fils, quand aucun de nous n'ignore que la bienheureuse Monique n'a pas été seulement sa mère selon la nature, mais qu'elle a été bien plus encore la mère de son esprit et de son cœur.
L'unique but, en effet, des prières qu'à chaque moment elle faisait monter vers Dieu, l'unique objet de sa sollicitude était le salut d'Augustin; et lui-même nous rapporte dans ses écrits avoir entendu sa mère lui dire sans cesse qu'elle ne désirait d'autre jouissance sur la terre que de voir enfin son fils, enflammé du désir des choses du ciel, mépriser les jouissances de la terre. »
« Sainte Monique, dit encore saint François de Sales, combattit avec tant de force et de confiance les mauvaises inclinations de son fils que, l'ayant suivi par terre et par mer, elle le rendit plus heureusement enfant de ses larmes par la conversion de son âme, qu'il n'avait été enfant de son sang, par la génération de son corps. » (Introduction à la vie dévote ■, Ire partie, xxxvni.)
Augustin retourna à Rome après la mort de sa mère. Il y séjourna quelque temps encore, travaillant à la conversion des amis qu'il avait jadis /entraînés dans ses erreurs, et commençant à écrire "\ contre les hérétiques. Il ne revint en Afrique (qu'à la fin de l'été de 388. Avant de se retirer à Thagaste, il s'arrêta quelque temps à Carthage, puis il rentra dans sa ville natale et y vécut avec ses amis d'une vie toute nouvelle. Ne gardant pour lui que le nécessaire, il vendit le reste, et en distribua l'argent aux pauvres. Il acheva dans cette
retraite plusieurs ouvrages qu'il avait commencés à Rome : Des Mœurs de F Eglise catholique , et des Mœurs des Manichéens , le Livre du Maître, le Commentaire de la Genèse, contre les Manichéens, et le Traité de la véritable religion qui convertit Romanianus, et dont Antoine Arnauld donna en 1647 une traduction, précédée de cet éclatant hommage : « La lecture en fera assez reconnaître l'excellence, et je ne doute point qu'il ne donne sujet, autant ou plus que pas un autre, d'admirer la grandeur de l'esprit et les lumières extraordinaires de cet homme incomparable. Car qui n'admirera qu'étant entré depuis si peu de temps dans la connaissance des mystères de la religion chrétienne et n'ayant point encore d'autre qualité dans l'Eglise que celle de simple fidèle, il ait pu parler d'une manière si noble et si relevée de cette religion divine qu'un Dieu même est venu établir sur la terre, et former une si excellente idée de son éminence et de sa grandeur que ce n'est pas peu que de suivre des yeux le vol de cet aigle, de pénétrer la solidité de ses raisonnements admirables, et de contempler les hautes vérités qu'il propose, sans être ébloui d'une si éclatante lumière. »
Toutefois, Augustin, par humilité, n'osait aspirer au sacerdoce dont il se croyait indigne, et pour
lequel il semblait désigné par sa science et sa vertu . Il évitait donc avec soin les lieux où l'on avait k nommer un évêque, n'ignorant pas le bruit qui se faisait malgré lui autour de son nom « Je faisais cela autant que je le pouvais, pour travailler k mon salut dans une humble retraite, craignant de me mettre en péril en me plaçant dans de hautes positions. Un jour, je me rendis k Hippone pour voir un ami que j'avais l'espoir de gagnera Dieu et d'attacher k notre communauté. J'y allai sans défiance, parce que la ville d'Hippone avait un évêque. » [Serm. 49-) Il ignorait que l'église d'Hippone avait besoin d'un prêtre. On sut qu'Augustin était dans la ville : les fidèles l'amenèrent vers l'évêque Valérius malgré sa résistance et demandèrent unanimement qu'il fût ordonné. Il essaya vainement de se dérober. « Vous voulez donc ma perte, Valérius, mon père. Où est votre charité? M'aimez -vous? Aimez -vous l'Église? Comment voulez-vous que je la serve en l'état où je suis? Sans doute vous l'aimez et vous m'aimez aussi, j'en suis sûr, mais vous me croyez propre au saint ministère, tandis que je me connais mieux moi-même. » Il demanda du moins qu'on lui accordât quelque temps pour se préparer dans la prière et le recueillement. (Epist. xxi.) Il fut orù> ^ donné prêtre en 39$, il avait alors trente-sept ans.
Valérius lui donna un jardin voisin de l'église, où il établit une sorte de monastère. Il y vivait « selon la règle des saints apôtres » avec Alype, Evode, Sévère, Possidius, Fortunatus et plusieurs autres serviteurs de Dieu, appelés comme lui à gouverner des églises d'Afrique. C'est alors qu'il acheva le Traité du Libre Arbitre; qu'il composale livre De VUtilitéde la Foi, adressé à Honoratus; qu'il écrivit le Traité des deux âmes, en réponse aux Manichéens, qu'il eut avec Fortunatus, un de leurs prêtres, une conférence où son adversaire fut publiquement confondu; qu'il commença la lutte contre l'hérésie envahissante des Donatistes, qui prétendaient, comme autrefois les Novatiens, renouveler le baptême de l'Eglise catholique dont ils
] attaquaient la validité, et refuser l'absolution à certains péchés qu'ils excluaient de la pénitence;
/enfin qu'au concile général de toute l'Afrique, tenu à Hippone sous la présidence d'Aurélius, évoque de Carthage, il fut chargé de prononcer en présence de tous les primats un discours sur la Foi et le Symbole. Le vieil évêque Valérius demanda alors qu'on lui donnât Augustin pour aide. Après s'être longtemps défendu de cet honneur, \ugustin reçut en 3g5 l'ordination épiscopale, un peu avant la fête de Noël. La mort de Valérius le laissa bientôt après seul évêque d'Hip-
pone. Et, durant trente-cinq années, bien qu'il fût d'une santé délicate, on le vit mener de front avec une activité et un dévouement infatigables, la direction des âmes, la prédication de la parole sainte, l'apologie de la religion chrétienne contre les païens, et la lutte incessante contre les hérésies qui s'élevaient de tous côtés contre l'Eglise catholique, tantôt par la parole dans des conférences où il était toujours prêt à payer de sa personne, tantôt par ses écrits dont on ne saurait trop admirerl'éloquence pénétrante, la dialectique vigoureuse et l'inépuisable fécondité.
Ici, ce sont les Manichéens qui relèvent la tète et qu'il ne se lasse pas de combattre, réfutant une à une toutes ies allégations de Faustin, discutant avec Félix dans l'église d'Hippone et le ramenant au catholicisme, écrivant un nouveau livre contre La Lettre du fondement , résumé des erreurs de la secte, mais toujours plein de mansuétude et d'indulgence envers les personnes. « Que ceux-là s'irritent contre vous, qui ne sont pas tombés dans vos erreurs. Pour moi qui, tant et si longtemps ballotté, suis enfin parvenu à connaître cette vérité qui n'admet pas le mélange de fables vaines ; qui ai à peine mérité d'être délivré de vos imaginations, de vos systèmes et de vos erreurs; qui, pour
dégager mon esprit des ténèbres, ai répondu si tard aux pressantes invitations du plus doux des médecins; pour moi, qui ai pleuré si longtemps pour qu'il me fût enfin donné de croire à cette substance immuable et pure dont parlent les livres divins ; qui ai recherché avec tant de curio^ site, écouté avec tant d'attention, cru avec tant de témérité, prêché avec tant d'ardeur, défendu avec tant d'opiniâtreté tous ces rêves qui vous enchantent et vous captivent, je ne saurais m'irriter contre vous. Je dois vous supporter aujourd'hui comme on m'a supporté au temps de mes erreurs, je dois avoir envers vous la même patience que mes proches ont eue pour moi, alors que je m'égarais en aveugle et en insensé dans votre croyance. »
Là, ce sont les Donatistes qui prétendent se substituer à l'Église catholique et qui, non contents d'infecter de leurs fausses doctrines presque tous les diocèses d'Afrique, se portent aux derniers excès, recourent à la violence contre leurs adversaires, commettent mille cruautés, et, furieux de ne pouvoir résister à l'argumentation toujours victorieuse d'Augustin, prêchent publiquement que le tuer serait rendre un véritable service à la religion, et vont jusqu'à soudoyer des assassins pour attenter à sa vie.
Cependant, lorsqueles empereursportentcontre eux des lois sévères, Augustin intercède pour les coupables, et n'emploie contre eux que les armes de la douceur et de la persuasion. L'empereur Honorius les ayant obligés d'accepter une discussion publique à Carthage, saint Augustin remporta sur eux un éclatant triomphe, à la suite duquel Honorius bannit leur clergé d'Afrique et ordonna que leurs églises fussent rendues aux catholiques. Quelques-uns d'entre eux, refusant de céder, furent menacés de peines sévères. Mais Augustin demanda et obtint leur grâce. « Nous ne les accusons pas, nous ne les poursuivons pas; nous serions fâchés que les souffrances des serviteurs de Dieu fussent punies de la peine du talion. »
Ce sont enfin les sectateurs de Pelage, moine de Bangor au pays de Galles, et de Célestius son disciple, qui prétendaient que le libre arbitre de l'homme est demeuré intact chez les enfants d'Adam, et qu'ils peuvent par leurs seules forces opérer leur salut; ce qui n'allait à rien de moins qu'à déclarer inutile l'Incarnation de Jésus-Christ et la Rédemption, c'est-à-dire à ruiner le fondement même de la religion chrétienne.
La lutte fut longue et difficile. Condamnés en Occident par le pape Innocent, à la suite du synode de Carthage, où Augustin avait stigmatisé
leur doctrine antichrétienne, frappés d'excommunication, Pelage et Célestius s'étaient réfugiés en Orient, après avoir eu vainement recours à des déclarations équivoques dont Augustin démasqua l'imposture. On leur reprochait de prétendre que l'homme n'a pas besoin de la grâce, du secours de Dieu pour opérer son salut; ils répondaient qu'ils croyaient le secours de Dieu nécessaire à l'homme ; mais quand on pressait leur doctrine, on découvrait qu'ils entendaient par ce secours de Dieu, non la grâce, mais le don que Dieu avait fait à l'homme du libre arbitre, qui rendait à leurs yeux la grâce inutile.
Le zèle d'Augustin les suivit en Asie ; il continua de les combattre par ses discours, par ses écrits; il leur suscita dans Orose, son ami, un redoutable adversaire. Le concile de Diospolis, abusé par leurs déclarations ambiguës, les ayant déclarés orthodoxes, Augustin fit voir de nouveau les sophismes dont ils avaient enveloppé leur hérésie pour séduire l'évêque de Césarée; et leur excommunication fut confirmée par le pape Innocent.
Pelage ne se tint pas pour battu; il circonvint Zozime, le successeur d'Innocent, mais les évoques d'Afrique se réunirent dans un concile général à Carthage, et la dangereuse hérésie de Pelage
y fut si clairement établie, que Zozime la condamna à son tour, et que l'empereur Honorius bannit de l'empire Pelage et Célestius. Après la mort d'Honorius et de Zozime, ils revinrent en Italie, et tentèrent inutilement de nouvelles démarches auprès du pape Célestin. Ils retournèrent en Orient, reprirent quelque espérance quand Nestorius occupa le siège de Constantinople, mais le pape porta contre eux une sentence nouvelle ; l'empereur Théodose II les chassa de Constantinople, et le troisième concile œcuménique, tenu àÉphèse, prononça contre eux une condamnation définitive.
Augustin pouvait croire le débat terminé. « Deux conciles, disait-il aux fidèles de son Église, ont envoyé leurs décrets au Siège Apostolique ; ils y ont été confirmés. Le procès est fini, puisse l'erreur être également finie ! » (Serm. i32.) L'erreur allait reparaître sous la forme atténuée du semi-pélagianisme. Augustin fut informé que Cassien de Marseille et plusieurs moines de Lérins refusaient d'admettre sa doctrine sur la grâce, comme détruisant le libre arbitre, et soutenaient que notre volonté, bien qu'affaiblie, par suite du péché originel, prévenait la grâce divine; que le premier pas vers le bien et le commencement de la foi étaient l'ouvrage de l'homme et détermi-
naient Dieu à lui donner le secours nécessaire pour opérer son. salut; que de même la persévérance nécessaire au salut était l'œuvre de nos mérites et non de la grâce.
Augustin répondit par les deux traités De la Prédestination des saints et Du Don de Persévérance, car il trouvait que les évêques de la Gaule tardaient trop à réfuter ce Pélagianisme déguisé. Il n'eut pas de peine à établir que la nouvelle doctrine supposait, sans l'énoncer ouvertement, le principe de Pelage; qu'attribuer à la créature et à ses seuls mérites l'initiative du bien et la persévérance dans le bien , c'était en réalité subordonner la grâce divine à la liberté humaine. La doctrine des Semi-Pélagiens fut condamnée par les conciles d'Orange et de Valence, et le pape Boniface II confirma leur décision.
L'Église n'avait pas seulement à lutter contre Thérésie, elle avait à se défendre contre le Paganisme. Les Barbares envahissaient les provinces , Alaric avait pillé Rome, et les païens accusaient la religion nouvelle d'être la cause de leurs désastres , imputant les calamités de l'Empire à la colère de leurs dieux, outragés par les Chrétiens : « Quand nous faisions des sacrifices à nos dieux, Rome était heureuse. Maintenant que nos sacrifices sont interdits , voyez ce que
Rome est devenue. » (Serm. 296.) Augustin répondait à ces blasphèmes, dans son diocèse, par la prédication. Ce n'était pas assez; il voulut y répondre, pour le monde entier, païen et chrétien : il composa son beau livre de la Cité de Dieu.
Augustin renvoie aux païens les reproches qu'ils adressaient aux disciples de Jésus-Christ. On impute aux Chrétiens les désastres de Rome, on leur doit au contraire de les avoir rendus moins terribles. Si Alaric n'a pas anéanti la ville, c'est qu'étant chrétien, il a respecté les Églises qui ont servi d'asile; les Barbares ont épargné les Païens et les Chrétiens par respect pour Jésus- Christ, tandis qu'au temps du Paganisme, non seulement les divinités d'Ilion n'ont pas empêché sa chute , mais les vainqueurs pillaient les temples et égorgeaient les vaincus jusqu'au pied des autels. Ces lois de la guerre que Rome subit aujourd'hui, ne les a-t-elle pas appliquées sans pitié depuis son origine? Si grand que soit le malheur qui la frappe aujourd'hui, n'en a-t-elle pas éprouvé de plus terribles encore, clans le cours de son histoire, sans que ses dieux l'en aient préservée, sans qu'ils aient rien fait pour la délivrer aux jours du péril? On leur oppose les malheurs récents qui ont frappé les chrétiens eux-mêmes, les vio-
lences dont ils ont été victimes sans que leur Dieu les ait couverts de sa protection. Dieu permet, en cette vie , que les maux tombent également sur les méchants et sur les bons. Quand il afflige ceux qui lui sont fidèles, c'est pour éprouver leur vertu ou pour punir leurs fautes . En échange de leurs maux, s'ils les acceptent avec résignation, s'ils les supportent avec piété, il leur réserve une récompense éternelle. Qu'est-ce d'ailleurs que cette prospérité de Rome, done ils font honneur à leurs dieux? Si ces dieux avaient eu la volonté ou la puissance d'assurer le bonheur des Romains, ils leur auraient donné avant tout la vertu? Qu'ont-ils fait pour les rendre meilleurs, pour régler leurs mœurs, pour les préserver de la corruption? Ils les ont aidés, disent-ils, à conquérir le monde? « Faire la guerre a ses voisins, subjuguer des peuples dont on n'a pas reçu d'offenses, pour satisfaire son ambition, qu'est-ce autre chose que du brigandage? Jésus-Christ retire peu à peu les siens de ce monde chancelant qu'il laisse crouler, pour établir une cité éternelle dont la gloire n'est pas fondée comme celle de Rome sur les vains éloges du monde, mais sur la vérité éternelle. Que les descendants des Régulus, des Scévola, des Fabricius, au lieu de se lamenter sur l'inévi-
table ruine de la patrie romaine, entrent dans la patrie chrétienne; qu'ils renoncent a l'empire de la terre, pour gagner l'empire du ciel. Ce n'est pas le hasard, ce ne sont pas ces dieux de pierre ou de bois qui ont fait la puissance de Rome. C'est la Providence du vrai Dieu, qui établit les royaumes de la terre. La puissance terrestre de Rome a été la récompense des vertus terrestres des anciens Romains. Puisque Dieu ne devait pas leur accorder son royaume éternel, il était juste qu'il leur donnât la grandeur des rovaumes périssables. Ils avaient mérité la gloire humaine qui passe; ils l'ont obtenue Cette grandeur périssable ne les a rendus ni meilleurs ni plus sages que ceux qu'ils avaient vaincus. Ils ont conquis la terre, qu'ils s'efforcent maintenant de conquérir le ciel. Dieu s'est fait, dès la naissance des temps, deux cités, celle de la terre et celle du ciel, qui sont mêlées ici-bas mais qui doivent un jour être séparées. Deux amours ont bâti ces deux cités; celle du ciel a été bâtie par l'amour de Dieu, celle de la terre par l'amour de soi.
Et, passant en revue l'histoire du monde, Augustin la rapporte tout entière à ce principe de la philosophie chrétienne qui lui fait voir dans tous les événementsle conseil et l'action delà Providence
Cependant les Vandales , qui étaient Ariens , déjà maîtres de l'Espagne, menaçaient la province d'Afrique. Le comte Boniface, qui commandait en Afrique les armées de l'Empire, après avoir perdu sa femme, avait eu la pensée de quitter le monde. Augustin et Alype l'en avaient détourné, croyant qu'il pouvait, dans ce poste , servir plus efficacement l'Empire et l'Église. Envoyé en Espagne par l'Empereur, il se laissa séduire par une Arienne, parente du roi des Vandales, et l'épousa. Devenu suspect par cette alliance à l'impératrice Placidie, il s'allia avec Genseric, roi des Vandales, attaqua et mit en déroute les armées envoyées contre lui par la régente. Augustin lui écrivit alors une lettre par laquelle il le suppliait de rentrer dans le devoir. « Écoutez-moi, mon cher fils, ou plutôt écoutez Dieu qui vous parle par ma bouche; recueillez vos souvenirs. Quels étaient les sentiments de votre cœur, dans les derniers temps de la vie de votre première femme , de pieuse mémoire? Vous aviez en horreur les vanités du siècle, et vous vouliez vous consacrer entièrement au service de Dieu... Vous dites que vous avez eu de justes sujets d'agir comme vous l'avez fait : je ne puis le décider, n'ayant pas entendu les deux parties. Mais quelles que soient vos raisons, qu'il ne s'agit pas d'exa-
miner en ce moment, pouvez-vous nier, devant Dieu, que ce qui vous a poussé à vous conduire de la sorte, ce ne soit l'amour des biens de la terre, qu'il fallait mépriser, comme un vrai serviteur de Jésus-Christ que vous étiez quand vous nous avez quittés? Que n'aurais- je pas à vous dire de la désolation de l'Afrique? Quand vous n'étiez que tribun avec un petit nombre de confédérés, vous avez tellement effrayé les Barbares qu'ils n'osaient plus rien tenter. Qui n'aurait cru que, quand vous seriez en Afrique avec l'autorité de comte et le commandement d'un grand corps de troupes, vous tiendriez en respect les Barbares, et les rendriez même tributaires de l'Empire? Que nous sommes loin de ces espérances ! Mais en voilà assez, et vous vous en direz plus à vous-même que nous ne vous en pourrions dire.
« Vous me répondrez sans doute qu'il faut attribuer ces maux à ceux qui vous ont offensé et vous ont rendu le mal pour le bien. Au lieu de considérer vos rapports avec d'autres hommes, examinez ce qui s'est passé entre Dieu et vous
« Quand je recherche la cause des calamités de l'Afrique, je m'élève plus haut que vos démêlés avec ceux dont vous croyez avoir à vous plaindre. Je ne m'en prends qu'aux péchés des hommes
Mais je ne voudrais pas que vous fussiez un des instruments de la justice de Dieu ici-bas, car il leur réserve à eux-mêmes, s'ils ne s'amendent pas, des châtiments éternels! Tournez donc vos pensées vers Dieu et vers Jésus-Christ qui a fait tant de bien à ceux mêmes dont il n'a reçu que du mal... Je n'ai point à examiner de quel côté a été l'agresseur : je m'adresse à un chrétien. » [Epis t. ccxx.)
Touché de cette lettre, Boniface se prêta à une réconciliation avec Placidie, à laquelle contribua Augustin. Mais il ne parvint pas à empêcher Genséric et les Vandales d'envahir l'Afrique. Les Barbares portèrent partout la désolation. En vain, Booiface essaya de les arrêter; son armée eut le dessous, il fut forcé de s'enfermer dans Hippone et les vainqueurs assiégèrent la ville.
Augustin ne se laissa pas abattre. Deux évêques, QuodvultdeusetHonoratus, l'ayant consulté sur la conduite qu'ils devaient tenir, et ce dernier alléguant que Jésus-Christ lui-même avait fui et permis la fuite, il répondit qu'un prêtre ou un évèque peut songer à sa sûreté, quand le danger ne menace que lui et que son peuple n'est pas menacé; mais que, lorsque les mêmes maux menacent le prêtre et les fidèles, le pasteur a le devoir de veiller jusqu'au bout sur son troupeau,
et ferait un crime en l'abandonnant; qu'ils avaient dans de pareilles circonstances une grande mission à remplir : relever le courage du peuple, consoler les affligés, secourir ceux dont la foi serait ébranlée, dispenser à tous le secours de leur ministère.
Et lui-même donnait l'exemple, travaillant
sans relâche à l'œuvre de Dieu, sous la menace
. des Barbares, remplissant ses devoirs de citoyen
' et de prêtre, s'oubliant pour ne songer qu'aux
misères de son peuple.
Mais le troisième mois du siège, Augustin fut pris de la fièvre. C'était la mort qui s'approchait. « Un jour que nous étions tous réunis a table (c'est l'évêque Possidius qui parle), le saint nous dit : Vous savez que dans cette calamité, j'ai conjuré Dieu qu'il daignât délivrer la ville d'Hippone de ses ennemis; ou, s'il en avait décidé autrement, qu'il daignât donner à ses serviteurs la force de supporter le poids de sa volonté ; ou enfin qu'il daignât me rappeler à lui.
«Instruits des vœux du saint homme, nous et tous les fidèles qui étaient dans la ville, nous adressâmes à Dieu la même prière. Le troisième mois du siège, il se vit accablé par la fièvre : sa dernière maladie venait de l'atteindre, et le Seigneur ne refusa pas à son serviteur le
fruit de sa prière. » (Possidius, Augustini Vita^ II mourut avec une admirable piété, les yeux attachés sur les Psaumes de la Pénitence dont il avait fait appliquer une copie en grands caractères sur les murs de sa chambre, auprès de son lit.
Dieu le rappela à lui le 28 août 43o; il était Mans sa soixante-seizième année.