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CHAPITRE I

La théologie de saint Augustin ressort des luttes qu'il a victorieusement soutenues contre toutes les hérésies de son temps et des nombreux ouvrages qu'il a composés pour les réfuter. L'embrasser dans toute son étendue dépasserait les bornes de ce travail.

Aux Ariens, il oppose les merveilles accomplies par Jésus-Christ, la perfection de sa morale, le genre humain transformé par l'Evangile ; aux Manichéens, l'unité indivisible de Dieu et de l'âme humaine; aux Donatistes, l'établissement par toute la terre de l'Eglise, gardienne de la foi, interprète du dogme et dispensatrice des sacrements ; aux Pélagiens, l'impuissance où sont les enfants d'Adam, sujets à l'erreur et enclins au mal, de se passer du secours divin. Cette dernière partie de sa doctrine mérite surtout qu'on s'y arrête,

06 SALNT AUGUSTIN.

non seulement parce que la question delà grâce et du libre arbitre touche, comme on va le voir, à l'essence même de la religion chrétienne, mais encore parce que les difficultés qu'elle soulève ont été renouvelées dans les temps modernes par les Calvinistes, et plus tard par les Jansénistes, qui ont prétendu autoriser leur erreur de la doctrine de saint Augustin.

La grâce, d'où dépendent les rapports de l'homme avec Dieu, c'est-à-dire sa destinée tout entière, est le fondement même du christianisme, car si Jésus-Christ est descendu sur la terre pour racheter le genre humain, la venue du Rédempteur suppose que la nature humaine, déchue par le péché originel, ne pouvait par ses seules forces recouvrer son innocence primitive, et qu'elle avait besoin d'un secours surnaturel. Au contraire, si l'intelligence n'est point affaiblie, si la volonté n'est point corrompue chez les enfants d'Adam, si le libre arbitre suffit à l'homme pour opérer son salut, la grâce devient inutile et c'est en vain que Jésus-Christ s'est immolé sur le Calvaire ; c'est ce que soutenait Pelage.

Suivant Pelage, le péché d'Adam n'a pu retomber que sur celui qui en était l'auteur.

« La propagation du péché d'Adam est incompatible avec la bonté de Dieu. Les enfants, à leur

naissance, sont dans le même état qu'Adam avant sa faute.

« Ce qu'on nomme le péché originel n'est autre chose que l'imitation d'Adam par ceux qui sont nés de lui, imitation volontaire. Quand saint Paul dit : « Tous ont péché en Adam, » cela veut dire simplement que tous ont imité Adam dans son péché ; mais il dépendait d'eux de ne pas suivre son exemple ; car pour vivre sans péché, il suffit à l'homme de faire un bon usage de ses facultés naturelles et de son libre arbitre.

« Ce qu'on nomme la grâce n'est autre chose que le don que Dieu a fait à l'homme du libre arbitre, et la médiation de Jésus-Christ n'est que l'exemple qu'il est venu donner aux hommes, comme Moïse avait donné la loi aux Hébreux ; là se borne son action. La loi de Moïse a été une grâce pour les Juifs, comme l'exemple de Jésus-Christ est une grâce pour les chrétiens.

« La mort n'est point le châtiment du péché ; elle était naturelle à l'homme et aurait eu lieu même sanslaprévarication d'Adam. Les hommes ne meurent pas plus par la mort d'Adam, qu'ils ne ressuscitent par la résurrection de Jésus-Christ. »

On voit au moyen de quels artifices Pelage avait pu abuser un moment le concile et le pape, devant lesquels il en appelait de la condamnation pro-

noncée contre lui. Qui ne l'eût cru orthodoxe, lorsqu'il déclarait expressément qu'il admettait le péché originel et la nécessité de la grâce pour le salut; lorsqu'il écrivait : « J'anathématise quiconque pense ou dit que le secours de Dieu n'est pas nécessaire dans tous les moments et pour tous les actes. Que celui qui tâche de détruire cette vérité soit voué aux peines éternelles. »

Saint Augustin ne se laissa pas séduire par ces protestations équivoques; il fit voir que Pelage, en se servant des mêmes termes que l'Eglise, leur donnait un sens tout opposé; que ce secours, que Dieu accorde à la faiblesse humaine, n'était à ses yeux que le don même du libre arbitre et la perfection de sa loi; enfin qu'il n'entendait par la déchéance de l'humanité que la dépravation volontaire des individus et le mauvais usage qu'ils font de leur liberté.

Aux sophismes de Pelage, il opposa la doctrine de l'Église, fondée sur l'Ancien et sur le Nouveau Testament.

L'homme, sortant des mains de Dieu, était dans l'état d'innocence. Toutes ses puissances corporelles et spirituelles étaient dans une parfaite harmonie; il n'était point sujet à la mort. Lorsqu'Adam, père de la race humaine eut péché, toute sa postérité porta avec lui les suites de son

péché, l'homme devint sujet à la douleur, esclave de la mort; son intelligence s'obscurcit, sa volonté fut affaiblie.

Désormais enclin au mal plus qu'au bien, par le vice de son origine, il ne peut plus se relever sans le secours de la grâce divine ; et cette grâce lui a été donnée parla vie et la mort de Jésus-Christ; elle est un don gratuit de la bonté de Dieu et de sa miséricorde. C'est la grâce qui commence et qui achève l'œuvre de notre salut, éclairant notre esprit, fortifiant notre volonté, l'excitant ou la prévenant, l'aidant ou la soutenant, concourant avec elle ou la perfectionnant. Cette grâce est intérieure; c'est au dedans de nous qu'agit ce secours surnaturel : la grâce extérieure de l'exemple de Jésus- Christ et de sa doctrine ne saurait suffire . Dire, avec Péîage, que la bonne volonté ne vient de Dieu qu'en tant qu'il nous a donné la liberté de vouloir le bien, c'est attribuer également à Dieu la mauvaise volonté, puisque nous pouvons vouloir le mal comme le bien. Jésus-Christ nous estproposé dans l'Évangile comme le Sauveur qui nous porte au bien, non seulement par son exemple, maïs encore en nous communiquant sa justice; de même qu'Adam nous est proposé comme celui qui nous a perdus, non seulement par son exemple, mais encore en nous communiquant «on péché; de

telle sorte que, comme nous avons été faits pécheurs par la désobéissance d'Adam, nous sommes faits justes par l'obéissance de Jésus-Christ.

Mais en défendant contre Pelage la grâce divine, saint Augustin n'avait-il pas sacrifié le libre arbitre de l'homme, sans lequel il ne saurait être responsable de ses actes?

La réponse est dans les écrits de saint Augustin ; partout, il y a proclamé que la volonté est libre pour le bien comme pour le mal. « Sans le libre arbitre, donné par Dieu à l'âme raisonnable, il n'y aurait point de mérite pour elle. Il faut que l'homme soit bon, non par nécessité, mais librement, car celui qui agit par la nécessité et non par sa libre volonté ne fait point mal. » [Contr. Fortunat.)

« Dieu ordonne à l'homme de ne point commettre l'adultère, ni d'autres crimes; lui aurait-il imposé ces commandements, si l'homme n'avait le libre arbitre pour les observer? » [De gratia etlibero arbitr., IV.)

« Pour nous aider, Dieu ne fait pas toute notre action, la liberté a sa part. Dieu n'agit pas en nous comme dans les pierres, comme dans les êtres dépourvus de raison et de volonté, il coopère avec nous à notre salut.

« Loin de nier le libre arbitre en annonçant le

secours divin, au contraire nous l'affermissons, car de même que la loi est soutenue par la foi, de même le libre arbitre est soutenu par le secours divin. »

Malgré ces textes formels, qu'il serait facile de multiplier, on a prétendu que saint Augustin, en établissant, contre Pelage, la grâce gratuite, avait anéanti le libre arbitre et donné raison aux partisans de la prédestination absolue. Si la grâce est gratuite, si Dieu la donne ou la refuse à qui il lui plaît, certains hommes ne sont-ils pas nécessairement élus, d'autres nécessairement réprouvés? Telle est la doctrine que Jansénius, après Calvin, prétendit trouver dans saint Augustin.

On sait que Jansénius, évêque d'Ypres, avait composé un livre intitulé Augustinus , où il avait réuni de nombreux passages extraits de saint Augustin et habilement groupés, pour établir, en se couvrant de l'autorité de ce grand saint, une doctrine condamnée par l'Église, comme conduisant à la prédestination absolue.

On lisait dans Y Augustinus : « Tout cela démontre pleinement et évidemment qu'il n'est rien de plus certain et de plus fondamental, dans la doctrine de saint Augustin, que cette vérité qu'il y a certains commandements impossibles, non

seulement aux infidèles, aux aveugles, aux endurcis, mais aux fidèles et aux justes, malgré leurs volontés et leurs efforts, selon les forces qu'ils ont; et que la grâce, qui peut rendre ces commandements possibles, leur manque. »

Ce n'était pas seulement saint Augustin, mais l'apôtre saint Paul qui était mis en cause ; on rappelait ce passage, tant de fois cité, de l'Epître aux Romains : « Dieu dit à Moïse : Je fais miséricorde à qui je veux faire miséricorde et j'ai pitié de qui je veux avoir pitié... Il fait miséricorde à qui il veut, et il endurcit qui il veut. »

Pascal, dont on ne peut suspecter la bonne foi, partageait cette illusion, lorsqu'il écrivit les Provinciales, en faveur des Jansénistes ; il croyait sauvegarder le libre arbitre, en admettant, avec saint Augustin, que l'homme peut résister k la grâce, ou y correspondre quand Dieu la donne, sans s'apercevoir qu'il le détruisait, d'un autre oôté, en admettant que Dieu ne donne pas à tous sa grâce et que ceux à qui il la refuse sont voués, selon la doctrine des Jansénistes, à la réprobation. « Ils ne savent que trop, disait-il, que l'homme, par sa propre nature, a toujours le pouvoir de pécher et de résister à la grâce, . . . mais que néanmoins, quand il plaît k Dieu de le toucher par sa miséricorde, il lui fait faire ce qu'il veut

et en la manière qu'il le veut, sans que cette infaillibilité de l'opération de Dieu détruise en aucune sorte la liberté naturelle de l'homme, par les secrètes et admirables manières dont Dieu opère ce changement, que saint Augustin a si excellement expliquées, et qui dissipent toutes les contradictions imaginaires que les ennemis de la grâce efficace se figurent entre le pouvoir souverain de la grâce sur le libre arbitre et la puissance qu'a le libre arbitre de résister à lagrâce. Car, selon ce grand saint, que les papes de l'Eglise ont donné pour règle en cette matière, Dieu change le cœur de l'homme, par une douceur céleste qu'il y répand ; qui, surmontant la délectation de la chair, fait que l'homme, sentant d'un côté sa mortalité et son néant, et découvrant de l'autre la grandeur de l'éternité de Dieu, conçoit du dégoût pour les délices du péché, qui le séparent du bien incorruptible; et, trouvant sa plus grande joie dans le Dieu qui le charme, il s'y porte infailliblement de lui-même, par un mouvement tout libre, tout volontaire, tout amoureux, de sorte que ce lui serait une peine et un supplice de s'en séparer. » (XFIÏP Provinciale.)

Il oubliait que, selon Jansénius, ceux à qui Dieu refusait cette grâce étaient fatalement voués à la réprobation, et que YAugustinus, ne prenant

qu'un côté de la doctrine de saint Augustin, déclarait expressément « qu'il y a certains commandements impossibles non seulement aux infidèles, aux aveugles, aux endurcis, mais aux fidèles et aux justes, malgré leurs volontés et leurs efforts ».

Les Jansénistes s'étaient si bien identifiés avec saint Augustin, ils lui attribuaient si complètement leur doctrine que, les Jésuites ayant publié un almanach qui représentait Jansénius avec les ailes du diable, escorté de l'Erreur, de l'Ignorance, et de la Fraude ; le Pape, suivi de la Religion et de l'Église , qui lançait ses foudres sur lui, et le roi très chrétien, entouré du Zèle, de la Piété, et de la Concorde, qui le frappait du sceptre et de l'épée, Port-Royal répondit par un petit volume en vers français, intitulé : Les Enluminures du fameux Almanach des Pères Jésuites , intitulé : La Déroute et la Confusion des Jansénistes y ou Triomphe de Molina, Jésuite, sur saint Augustin.

Et l'ouvrage commençait par les vers suivants :

« Enfin Molina, plein de gloire,

Triomphe avec sa bande noire.

Le libre arbitre audacieux

Domine la grâce des cieuxj

Et l'humble Augustin en déroute

Crie, en vain, qu'au moins on l'écoute. >

Madame de Sévigné elle-même, si croyante et si soumise qu'elle fût, partageait cette illusion. Le 9 juin 1680, elle écrivait à sa fille : « Je lis des livres de dévotion, parce que je voulais me préparer à recevoir le Saint-Esprit... Mais il souffle où il lui plaît, et c'est lui-même qui prépare les cœurs où il veut habiter, c'est lui qui prie en nous par des gémissements ineffables (Rom. VIII, 26). C'est saint Augustin qui a dit tout cela. Je le trouve bon Janséniste et saint Paul aussi. Les Jésuites ont un fantôme qu'ils appellent Jansénius, à qui ils disent mille injures; ils ne font pas semblant de voir où cela remonte. » (Lett. 817.)

Ce n'était rien moins qu'un fantôme. Entre la doctrine de l'Église, qui est celle de saint Paul et de saint Augustin, et la doctrine de Jansénius il y a un abîme. Les premiers admettent expressément que Dieu donne à tous les hommes une grâce suffisante, que leur bonne volonté suffit à rendre efficace. Pour Jansénius, il n'y a que la grâce efficace, que Dieu donne à ceux-ci et refuse à ceux-là. Ici, les uns reçoivent tout, les autres ne reçoivent rien. Là au contraire, si les uns reçoivent plus, et les autres moins, pour des raisons qui nous sont inconnues, tous, sans exception reçoivent assez pour pouvoir faire leur salut,

selon la belle parabole du maître de la vigne, dans l'évangile de saint Luc, où le royaume du ciel est comparé à un père de famille qui prend des ouvriers dès le matin pour travailler à sa vigne et en loue d'autres plus tard dans la journée; et, le soir venu, il donne à tous un salaire égal, à ceux qui sont venus plus tard comme à ceux qui sont venus le matin. Et ceux-ci réclamant, le père de famille leur dit : « De quoi vous plaignez-vous? Je ne vous fais point de tort. N'ètes-vous pas convenus avec moi d'un denier? Prenez ce qui vous revient, et allez-vous-en; il me plaît de donner à ce dernier autant qu'à vous. » (XV, 29.)

L'idée de l'élection servait de fondement a la religion hébraïque. Dieu s'était fait un peuple élu; mais ceux qui n'en faisaient point partie n'étaient pas pour cela voués à la réprobation , s'ils avaient désiré Dieu. C'est l'enseignement de l'Évangile et de l'Église catholique. Dieu, pour des desseins que nous ne pouvons pénétrer, a des élus auxquels il donne des grâces particulières ; mais il ne prédestine aucune de ses créatures à la damnation.

Telle est la doctrine de saint Paul. Il y a des élus, les enfants de la promesse; mais nul n'est voué a la perdition. Dieu a endurci Pharaon,

mais Pharaon s'était rendu coupable. « Tu diras, ô Israël : Ces branches, ont été retranchées, afin que moi, je fusse enté, Cela est vrai, elles ont été retranchées à cause de leur incrédulité , et toi tu subsistes par la foi... Eux aussi, s'ils ne persévèrent pas dans leur incrédulité , ils seront entés ; car Dieu est puissant pour les enter de nouveau. » (Rom. XI, 19-22.)

Telle est la doctrine de saint Augustin. « Le péché devait, par lui-même, perdre tous les hommes. Cependant la miséricorde infinie de Dieu choisit, dans cette masse de perdition, des élus auxquels il accorde sa grâce et le don de la persévérance... Ils sont élus parce que Dieu a librement voulu les élire et les prédestiner à la vie. Il y en a d'autres que Dieu abandonne et sur lesquels sa justice s'exerce. Ceux-là se perdent, non pas que s'ils voulaient se sauver, ils ne le pussent, mais parce qu'ils trouvent leur joie et leur félicité dans le mal. L'homme ne peut qu'adorer les desseins impénétrables de Dieu dans sa miséricorde, comme dans sa justice. » (De corrupt., xm.)

Il y a la cité de Dieu, que composent les enfants de Dieu, par la grâce divine, et il y a la cité du mal, que forment ceux qui s'éloignent de Dieu. Il se donne aux premiers , même lorsqu'ils semblent le repousser, comme Madeleine, comme

saint Paul, comme saint Augustin. Se refuse-t-il aux autres, même s'ils le cherchent? c'est ce que pensent Calvin et Jansénius, c'est ce qu'ils font dire à saint Paul, et à saint Augustin qui déclarent expressément le contraire.

L'imposante autorité de Bossuet ne laisse aucun doute sur ce point.

« Encore que saint Augustin ait très bien défendu le libre arbitre, non seulement contre les Manichéens, ainsi que tout le monde en est d'accord, mais qu'il l'ait même toujours soutenu contre Pelage, comme cent passages et des livres entiers de ce Père en font foi, et encore qu'il en soit loué par les papes et en particulier par le pape Hormisdas, pour avoir bien parlé, non seulement de la grâce, mais même du libre arbitre [De gratia et liber o arbitrio), néanmoins M. Simon, après Grotius, accuse ce Père d'avoir affaibli, sur le libre arbitre, la tradition de l'Eglise. (Boss., Défense de la Tradition, X, m.)

Et ailleurs : « A l'occasion de Luther et de Calvin, qui abusaient du nom de saint Augustin, comme de saint Paul, quelques catholiques se sont relâchés sur ce Père. Mais, outre que le concile de Trente a tenu une conduite opposée , ceux qui, faiblement et ignoramment, ont abandonné saint Augustin, en ont été pour ainsi dire

punis sur-le-champ, par les périls où ils se sont trouvés engagés. » [Ibid., XXVI, xix.)

Est-ce à dire que saint Augustin ait résolu d'une manière complète le problème difficile de la conciliation de la grâce et du libre arbitre? Comme ceux qui l'avaient précédé, comme ceux qui l'ont suivi, il a fortement établi les deux principes sans lesquels on ne saurait concevoir ni la toute-puissance divine , ni la responsabilité humaine, il n'a point prétendu expliquer d'une manière tout à fait satisfaisante leur mystérieuse union.

C'est dans le même esprit que l'Église n'a jamais condamné ni ceux qui, comme les Molinistes, donnaient peut-être un peu trop au libre arbitre, ni ceux qui, comme les Thomistes, donnaient peutêtre un peu trop à la grâce, pourvu que les uns et les autres reconnussent d'une part que le libre arbitre ne peut opérer le salut, si la grâce ne lui vient en aide , et de l'autre que la grâce demande le concours du libre arbitre. C'est ce que Bossuet appelle « tenir les deux bouts de la chaîne », et il loue saint Augustin de la sage réserve qu'il a gardée sur ces obscurités.

On dispute bien, dans l'Ecole,... des moyens de concilier la grâce avec le libre arbitre ; et c'est sur quoi saint Augustin même n'a peut-

être rien voulu déterminer, au moins fixement, content au reste de tous les moyens par lesquels on établissait le suprême empire de Dieu sur tous les cœurs. Pour le fond, qui consiste à dire que Dieu meut efficacement les volontés comme il lui plaît, tous les Docteurs sont d'accord qu'on ne peut nier cette vérité sans nier la toutepuissance de Dieu et lui ôter le gouvernement des choses humaines. »

Comme les Pélagiens, les Manichéens se donnaient pour orthodoxes ; et, comme eux, ils déguisaient sous des raisonnements spécieux leur hérésie grossière. Rien de plus curieux à ce sujet que la lettre d'un jeune enthousiaste du Manichéisme, Secondius, à Augustin, qu'il considère comme un grand esprit égaré depuis sa conversion, et à qui il reproche de n'être plus chrétien :

« Si vous aviez voulu faire servir votre éloquence à la vérité, elle eût été pour nous une grande gloire. Je vous en prie, n'allez pas contre votre nature, ne soyez pas la lance de l'erreur qui perça le côté du Sauveur. »

Il se demande comment Augustin a pu quitter les disciples de Manès pour aller à cette nation juive aux mœurs barbares.

« Cessez, lui dit-il, d'enfermer le Christ dans

le sein d'une femme. Cessez de faire de deux natures une seule nature, parce que le jugement du Seigneur approche. »

Et il offre à Augustin de l'éclairer, dans un entretien qui lèvera tous ses doutes.

On sait ce qu'entendaient les Manichéens par ces deux natures, qu'ils prétendaient séparer : ils reconnaissaient, on l'a vu plus haut, deux principes éternels : l'un principe du bien, l'autre principe du mal, et quand on leur objectait qu'ils détruisaient ainsi l'unité de Dieu, ils prétendaient qu'on les calomniait, qu'on défigurait leur doctrine, qu'ils n'admettaient et qu'ils n'adoraient qu'un seul Dieu.

Saint Augustin met à nu l'aveuglement des uns et l'hypocrisie des autres, dans sa réponse à Secondais, et surtout dans son ouvrage contre le Manichéen Faustus, sous la forme d'un dialogue qui rappelle les entretiens de Socrate avec les sophistes.

Augustin. — Croyez-vous qu'il y ait deux Dieux ou qu'il n'y en ait qu'un?

Faustus. — Il n'y en a absolument qu'un seul.

Augustin. — D'où vient alors que vous assurez qu'il y en a deux ?

Faustus. — Jamais quand nous exposons notre

foi, nous ne nommons deux Dieux. Sur quoi, je vous prie, fondez-vous vos soupçons?

Augustin. — N'enseignez-vous pas qu'il existe deux principes, l'un du bien, l'autre du mal?

Faustus. — Il est vrai que nous confessons deux principes, mais il n'y en a qu'un que nous appelions Dieu.

Nous nommons l'autre Hyle ou la matière, ou, comme on dit communément, le Démon. Si vous prétendez que c'est là établir deux Dieux, c'est comme si vous affirmiez qu'un médecin qui parle de la santé et de la maladie reconnaît deux santés. [Contra Faust., XXI, iv.)

Saint Augustin n'a pas de peine à confondre ce grossier sophisme.

« Faustus croit avoir gain de cause quand il vient dire pour sa défense : Nous ne reconnaissons pas deux Dieux, mais Dieu et la matière. Mais, pressez-le de dire ce qu'il entend par la matière, vous verrez qu'il décrit en réalité un second Dieu. Quelle folie de nier un Dieu créateur de la matière et de placer dans la matière le pouvoir créateur î L'ouvrage du vrai Dieu, vous l'attribuez à je ne sais quel autre Dieu. Car quelque nom que vous lui donniez, c'est bien un Dieu, c'est véritablement un autre Dieu que nous présente votre impiété. Double et sacrilège erreur, car l'œuvre

de Dieu, vous en faites l'œuvre de celui que vous avez honte de nommer Dieu. Mais quoi que vous fassiez, c'est un Dieu, du moment que vous lui conférez le pouvoir de faire ce qui n'appartient qu'à Dieu.

« Si le principe du mal a pu nuire au bon principe, celui-ci n'était donc pas immuable, incorruptible, il n'était donc pas Dieu. Et s'il est invincible, inaccessible a toute atteinte, comment pourrait-il y avoir entre lui et le principe du mal une lutte éternelle? Qu'est-ce que ce Dieu, dont la puissance est bornée, amoindrie, tenue en échec par un principe rival? »

De même qu'ils reconnaissaient dans le monde deux principes contraires, les Manichéens admettaient dans l'homme deux âmes opposées, l'une créée par le principe du bien, l'autre par le principe du mal, luttant entre elles comme les principes dont elles étaient issues. Comme ils avaient nié l'unité de Dieu, ils niaient l'unité de l'âme, et, avec l'unité de l'âme, le libre arbitre et la responsabilité. Le péché cessait d'être une faute volontaire, le mal était l'œuvre du mauvais principe.

Augustin démontre victorieusement, on l'a vu plus haut, que dans cette doctrine fataliste, qui contredit manifestement l'Évangile, le péché ari-

ginel n'a plus de sens, la rédemption de raison d'être, et que la vertu des sacrements est anéantie.

Les Donatistes anathématisaient l'Église catholique, comme trahissant son devoir par une indulgence coupable.

Certaines Églises s'étaient établies dont les chefs avaient été déclarés hérétiques : les Donatistes déclaraient que le baptême conféré par ces Églises n'était pas valable et qu'il fallait baptiser de nouveau ceux qui revenaient à l'orthodoxie.

Ils prétendaient en outre que certaines fautes ne pouvaient être lavées par le sacrement de pénitence ; que, par exemple, il n'y avait plus d'absolution pour celui qui, après avoir été fait chrétien, avait de nouveau sacrifié aux idoles pour se soustraire aux tourments, lors même qu'il se repentirait de sa faiblesse.

Saint Augustin, dans le Traité du Baptême , établit, selon la doctrine de l'Église, que la verlu des sacrements est indépendante de l'indignité des ministres; que dans le sacrement, il faut considérer le sacrement lui-même et non celui qui le donne ou le reçoit; que les erreurs du ministre, son interprétation perverse des paroles évangéliques ne saurait invalider le baptême, s'il a été donné au nom des trois personnes de la sainte

Trinité, même par des hérétiques, ou des schismatiques. «Ainsi, disaient les Donatistes, vous acceptez notre baptême; qu'avons-nous alors de moins que vous ? -*- Ce n'est pas votre baptême que nous recevons, répond saint Augustin, c'est le baptême de Dieu et de l'Église. Le baptême ne vous appartient pas ; ce qui vous appartient, ce sont vos sentiments dépravés, vos actes sacrilèges, votre dépravation impie. La charité vous manque, sans laquelle, selon la parole de l'Apôtre, tout est inutile. »

Il reproche aux Donatistes de s'élever contre la parole même de Jésus-Christ, qui a donné à son Église le pouvoir de délier, pouvoir qui s'applique à tous les pécheurs sans distinction, pourvu qu'ils se repentent.

Les Donatistes disent dans leurs assemblées : Que la paix soit avec vous, et ils ne veulent point de paix avec les peuples, à qui cette divine parole a été adressée.

Ils ne veulent pas comprendre qu'on ne participe aux œuvres des méchants qu'en les approuvant; que ceux qui, tout en condamnant le mal, ne veulent pas arracher l'ivraie avant la moisson, de peur d'arracher en même temps le froment, n'ont pas, pour cela, quelque chose de commun avec les pécheurs, mais qu'ils pratiquent la cha-

rite de Notre-Seigneur, en supportant pour l'amour de l'Unité ce que l'amour de la justice leur fait haïr.

Les Donatistes rompent, par leur orgueil et leur intolérance, l'unité de l'Eglise universelle. Ils se séparent du Sauveur qui a fait miséricorde aux plus grands pécheurs et qui a laissé à tous son héritage.

Malgré l'autorité de saint Cyprien, qui avait été séduit un moment par l'erreur des Donatistes, la doctrine soutenue par saint Augustin a été déclarée seule conforme à la tradition chrétienne et à l'esprit de l'Evangile ; et l'Eglise proclame avec lui que ceux qui se séparent de l'Eglise en gardant une partie de la vérité, lui restent unis dans les points de la doctrine restés intacts; qu'ils ne perdent point, même en se séparant d'elle, ce qu'ils ont conservé de son enseignement; que la sainteté du sacrement reste indépendante de la qualité de celui qui l'administre en se conformant à la parole du Christ; enfin, que l'excommunication a pour but d'amener les coupables au repentir et non de les retrancher pour toujours de la communion des fidèles.

« Aimez les hommes, écrivait-il à Petilianus, évêque donatiste, et tuez les erreurs. Présumez de la vérité sans orgueil, combattez pour la vé-

rite sans violence. Priez pour ceux que vous reprenez et que vous voulez persuader. »

Cette douceur et cette mansuétude, Augustin les pratiquait à l'égard de ses adversaires les plus acharnés.

« Prenez garde, je vous prie, vous tous qui êtes dans l'Eglise, de ne point insulter ceux qui n'y sont point. Demandez plutôt à Dieu qu'ils y entrent. On ne doit contraindre personne à revenir à l'unité de Jésus-Christ; il ne faut emplover pour cela d'autres armes que les discours et les raisons, de peur de faire de faux catholiques de ceux que nous connaissions pour des hérétiques déclarés. » [Lettre XCIII.)

Mais plus tard, sous l'influence des excès commis en Afrique parles Donatistes, Augustin admit que les princes chrétiens devaient user de leur autorité pour le triomphe de la foi, en usant de modération envers les rebelles, « J'ai cédé aux exemples que mes collègues ont opposés à mes raisonnements. Car mon premier sentiment était de ne contraindre personne à l'unité chrétienne, mais d'agir par la parole, de combattre par la discussion, de vaincre par la raison. Ce ne sont pas des discours, mais des exemples qui ont modifié mon opinion. » {IbicL)

Cette grave question a été de nouveau soule-

vée au XVIIe siècle, lors de la révocation de l'édit de Nantes, et ceux qui inclinaient pour les mesures de répression n'ont pas manqué de rappeler les Donatistes et saint Augustin.

On lit dans un mémoire de M. de Lamoignon de Basville, intendant de la province de Languedoc, intitulé Doutes proposés à M. UEvêque de Meaux sur les Nouveaux Convertis : « La question est de savoir si les nouveaux convertis doivent être contraints aux exercices de la religion et à venir à la messe. Cette question n'est-elle pas décidée bien nettement par saint Augustin? Il avait été d'avis qu'il ne fallait user d'aucune contrainte; il est revenu à une opinion contraire; peut-on croire qu'il ait changé de sentiment sans avoir bien approfondi la matière? Il touche la raison de douter : ne fictos catholicos haberemus quos apertos hœreticos noçeramus {Ep. CXVIII ad Vincent.), de peur de faire de faux catholiques de ceux que nous connaissions pour des hérétiques déclarés. Cependant elle ne l'a point arrêté. Ce n'est pas seulement le sentiment de ce saint docteur, c'est celui d'un grand nombre d'évêques qui l'obligèrent de changer, en lui rapportant des raisons si convaincantes qu'il fut obligé de s'y rendre ; et les raisons les plus fortes étaient les dispositions des Donatistes, qui étaient retenus par les préju-

gés de leur naissance, par une fausse honte, et par d'autres motifs qui sont si bien expliqués dans la lettre de ce Père à Vincent. C'est ce qu'il appelle demonstrantium exemple. [Ep. CXIII). On peut dire que cet état des Donatistes est le véri table portrait de celui où se trouvent maintenant les nouveaux convertis ; ils sentent les mêmes faiblesses, ils sont retenus par les mêmes préventions, ils demandent pour la plupart les mêmes secours, pour être déterminés à suivre le parti qu'ils ont pris. S'il est à craindre que leur prudence soit une profanation de nos mystères, saint Augustin n'aurait-il pas employé cette raison, supposé qu'il en ait été touché? Cependant, il n'en dit pas un mot. Et si les évêques de ce temps eussent eu ce scrupule, Vincent, évèque donatiste, ne l'aurait-il pas relevé, ne s'en serait-il pas servi comme du plus fort argument pour combattre saint Augustin? Il a répondu à toutes ses objections; il n'a pas parlé de celle-là; ne faut-il pas conclure que l'on ne faisait pas alors la même difficulté, et que le bien général de la religion l'emportait sur ces considérations particulières? Si c'était une plaie, elle était, dit-il, utile à l'Eglise, de même que l'incision l'est à un arbre sur lequel on ente une espèce qui produira un jour de bons fruits. »

Et, après avoir invoqué l'autorité des Pères de l'Église, des conciles, des souverains pontifes, et les édits des empereurs, il ajoute, avec un désir évident de modération : « Au lieu de dire que les mystères sont profanés, ne serait-il pas plus à propos de conclure que l'Eglise s'est toujours contentée, sans faire cette espèce d'inquisition, d'instruire ceux qui sont présents, quand les réunis ont été reçus par une abjuration solennelle, de les tolérer par l'espérance d'une conversion sincère, principalement lorsque l'Église catholique a été la dominante, lorsque les irrévérences n'ont pas été à craindre par l'obéissance et la soumission des peuples aux ordres du magistrat, lorsqu'on a vu des dispositions favorables dans ces réunis, et qu'un grand nombre d'entre eux ne demandaient qu'à être déterminés par quelque espèce de contrainte qui pût rompre tous les liens qui les arrêtaient? Que s'il y a eu quelques usages contraires, c'a été dans les temps où l'Église catholique n'était pas la plus forte, où le scandale était à craindre, où il n'y avait pas d'espérance bien fondée d'une conversion véritable, où enfin les mystères de notre foi n'étaient pas manifestés et en aussi grande vénération qu'aujourd'hui. »

Et, considérant que le plus grand nombre se

compose « de ceux qui sont fort ébranlés, qui voudraient avoir pris le bon parti, et qui ont quelque peine encore à se déclarer », il incline visiblement vers la première opinion de saint Augustin : « Laissera- 1- on périr ce grand nombre de personnes, qui ont de bonnes intentions, et qui pourraient être damnées, à cause de l'incrédulité des autres? Et n'est-ce pas ici que l'on peut appliquer la maxime de saint Augustin, qu'il établit à l'occasion des Donatistes, dans un cas tout semblable, qu'il est d'une nécessité inévitable de tolérer, dans l'Église, les bons et les méchants? »

On voit, par la réponse de Bossuet, qu'il penche vers la seconde opinion de saint Augustin : « Si l'on n'use envers eux d'aucune contrainte, je crois pouvoir démontrer que c'est tout perdre. »

Il en est de même de l'évèque de Montauban, qui s'appuie sur les mesures prises contre les Donatistes, mesures que saint Augustin avait fini par approuver : « Toute la difficulté se réduit donc à savoir si on obligera les nouveaux convertis d'aller à la messe. Il semble qu'on ne peut sur cela prendre un meilleur parti que de suivre les maximes et la conduite dont l'Église d'Afrique s'est servie à l'égard des Donatistes. On sait que c'était une Église très savante ,

remplie de l'esprit de Dieu, surtout du temps de saint Augustin, et très exacte pour la discipline catholique. Personne n'ignore quel a été le schisme des Donatistes , et dans sa naissance et dans son progrès. Il suffit de remarquer que les Donatistes furent très puissants dans l'Afrique, qu'ils y avaient des villes, des provinces, des églises et des évêques ; qu'ils y érigèrent autel contre autel ; et que le schisme devint si considérable qu'il n'était pas encore éteint dans le sixième siècle, comme on le voit dans les lettres du pape saint Grégoire.

« Les évêques catholiques ne négligèrent ni exhortations, ni prières, ni conférences amiables et pacifiques, pour ramener les Donatistes. Plusieurs, qu'on avait mis à la place des prélats schismatiques chassés de leurs sièges, offrirent de les leur rendre, s'ils voulaient renoncer à leurs erreurs et revenir à l'Unité. Mais toutes les voies de paix furent inutiles, et l'Eglise d'Afrique fut enfin contrainte d'avoir recours aux puissances séculières et à l'autorité des empereurs L'effet des déclarations des empereurs, dont la charité était le principe, fut si grand , que presque toute l'Afrique fut convertie Ce fut cette foule de conversions subites qui firent changer de sentiment saint Au-

gustin. Il avait cru d'abord, contre lavis des anciens évêques d'Afrique, qu'il ne fallait point contraindre les Donatistes, que l'on devait regarder l'instruction comme l'unique moyen dont il était permis de se servir, et que le support et la patience a leur égard étaient les règles de la charité chrétienne. Ces raisons, qui sont en effet spécieuses, le frappèrent longtemps. Mais quand il eut vu la ville de Tagaste, où il était né, et une grande partie de l'Afrique réunie, par la crainte des châtiments, à l'Eglise catholique, il se rendit au sentiment commun de ses collègues. L'expérience détermina si fortement son esprit, qu'il composa, sur ce sujet, deux lettres à Vincent et au comte Boniface, que la question présente a rendues célèbres. ))

On voit que, si saint Augustin finit par admettre la contrainte, sous l'empire des circonstances, il était, on l'a montré plus haut, naturellement porté à la douceur et à la mansuétude.

Ajoutons à ces témoignages celui du P. Lacordaire :

« Tous les chrétiens étaient convaincus que la foi est un acte libre, dont la permission et la grâce sont la source unique; tous disaient, avec saint Athanase : « Le propre d'une religion d'ace mour est de persuader, non de contraindre. »

[Lettre aux Solitaires.) Mais ils n'étaient pas d'accord sur le degré de liberté qu'il fallait accorder à l'erreur. Cette seconde question leur paraissait toute différente de la première; car autre chose est de ne pas violenter les consciences , autre chose de les abandonner à l'action arbitraire d'une force intellectuelle mauvaise. Ceux qui souhaitaient la liberté absolue parlaient ainsi par la bouche de saint Hilaire, évêque de Poitiers : « Qu'il nous soit permis de déplorer la misère de notre âge et les folles opinions d'un temps où l'on croit protéger Dieu par l'homme, et l'Eglise du Christ par la puissance du siècle. Je vous prie, ôévêques, qui voyez cela, de quels suffrages se sont appuyés les Apôtres pour prêcher l'Evangile? Quelles âmes ontils appelées à leur secours pour prêcher Jésus- Christ? Comment ont-ils converti les nations du culte des idoles à celui du vrai Dieu? Est-ce qu'ils avaient obtenu leur dignité du palais, ceux qui chantaient Dieu après avoir reçu des chaînes et des coups de fouet? Etait-ce avec des édits du prince que Paul, donné en spectacle comme un malfaiteur, assemblait l'Église du Christ? ou bien était-ce sous le patronage de Néron , de Vespasien, de Décius, de tous ces ennemis dont la haine a fait fleurir la parole divine ? Ceux qui se

nourrissaient du travail de leurs mains , qui tenaient des assemblées secrètes, qui parcouraient les bourgs, les villes , les nations , la terre et la mer, malgré les sénatus-consultes et les édits des princes, ceux-là n'avaient-ils point les clefs du royaume des cieux? et le Christ n'a-t-il pas été d'autant plus prêché qu'on défendait davantage de le prêcher? Mais maintenant, ô douleur! des suffrages terrestres servent de recommandation à la foi divine, et le Christ est accusé d'indigence de pouvoir par des intrigues faites en sa faveur ! Que l'Eglise donc répande la terreur par l'exil et la prison, elle qui avait été confiée à la garde de l'exil et de la prison ! Qu'elle attende son sort de ceux qui veulent bien accepter sa communion, elle qui avait été consacrée de la main des persécuteurs ! » [Contrée Âuxence.)

Saint Augustin, qui avait appartenu d'abord à cette école, s'adressait dans le même esprit aux Manichéens : « Que ceux-là sévissent contre vous, qui ne savent pas avec quel labeur la vérité se découvre, et combien péniblement on échappe à l'erreur. Que ceux-là sévissent contre vous, qui ne savent pas combien il est rare et difficile de vaincre les fantômes du corps par la sérénité d'une pieuse intelligence. Que ceux-là sévissent contre vous, qui ne savent pas avec quelle peine

on guérit l'œil intérieur de l'homme pour le rendre capable de voir son soleil, non pas ce soleil que vous adorez, et qui brille aux yeux charnels de l'homme et de la bête , mais celui dont il est écrit par le Prophète : Le soleil de la justice s'est levé pour moi; et dont l'Evangile dit qu'il est la lumière qui illumine tout homme venant en ce monde. Que ceux-là sévissent contre vous, qui ne savent pas par quels soupirs et quels gémissements il arrive qu'on comprend Dieu tant soit peu. Enfin que ceux-là sévissent contre vous, que n'a jamais trompés l'erreur qui vous trompe. » (Contre VEpître du Fondement.)

Saint Augustin passa plus tard à l'école opposée. Les fureurs des Donatistes d'Afrique contre l'Église en furent la cause. Il crut être redevable à l'expérience de deux vérités que la méditation de l'Évangile ne lui avait point apprises, savoir : que l'erreur est essentiellement persécutrice , et n'accorde jamais à la vérité que le moins de liberté possible; et, en second lieu, qu'il y a une oppression des intelligences faibles par les intelligences fortes, comme il y a une oppression des corps débiles par les corps robustes. D'où il concluait que la répression de l'erreur est une défense légitime contre deux tyrannies : la tyrannie de la persécution et la tyrannie de la séduction.

Je ne suis toujours qu'historien.

Néanmoins cette seconde école était travaillée comme la première, quoiqu'à un moindre degré, par le besoin ineffaçable de la mansuétude chrétienne, et saint Augustin écrivait à Donat, proconsul d'Afrique (Lettre CXXVII),ces paroles bien remarquables au sujet des hérétiques les plus atroces qui furent jamais : « Nous désirons qu'ils soient corrigés, mais non mis à mort; qu'on ne néglige pas à leur égard une répression disciplinaire, mais aussi qu'on ne les livre pas aux supplices qu'ils ont mérités... Si vous ôtez la vie à ces hommes pour leurs crimes, vous nous détournerez de porter à votre tribunal des causes semblables, et alors l'audace de nos ennemis, portée à son comble, achèvera notre ruine, par la nécessité où vous nous aurez mis d'aimer mieux mourir de leurs mains que de les déférer à votre jugement. » (Lacordaire, Mémoires pour le rétablissement des Frères Prêcheurs , cli. IV.)

Saint Augustin montra la même modération dans la célèbre discussion qu'il eut avec Jérôme sur l'interprétation d'un passage de l'Évangile. Vers 3p,5, Augustin, simple prêtre à Hippone, avait écrit à Jérôme pour lui témoigner son admiration, et lui soumettre ses ouvrages, lui demandant de les examiner et de les juger avec

sévérité. En même temps, il lui exprimait respectueusement ses doutes sur l'explication que Jérôme avait donnée du passage suivant de l'Epître de saint Paul aux Galates :

« Lorsque Céphas * (saint Pierre) vint à Antioche, je lui résistai en face, parce qu'il était digne de blâme. En effet, avant l'arrivée de quelques personnes qui venaient d'auprès de Jacques , il mangeait avec les Gentils; mais, quand elles furent arrivées, il se retira, et se tint à l'écart des Gentils, craignant ceux qui étaient circoncis Et les autres Juifs usèrent de la même dissimulation, en sorte que Barnabe lui-même s'y laissa entraîner. Mais quand je vis qu'ils ne marchaient pas droit selon la vérité de l'Evangile, je dis à Céphas en présence de tous : Si toi, qui es Juif, tu vis comme les Gentils et non comme les Juifs, comment contrains-tu les Gentils à observer les pratiques des Juifs? » (Epure aux Galates, II,

Jérôme, en commentant ces paroles de saint Paul, avait pensé que celui-ci avait feint de blâmer saint Pierre , pour ménager ceux qu'avait pu blesser sa conduite, et qu'il ne fallait voir dans les reproches qu'il lui avait adressés qu'une sorte de mensonge officieux. Augustin représenta à Jérôme le danger d'une interprétation qui intro-

duisait le mensonge dans les Livres Saints ; il lui rappela que saint Paul, considérant les cérémonies de la loi judaïque comme des figures imparfaites de la Loi nouvelle, n'avait pu croire qu'on dût y astreindre les Gentils, et qu'il avait dû résister à saint Pierre, quand celui-ci obligeait les Gentils à passer par les observances mosaïques pour devenir chrétiens. Augustin appelait modestement sur ce point l'attention du savant docteur de Bethléem. Malheureusement cette lettre n'arriva pas à son adresse. Augustin, devenu évêque, en écrivit une seconde sur le même sujet, et des copies ayant circulé en Italie avant qu'elle parvînt à Jérôme, on lui persuada que l'évêque d'Hippone avait composé un ouvrage contre lui. Jérôme se sentit blessé. Il ne répondit qu'en 402 à Augustin, non sans quelque amertume, refusant d'entrer dans la discussion, alléguant son grand âge, s'abstenant de juger les ouvrages d'un évêque de sa Communion, et se contentant, disaitil, de critiquer les siens, sans toucher à ceux d'autrui. Il terminait en le priant d'avoir soin, toutes les fois qu'il lui écrirait, de faire en sorte qu'il reçût ses lettres le premier. Quant au fond de la question, il se bornait à rappeler que son sentiment était celui d'Origène et des docteurs grecs, et se contentait, disait-il, de suivre les opinions des

anciens. Augustin, se reprochant d'avoir offensé le rieillard, n'épargne rien pour l'apaiser et s'humilie devant lui. « Il n'y a pas, il ne pourra jamais y avoir en moi autant de science des divines Ecritures que j'en reconnais en vous. Le peu que j'ai acquis dans cette science, je le dispense au peuple de Dieu, les occupations ecclésiastiques m'empèchant de me livrer à ces études au delà des besoins des peuples que je dois instruire. » Mais il n'abandonne pas pour cela ce qu'il croit être la vérité ; il reste persuadé que le blâme de saint Paul ne pouvait être simulé, lorsqu'il avait dit à Pierre qu'il ne marchait pas selon la vérité de l'Evangile en laissant croire aux Gentils que les cérémonies judaïques étaient nécessaires pour arriver à Jésus-Christ.

Jérôme ne se rendit pas aussitôt. Après une longue et subtile discussion, il conclut que l'opinion d'Augustin et la sienne ne différaient guère l'une de l'autre : « Après tout, écrivait-il, il n'y a pas une grande différence entre votre sentiment et le mien. Je dis que Pierre et Paul, par crainte des Juifs, ont fait semblant de remplir les préceptes de la loi. Vous, vous prétendez qu'ils ont fait cela charitablement, non par dissimulation, mais par affectueuse compassion. Que ce soit crainte ou miséricorde, il restera établi que les deux apôtres

feignirent d'être ce qu'ils n'étaient pas. » C'était éluder la question et en diminuer l'importance. Saint Paul avait reproché à saint Pierre de laisser croire, contrairement à l'Evangile, à la nécessité de remplir les observances de la loi judaïque, ce qui eût été un obstacle à l'établissement de la foi chrétienne. C'est pourquoi Augustin soutenait que ce reproche avait été motivé, tout en reconnaissant que les Apôtres avaient dû tolérer quelque temps les cérémonies mosaïques, afin de les faire tomber peu à peu, et, comme il le disait, cT enterrer honorablement la Synagogue ; et là encore, sans posséder la vaste érudition de Jérôme, Augustin s'était montré pénétrant interprète de la pensée chrétienne.

Il avait compris toute l'importance du débat que Jérôme s'efforçait d'amoindrir. Exiger qu'on commençât par se faire juif pour devenir chrétien, c'était rendre presque impossible la conversion des païens, non seulement en leur imposant des pratiques capables de les rebuter, mais encore en les obligeant à se faire juifs, c'est-à-dire à abandonnefieur nationalité pour en prendre une autre, qu'ils considéraient comme inférieure.

M. Renan, l'auteur de la Vie de Jésus et de Saint Paul, ne s'est pas trompé, et ce n'est pas un témoignage suspect que le sien, sur la gravité

du point en litige, et la sagesse avec laquelle il fut résolu : « Quand on en vint à la circoncision et à l'obligation de pratiquer la loi, le dissentiment éclata dans toute sa force. Le parti pharisien éleva ses prétentions de la façon la plus absolue. Le parti de l'émancipation répondait avec une vigueur triomphante. Il citait plusieurs cas où des incirconcis avaient reçu le Saint-Esprit. Si Dieu ne faisait pas la distinction des païens et des juifs, comment avait-on l'audace de la faire pour lui? Comment tenir pour souillé ce que Dieu a purifié? Pourquoi imposer aux néophytes un joug que la race d'Israël n'avait pu porter? C'est par Jésus qu'on est sauvé et non par la loi... Le trait le plus admirable de l'histoire des origines du christianisme est que cette division profonde, radicale, portant sur un point de première importance, n'aitpas occasionné dans l'Église un schisme complet qui eût été sa perte... Un lien supérieur, l'amour que tous avaient pour Jésus, le souvenir dont tous vivaient fut plus fort que les divisions. Le dissentiment le plus fondamental qui se soit jamais produit au sein de l'Eglise n'amena pas d'anathème... On admit la légitimité de la conversion des Gentils... On donna hautement la main à Paul et à Barnabe, on admit leur droit divin à l'apostolat du monde païen. »

Jérôme finit par reconnaître que la vérité était du côté de son contradicteur. Nous en avons la preuve dans une lettre d'Augustin à un de ses amis, lettre dans laquelle il cite un passage significatif du Critobule de Jérôme, ouvrage destiné à combattre Pelage, et dans lequel Jérôme déclare qu'il est bien difficile de trouver même des évêques absolument irrépréhensibles, « puisque saint Paul trouva même à reprendre à saint Pierre ». (S. Au g., Lettre CLX.)

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