EXPOSITION DE LA PHILOSOPHIE PLATONICO-CHRÉTIENNE
Maintenant que nous avons accompagné Augustin jusqu’au seuil des fonctions ecclésiastiques qui occupèrent tout le reste de sa vie, nous avons à nous arrêter pour étudier avec quelque détail l’œuvre intellectuelle qu’il avait accomplie pendant la période de cinq années environ qui va de sa conversion en 386 à son ordination en 391.
Cette œuvre, pour la caractériser dès l’abord d’une manière générale, c’est une philosophie du christianisme construite en Opposition au manichéisme avec des matériaux platoniciens.
Nous nous bornons pour le moment à l’énoncé de cette caractéristique générale. Ce sera la tâche de notre exposition ellemême de la justifier en même temps que de faire ressortir, d’une part, à laquelle des écoles platoniciennes Augustin s’attacha surtout ; d'autre part, jusqu’à quel point il a réussi dans son entreprise ou, en voulant amalgamer deux éléments divers, s’est vu forcé de sacrifier quelque chose de l’un ou de l’autre.
Mais nous avons ici à nous défendre contre une objection grave. Nous nous proposons d'exposer le système élaboré par Augustin pendant ces cinq années comme un système unique de philosophie religieuse. Or, à en croire M. Nourrisson', cette unité ne serait pas réelle. Il faudrait distinguer profondément entre la période qui va de la conversion au baptême et celle qui va du baptême à l’ordination. Dans la première, Augustin aurait donné le premier rang à la raison. Il aurait voulu concilier la religion avec la philosophie. Dans la seconde, il aurait donné le premier rang à l'Écriture et voulu concilier la philosophie avec
! La philosophie de St. Augustin, vol. I, p. 33-34.
la religion. Une distinction aussi tranchée ne nous paraît pas suffisamment justifiée. Commençons par reconnaître ce qu’elle a de vrai. Sans doute, lorsqu'on étudie dans leur succession chronologique les ouvrages de ces cinq années, on y voit grandir peu à peu le rôle de l'Écriture. L'auteur, on le sent, s’est plongé dans létude des Livres Saints. Il en acquiert une connaissance de plus en plus profonde. Son style même se modifie sous leur influence. Sans doute aussi l’idée de l'Éelise va en s’accentuant de plus en plus jusqu’au Livre de la Vraie Religion où Augustin se propose expressément d'exposer la foi de l'Église catholique. Enfin la pensée philosophique elle-même subit sur quelques points des changements que nous aurons à noter. Mais ces modifications diverses ne nous paraissent pourtant pas porter atteinte à l’unité essentielle du système. Pour ne parler que d’une question, la plus importante dans ce débat, celle des rapports de l’autorité et de la raison, il est à remarquer que dès le premier des ouvrages de cette période, Augustin pose comme base certaine l’autorité de Jésus-Christ, n’accordant à la philosophie que le second rôle dans la recherche de la vérité; et que dans le dernier il accentue aussi nettement que jamais la supériorité essentielle de la raison purifiée sur toute espèce d'autorité‘. Le livre de la Vraie Religion a beau être une exposition de la foi catholique, nous pensons que c’est avant tout un ouvrage philosophique, et lui attribuer, comme M. Nourrisson, un caractère essentiellement théologique, c’est se mettre en opposition avec Augustin lui-même qui annonce au commencement qu’il va exposer philosophiquement la religion chrétienne catholique, en excluant comme profanes « tous ceux qui ne sont pas consacrés < dans la philosophie ?. » |
Ce système de philosophie chrétienne est développé et défendu presque dans tous les ouvrages de cette période en opposition au manichéisme ?. Nous avons donc à y distinguer deux éléments :
1 Comparez Contra Academicos, IIT, c. xx, 43. — De Vera Religione, xxiv. — Nous aurons, du reste, à revenir sur ce point.
? De Vera Religione, vu.
8 Nous ne mentionnons ici qu’en passant la polémique contre le poly-
la polémique contre le manichéisme, que nous esquisserons aussi rapidement que possible, puisque nous avons déjà beaucoup insisté sur cette doctrine et sur la manière dont Augustin s’en dégagea, et le système positif de philosophie religieuse auquel nous nous arréterons davantage.
Mais avant même d’exposer la polémique contre le mani- chéisme, il nous faut parler de la question qui fait le préliminaire naturel de tout système philosophique, la question de la possibilité de la connaissance ‘.
théisme qui ne joue guère dé rôle que dans le De Vera Religione et la lettre à Maxime (xvu). Augustin oppose l’adoration unique du Créateur à l’adoration des créatures.
1 Nous dressons ici une liste complète des écrits qui appartiennent à cette époque et qui nous fournissent les matériaux de notre travail. Les voici rangés autant que possible dans l’ordre chronologique :
Contra Academicos Libri Tres, écrit en 386 à Cassiciacum.
De Beata Vita Liber, id.
De Ordine Libri Duo, id.
Soliloquiorum Libri Duo, id.
De Immortalitate Animæ Liber, écrit en 387 à Milan. (De Grammatica Liber), perdu, id.
(De Dialectica), inachevé et perdu, id.
(De Rhetorica), id. id.
(De Geometrica), id. id.
(De Arithmetica), id. id.
(De Philosophia), id. id.
De Moribus Ecclesiæ Catholicæ et De Moribus Manichæorum Libri Duo, écrits de 387-388 à Rome.
De quantitate Animæ Liber, id.
De Libero Arbitrio Liber Primus, id.
De Genesi contra Manichæos Libri Duo, écrits de 388-390 à Thagaste. De Musica Libri Sex, id.
De Magistro Liber, id.
De Vera Religione Liber, id.
En outre quelques lettres dont les plus importantes à Nebridius.
LeDe Diversis Quæstionibus Octoginta Tribus Liber Unus, composé d’une foule de fragments dictés sans suite et sans ordre, fut commencé pendant le séjour de Thagaste, mais ne fut terminé et recueilli que sous l’épiscopat.