CHAPITRE V
De la Conversion à l'Ordination.
La résolution d’Augustin de renoncer à sa chaire de rhétorique fut simultanée à sa conversion. Il évita toutefois de faire éclat et comme les vacances de l’été n’étaient plus distantes que d’une vingtaine de jours, il prolongea son enseignement jusqu’à cette époque. Une douleur de poitrine dont il souffrait lui servit à justifier sa retraite auprès de ses amis et des parents de ses élèves.
Un ami, nommé Verecundus, lui offrit pour quelque temps la jouissance d’une maison de campagne, qu’il possédait à Cassiciacum, à quelque distance de Milan. C’est là qu'Augustin passa la fin de l’année 386 et le commencement de la suivante. Les livres qu’il composa pendant ce séjour, les premiers de lui que nous possédions, nous ont conservé le souvenir de cette période de retraite studieuse. Il avait avec lui Monique sa mère, pleine alors du bonheur que lui causait la conversion de son fils, conversion qu’elle avait si longtemps appelée de ses prières et de ses larmes, Alype son ami, Adéodat son fils, âgé alors de 13 ans environ, Licentius et Trigetius, deux jeunes gens confiés à sa direction, groupe auquel se joignaient encore par moments quelques autres parents ou amis. La vie se partageait entre les travaux de
la campagne, les études littéraires qu'Augustin faisait suivre à ses élèves, et surtout la recherche ardente de Dieu et de la vérité à laquelle Augustin consacrait le meilleur de son temps et de ses forces et faisait participer autant que possible tous ceux qui l’entouraient. Quand les travaux des champs étaient terminés et qu'un temps suffisant avait été accordé à la lecture de Virgile, quelquefois même dès le matin, le maître et les élèves allaient s'asseoir dans la campagne, sous l'arbre accoutumé, et tandis que le soleil de l’autome éclairait doucement le paysage, le débat s’engageait sur quelqu’une de ces questions vitales dont l’âme du converti philosophe était alors toute pleine et à laquelle il savait vivement intéresser ses jeunes disciples. Un secrétaire recueillait au fur et à mesure les paroles des interlocuteurs, en sorte que le compte rendu de ces conversations, envoyé par Augustin à quelques-uns de ses amis, nous a été conservé. On y retrouve avec les détours, les pertes de temps et les manques de méthode de débats rapportés tels qu’ils ont eu réellement lieu, une foule de traits pleins de vie, de saillies heureuses, de bons mots, de détails pris Sur le vif qui assaisonnent agréablement des discussions philosophiques, souvent profondes, souvent éloquentes, quelquefois aussi trop subtiles et raffinées. Augustin, le centre vivant de ce groupe de chercheurs, à toujours le premier et le dernier mot. Il dirige le débat et le termine plus d’une fois par un discours de longue haleine. Mais Alype, ainsi que les deux élèves, y prennent aussi une part considérable. Monique intervient quelquefois avec une sagacité et une présence d’esprit remarquables qui rehaussent le mérite de sa piété enthousiaste. Adéodat, presque enfant encore, apporte dans les questions qui tiennent à la vie morale le témoignage d’une âme pure, et donne les preuves d’une intelligence largement ouverte qui fait la Joie du cœur de son père. Il n’y à pas jusqu’à deux cousins de Monique, hommes quelque peu rustres à ce qu’il paraît, dont l’opinion ne soit parfois demandée.
Les débats n’avaient pas lieu toujours en plein air. Quand les brumes de l’automne avaient obscurci le ciel et refroidi la température, c’est dans les bains que les amis se réunissaient. L’entretien se prolongeait quelquefois jusqu’à table. Une des discus-
sions les plus importantes, celle dont nous avons le récit dans les deux livres de l'Ordre, commença au milieu de la nuit entre Augustin et ses élèves qui couchaient dans la même chambre. L’attention d’Augustin qui veillait dans la méditation avait été attirée par le murmure d’un ruisseau voisin de la maison et dont le cours, d'ordinaire régulier, se précipitait cette nuit-là avec un murmure inégal. Le bruit que fit un de ses élèves en frappant la muraille adjacente à sa couche pour faire taire des souris qui y travaillaient apprit à Augustin qu’il ne dormait pas. Il demanda au jeune homme s’il avait remarqué l'inégalité inaccoutumée du cours du ruisseau, et ce fut ainsi que s’engagea le débat sur l'Ordre.
Augustin n’apportait du reste à ces discussions qu’une part du résultat de ses méditations. Les quelques mois de séjour à Cassi furent pour lui une époque de recherche ardente. Une moi- . tié de chacune de ses nuits, nous rapporte-t-il lui même, était consacrée à l'étude silencieuse, accompagnée de prières et de larmes, de ces deux questions suprêmes : la nature de l’âme et la nature de Dieu. Les deux livres des Soliloques nous ont conservé le souvenir de ces longues et intenses méditations. Ce serait donc se faire une idée très-fausse que de se représenter Augustin comme ayant eu dès le moment de sa conversion un système complet, et qu’il n’eût plus qu’à enseigner aux autres. Il a sans doute accepté d’une manière absolue l’autorité de Jésus-Christ, n’en trouvant pas, dit-il, de plus forte. Mais il ne veut pas croire seulement, il veut aussi comprendre. Il veut saisir par la raison les vérités qu’il à reçues par la foi. Or, il le déclare sans cesse au commencement de cette période, il n’est encore qu’un enfant dans la sagesse. Il ne possède pas encore la vérité à laquelle il aspire. Il est encore dans l'ignorance sur les questions les plus capitales, et son vœu le plus ardent c’est de faire des progrès dans la science, afin de se rapprocher de Dieu. Et la science c’est avant tout pour lui la philosophie platonicienne. On ne peut donc mieux caractériser l’état de sa pensée à cette époque qu’en disant qu'il cherche, en combinant les données religieuses avec le platonisme, à se faire, pour la satisfaction des besoins de sa propre âme, une philosophie chrétienne. I n’est pas encore arrivé à
la sagesse. Il n’est encore qu’un ami de la sagesse, un philosophe, mais un philosophe..chrétien. « Quelle que soit la sagesse « humaine, dit-il, je vois bien que je ne la possède pas encore. « Mais étant maintenant dans ma trente-troisième année, je ne « crois pas devoir désespérer d’y arriver un jour. Méprisant « donc toutes les autres choses que les mortels appellent des « biens, j’ai résolu de me consacrer à sa recherche... Ma règle « certaine, c’est de ne m'écarter en aucun cas de l’autorité de « Jésus-Christ, car je n’en trouve pas de plus forte. Mais comme « je suis ainsi disposé que je désire impatiemment saisir la vé- « rité, non par la foi seulement, mais aussi par l'intelligence, « j'espère trouver parfois chez les platoniciens des doctrines qui « ne soient pas en contradiction avec nos Livres Saints » (Contra Acad., IT, 20).
Malgré les difficultés et les mécomptes de cette recherche impatiente de la vérité, Augustin célèbre avec enthousiasme les douceurs et les joies intimes de sa retraite philosophique. « Cer- « tainement, » dit-il dans un dialogue avec la Raison, en parlant de ses anciens plaisirs, « je ne cherche ni ne désire plus rien de « tout cela; je ne m'en souviens même qu'avec horreur et avec « mépris. Que veux-tu de plus? Mon bonheur augmente de jour « en jour, car plus grandit en moi l’espérance de voir cette « beauté dont le désir m’enflamme, plus se tourne vers elle tout « mon amour et toute ma volupté » (Sol., I, 10).
Il engage ses amis à renoncer au monde comme lui et à quitter les flots agités de la haute mer pour se réfugier comme lui dans « le port tranquille de la philosophie. » C’est une « patrie beureuse et paisible » où il se repose après un long exil. « C’est * « la philosophie, dit-il, qui maintenant dans le loisir (ofiumn) me « nourrit et me réchauffe; elle me promet de me faire contem- « pler un jour dans toute sa clarté le Dieu très-vrai et très-se- « cret, et dès maintenant elle daigne parfois me le faire entre- « voir comme àtravers des nuées transparentes » (Contra Acad., 1410,
Augustin était chrétien, il n’était pas encore membre de l’Église. On se rappelle que dans son enfance, étant malade, il avait lui-même demandé le baptême. Mais comme une amélioration
subite était survenue dans son état, ses parents avaient préféré différer cette cérémonie, voulant réserver à ses péchés postérieurs le remède suprême du pardon. Revenu maintenant à la foi catholique après une longue période d'égarements et d’erreurs, il éprouvait avec une vivacité nouvelle le désir de ce sacrement salutaire, ne pensant pas, dit-il, que ses péchés fussent remis, aussi longtemps qu’il n’avait pas reçu le baptême de re glise. Il revint donc à Milan au commencement de l’année 387, et le samedi de Pâques il reçut le baptême des mains d’Ambroise, qui était devenu son confident et son guide spirituel. Alype, après quelque résistance, avait cédé à l’ascendant toutpuissant de son ami et s'était laissé entraîner avec lui dans la foi chrétienne. Ils furent baptisés ensemble, et avec eux Adéodat, ce fils du péché d’Augustin, que celui-ci voulait associer à sa renaissance spirituelle. « Nous fûmes baptisés et les angoisses « que nous causait le souvenir de notre vie passée s’éloignèrent « de nous. » Ce furent pour Augustin des jours d'émotion profonde et de grande joie religieuse. « Je ne me rassasiais pas en « ces premiers jours de contempler avec une douceur merveil- « leuse la profondeur de vos conseils pour le salut du genre hu- « main. Combien je pleurais en entendant vos hymnes et vos cantiques chantés dans votre Église par des voix harmonieu- « ses qui me touchaient jusqu’au fond du cœur! Ces voix s’insi- « nuaient dans mes oreilles et faisaient descendre la vérité dans « mon âme; elles enflammaient en moi l’ardeur de la piété : « mes larmes coulaient et j'étais heureux avec elles » (Conf., IX, 6).
Fait tout à fait digne de remarque et qui serait bien propre à étonner si l’on n’était pas attentif au caractère spécial de la conversion d’Augustin, ce fut précisément ce moment d'émotion re-
ligieuse, le moment de son baptême, que choisit Augustin pour
composer ou du moins pour commencer plusieurs écrits scientifiques relatifs aux arts libéraux. Plein alors de la pensée de Paccord entre la religion et la philosophie, il voulait par ses livres sur la musique, la grammaire, la geométrie, etc., apprendre luimême et enseigner aux autres à gravir l'échelle dialectique qui élève l’âme à la connaissance de Dieu.
Peu après son baptême, Augustin quitta Milan et reprit le chemin de l'Afrique. Monique, qui l’accompagnait, mourut à Ostie, comme ils étaient sur le point de s’embarquer : « Mon « fils, avait-elle dit quelques jours auparavant, pour moi rien ne < me retient plus dans cette vie. Je ne sais ce que j’y ferais en- « core et pourquoi j'y resterais, ayant enseveli toute espérance « du siècle. La seule chose pour laquelle je désirais rester quel- « que temps sur la terre, c’était de te voir chrétien catholique « avant de mourir. Dieu me l’a accordé plus abondamment que « je ne le lui demandais... Qu’ai-je à faire ici-bas? » (Conf. IX, 10).
Après la mort de sa mère, qui lui causa une violente douleur, Augustin se décida à retourner à Rome, où il passa une année environ. Nous ne savons presque rien sur ce séjour, sinon qu’il y composa quelques écrits dirigés surtout contre les Manichéens.
Il partit ensuite pour l'Afrique où il aborda dans l'été de l’année 388. Il resta quelque temps à Carthage. Il avait là beaucoup d’anciens amis, maintenant pour la plupart séparés de lui par les convictions ; c’étaient surtout des Manichéens dont plusieurs s'étaient engagés avec lui ou sous son influence dans les erreurs de la secte. Il chercha pourtant à maïntenir ses relations avec eux, désireux surtout de ramener si possible à la foi catholique ceux qu’il en avait détachés et de réparer ainsi les ruines qu'il avait lui-même causées. Il noua d’ailleurs pendant ce séjour des amitiés nouvelles, en particulier avec Aurélius, alors diacre, plus tard évêque de Carthage.
En automne il partit pour Thagaste, sa ville natale. C’est là qu’il devait passer encore un peu plus de deux années dans le calme de l’étude et de la méditation. Son premier soin fut de se défaire de ses biens. Il en donna une partie à l’église de Thagaste, en vendit une autre pour distribuer aux pauvres le produit, et ne garda que sa maison d'habitation et le peu de bien nécessaire à son entretien; encore ne garda-t-il pas cela comme propriété personnelle, maïs le remit-il au fond de la communauté religieuse qu’il voulait fonder. C’est, en effet, une maison religieuse, un vrai couvent qu'il établit dans son habitation. Il réunit autour de lui, avec son fils Adéodat qui mourut peu après
le retour en Afrique, quelques amis qu’il entreprit de guider dans l'étude religieuse et la recherche de Dieu. Le monachisme, comme on le sait, n’était pas encore à cette époque combiné avec le sacerdoce. Les moines n’étaient pas prêtres et ne remplissaient aucune fonction ecclésiastique. Augustin et ses amis avaient donc le loisir ‘ et le repos d’esprit nécessaires pour se vouer à l’étude et à la contemplation. Outre les réponses aux questions qui lui étaient adressées (De Diversis Questionibus Octoginta Tribus), des ouvrages fort importants d’Augustin sont le produit de cette période. Mais la Providence ne devait pas le laisser bien longtemps à cette vie retirée du monde et à ce qu’il appelle le « loisir de la vie chrétienne. > — Un appel extérieur devait, comme tant d’autres serviteurs de l'Église, l’arracher au calme bien aimé de la retraite et le lancer de nouveau au milieu des orages de la vie. Au commencement de l’année 391 Augustin se rendit à Hippo Regius pour y visiter un ami. Valerius, évêque de la ville, désirait depuis longtemps s’associer un prêtre qui fût chargé spécialement de la prédication. Il fit mention de ce vœu devant son troupeau, tandis qu’Augustin était présent dans l’église. Le peuple aussitôt d’une voix unanime s’écria qu'il voulait Augustin pour prêtre. On entoura le moine, on l’entraîna auprès de l’évêque, en réclamant à grands cris son ordination. Augustin était profondément troublé, des larmes coulaient de ses yeux. Il fallut l’insistance du peuple et de son évêque et la conscience d’un appel divin pour le décider à renoncer à sa vie de prière et d’étude. Il fut ordonné et entra en fonctions. Mais après peu de jours, effrayé de la responsabilité du ministère, il demanda quelque temps encore de recueillement et d’étude des Écritures, pour apprendre à communiquer aux autres la foi dont il vivait lui-même. Ce ne fut qu’à Pâques de l’année 391 qu’il entra définitivement en fonctions et c’est ici que nous nous séparons de lui.
1 Voir pourtant la lettre à Nébride, où Augustin se plaint que les hab1tants de Thagaste, en venant souvent le consulter, le privaient d’une partie du temps qu’il aurait voulu consacrer à la méditation.
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