‹ Saint-AugustinChapitre 11 sur 17 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Polémique contre le scepticisme académicien.

Cette question ne se présentait pas seulement à Augustin avec un intérêt théorique, et s’il en a fait l’objet de son premier ouvrage, ce n’était pas pour satisfaire au droit de priorité que lui confère une logique abstraite. — La question avait au contraire pour lui un intérêt tout personnel et tout actuel. Il avait passé lui-même par une phase assez longue de scepticisme ; et alors même que, platonicien d'intelligence et chrétien de cœur, il se mettait dans sa retraite de Cassi à la recherche de la vérité, les arguments des Académiciens le troublaient encore. Ce fut donc pour satisfaire à un besoin personnel !, autant que pour préserver ceux qu’il guidait dans la recherche de la vérité d’un découragement fatal à cette recherche elle-même, qu’il engagea avec ses élèves et amis plusieurs discussions sur la question de la possibilité de la connaissance, discussions qui nous ont été conservées dans les Trois Livres contre les Académiciens.

C’est une attaque contre les philosophes qui avaient été ses maîtres, les Académiciens ou plusexactement les Nouveaux Aca-

1 « Quoniam me rationes Academicorum non leviter deterrebant. » (Cont. Ac. rx, 20.)

démiciens, cette école dérivée de l’école de Platon, qui avait eu pour fondateurs Arcésilas et Carnéade et à laquelle Cicéron avait prêté l'appui de sa plume incomparable. Le principe fondamental de cette école était que l’évidence, qui est le critère de la vérité, ne se rencontre nulle part, en sorte que le sage ne doit donner son adhésion à aucun jugement. — C'était donc le scepticisme dans toute sa rigueur. On ajoutait seulement que le sage, ne croyant jamais posséder avec certitude le vrai, peut cependant pour la vie se laisser guider par le vraisemblable. — Augustin, du reste, en combattant ces principes, fait une réserve intéressante à noter bien qu’elle ne paraiïsse pas avoir été confirmée par l’histoire de la philosophie. Il ne croit pas que le scepticisme ait été la vraie doctrine des fondateurs de la Nouvelle Académie. Ce n’aurait été dans leur pensée qu’un moyen de préserver les esprits d'erreurs grossières et de les préparer à comprendre les vérités supérieures. Platon avait enseigné lPexistence du monde des idées, monde spirituel, intelligible, lequel seul possède la vérité complète et dont le monde sensible n’est qu’une imitation imparfaite et toujours partiellement fausse. Mais les esprits étaient trop charnels pour comprendre et conserver cette doctrine dans sa haute spiritualité. Zénon, le stoïcien, revenant en arrière, plaça le criterium de la vérité dans l'évidence sensible, c’est-à-dire qu’il cherchait le vrai complet dans ce monde inférieur qui n’est jamais vrai qu'imparfaitement et qui est toujours faux en même temps. Ce serait pour empêcher les esprits de s’abandonner à cette grossière erreur et de prendre des fantômes passagers pour la vérité éternelle, qu’Arcésilas et Carnéade auraient professé que l'évidence ne se trouve nulle part et que par conséquent le sage ne doit jamais affirmer quoi que ce soit, réservant à des esprits plus dégagés du sensible et plus capables de comprendre les choses spirituelles le trésor de la doctrine platonicienne. — Mais, continue Augustin, si la profession du scepticisme a pu être utile dans un temps de grande ardeur philosophique pour prévenir des affirmations trop hâtives, aujourd’hui la doctrine que l’homme ne peut pas arriver à la vérité ne fait que favoriser l’engourdissement général des esprits et décourager les âmes trop rares qui voudraient se mettre

à la recherche de Dieu. Il importe donc d’examiner les principes sur lesquels repose le scepticisme académicien et de montrer qu’ils ne sont pas solides ?.

. Le point de départ de la discussion est important à noter. La question posée est de savoir si l’homme peut arriver à la possession de la vérité, et les interlocuteurs tombent d’accord qu’il peut y arriver si la possession de la vérité est nécessaire au bonheur. Cette question : l’homme peut-il posséder la vérité ? revient donc à celle-ci : la possession de la vérité est-elle nécessaire au bonheur ? et celle-ci à son tour se transforme en une troisième : la possession de la vérité fait-elle partie de la sagesse ? car l’homme sage est certainement heureux ?. Ueberweg * appelle cela un point de départ téléologique et non génétique. L’affirmation que l’homme peut à coup sûr arriver à la possession de ce qui est nécessaire à son bonheur, et celle que le bonheur accompagne toujours la sagesse reposent sur un principe aprioristique : la bonté du principe de l’univers. Nous avons déjà remarqué ce principe dans le développement antérieur de la pensée d’Augustin. Nous le retrouvons ici au début du premier de ses ouvrages.

La possession de la vérité fait-elle donc partie de la sagesse ? C’est la thèse d’Augustin; celle des Académiciens, c’est que la sagesse consiste seulement dans la recherche de la vérité, et que <ette recherche, qui n’aboutira jamais dans la vie actuelle, suffit pourtant à procurer le bonheur. Un des élèves d’Augustin, puis Alypius se font les avocats du scepticisme, mais le dernier mot appartient à Augustin. Nous ne pouvons résumer que brièvement les arguments dont il se sert.

En voici un, emprunté à un autre ouvrage à peu près contemporain “ : Le bonheur consiste à posséder ce que l’on désire. Or les Académiciens font profession de chercher la vérité. C’est donc qu’ils la désirent. Mais ils la cherchent sans la trouver. Ils

1 Voir Contra Academicos, 11, 17-18.

? Contra Academicos, 1, 2.

8 Grundriss der Geschichte der Philosophie, vol. II, p. 83. # De Beata Vita, chap. xrv.

ne possèdent donc pas ce qu’ils désirent. Ils ne sont donc pas heureux et par conséquent ils ne sont pas sages. — Mais l’argument principal consiste à mettre les Académiciens en contradiction avec eux-mêmes. Voici quelques exemples de cette méthode :

Us disent qu’on ne doit rien admettre comme vrai, et pourtant ils admettent comme vrai que si une vérité se présentait avec les caractères de l’évidence elle devrait être affirmée, puisque toute leur doctrine repose sur la démonstration que rien ne se présente avec les caractères de l'évidence et que par conséquent rien ne doit être affirmé.

Is disent que, ne connaissant pas le vrai, il faut agir d’après le vraisemblable. Mais quand on ne connaît pas le vrai, comment peut-on reconnaître que quelque chose est semblable au vrai?

Ils disent que le sage est celui qui à reconnu que l’homme ne peut pas posséder la vérité. Mais ne doit-on pas admettre au moins que le sage possède la sagesse? Et la sagesse n’est-elle pas vraie ? Le sage qui possède la sagesse possède donc une vérité. — D'où résulte que l’Académicien conséquent, c’est-à-dire l’homme qui refuse d'affirmer quoi que ce soit comme vrai, n’est pas un vrai sage; ce qui renverse la thèse fondamentale de la doctrine. |

On le voit, ces divers arguments reviennent tous à ceci : mettre le système académicien en contradiction avec lui-même en poussant son principe jusqu’au bout. Le seul parti qu’aurait à pren-dre un sceptique conséquent, ce serait de se taire ; mais dès qu’il émet des prétentions à la sagesse, dès même qu’il formule une pensée, il se contredit lui-même, puisqu'on ne peut parler sans affirmer quelque chose ou sans partir de quelque principe qu’on reconnaît implicitement comme vrai.

Augustin cherche aussi à réfuter directement le principe du doute universel en montrant qu’il y a des vérités qui se présentent avec les caractères de l’évidence, et cela dans le triple domaine de la physique, de la morale et de la dialectique. En physique, par exemple, ilest évident qu'il y à un monde ou qu’il y en a plusieurs, et s’il y en à plusieurs qu’ils sont en nombre fini ou en nombre infini. En morale, que le souverain bien pour l’homme consiste ou dans l’âme ou dans le corps, ou dans l’un et l’autre,

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ou n’existe pas. En dialectique il y a une foule de vérités évidentes, par exemple, que quatre n’est pas cinq, que quand le soleil brille il ne fait pas nuit, ou plutôt ce qui est d’une vérité évidente, ce sont toutes les règles du raisonnement qui constituent la dialectique elle-même.

La connaissance que nous avons de nos impressions, c’est-àdire le fait de conscience offre aussi le caractère d’une vérité certaine. Quel que soit le rapport entre les objets extérieurs et nos impressions, lors même qu’un même objet produirait des impressions différentes sur des hommes différents ou sur le même homme dans des circonstances différentes, chacun connaît pourtant à chaque fois d’une manière vraie son impression.

Il nous faut enfin mentionner un argument qui offre une frappante analogie avec le célèbre « Cogito, ergo sum » de Descartes, et dont la prétention est de faire échouer le scepticisme contre l'évidence intérieure de la réalité de la pensée.

« Toi qui veux te connaître (dit la Raison), sais-tu si tu es ? « — Je le sais. — D'où le sais-tu? — Je l’ignore. — Te sens-tu « simple ou multiple ? — Je l’ignore. — Sais-tu si tu te meus? « — Je l’ignore. — Sais-tu que tu penses ? — Je le sais. — Il est « donc vrai que tu penses ? — Cela est vrai?. »

Augustin critique encore vertement le principe de la vraisemblance qu’à défaut du vrai les Académiciens adoptaient pour la pratique de la vie. Il montre que n’admettre jamais les choses que comme vraisemblables ne préserve en aucune façon de l’erreur, et établit l’immoralité de ce principe qui permet de justifier toute espèce d’actes par la théorie de la vraisemblance.

Au reste sa conclusion n’est nullement triomphante. Il s’enferme au contraire dans une réserve modeste. Il a montré d’une part que le scepticisme dans sa rigueur ne peut être défendu par aucune argumentation et n’a qu’une conclusion logique, qui est le silence. De l’autre, contre les arguments des Académiciens qui l’ont souvent troublé lui-même, il croit avoir établi la proba-

1 Contra Academicos, mr, 18.

2 Soliloquiorum, 11, 1. Comparer avec ce passage De Civitate Dei,

bilité que l’homme puisse arriver à la vérité’. Cela sufñt pour ne pas décourager la recherche. Mais il ne se dissimule pas la faiblesse de l'intelligence humaine; il accepte même volontiers la comparaison de la vérité à un Protée insaisissable, et fonde sur la considération de l’impuissance de l’homme la nécessité d’une révélation divine?. La victoire complète sur le scepticisme ne doit pas être cherchée dans une réfutation proprement dite, mais dans la contemplation et la jouissance directes de la vérité, telle qu’on peut espérer de la rencontrer sur la double voie de l'autorité et de la raison.

1 Contra Academicos, 11, 9-18.

? Contra Academicos, 11, 5-6. « Etenim numen aliquod aisti solum posse « oStendere homini quid sit verum, cum breviter tum etiam pie. Nihil ita- « que in hoc sermone nostro libentius audivi. » Voir même chapitre la distinction entre la probabilitas humanæ vite et la religio.

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