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CHAPITRE II

Polémique contre le Manichéisme.

Les titres de deux des ouvrages qui appartiennent à cette périodeindiquent leur intention polémique contre le manichéisme : De Moribus Ecclesie Catholice et de Moribus Manichæorum, De Crenesi Contra Manichæos. Mais cette même intention est annoncée aussi explicitement dans d’autres ouvrages ! et se retrouve au fond de presque tous. C’est donc dans un champ très-vaste que nous avons à recueillir les nombreux éléments de cette polémique que nous voulons essayer de résumer brièvement dans ses traits généraux.

Théologie manichéenne. — Le fond du système manichéen, nous l’avons vu, c'était la doctrine des deux substances : l’une la substance du mal, l’autre la substance du bien. Augustin pensait avoir trouvé dans le platonisme une réfutation définitive de ce dualisme, et il presse sans cesse ses adversaires d’une argumentation serrée dont nous avons déjà esquissé les principaux éléments.

Les Manichéens affirment l'existence d’une substance mauvaise, et cela est impossible, car aucune substance n’est mau-

1 C’est le cas en particulier du plus important de tous : le De Vera Religione. Voir chap. 1x.

vaise. Toute substance possède un arrangement numérique de ses parties, une forme, un ordre, qui est le fond même de son être et sans lequel elle n’existerait pas. Sans ordre, c’est-à-dire sans bien, nous ne pouvons concevoir aucune substance. Toute substance est donc bonne et l’étude de l’univers révèle que tout ce qui existe est l’œuvre d’un Dieu unique, principe suprême de toute beauté et de tout bien’. Que si l’on admet que Dieu a fait l'univers d’une matière première informe, encore faut-il reconnaître que cette matière était du moins susceptible de recevoir une forme et par conséquent était bonne ?. Ce qui n’aurait aucune forme et ne serait capable d’en recevoir aucune est quelque chose qu’il est absolument impossible de concevoir, c’est le rien, le néant absolu. Retirez toute forme, c’est-à-dire tout bien, de l'univers et il ne restera rien. Toute substance est donc bonne, et l’univers tout entier a été tiré du néant par le Principe suprême du bien. Le royaume des ténèbres, au dire des Manichéens, est le royaume du mal absolu. Mais les descriptions qu’ils en font contredisent cette affirmation. Ils y montrent la force, la vie, la soumission des sujets au prince, l’union de tous les efforts en vue d’un but commun, en d’autres termes des éléments d’ordre, de bien, qui constituent le fond même de l’existence de ce royaume, et sans lesquels il n’existerait pas, tant 1l est vrai que toute substance est bonne.

Mais le mal? — Les Manichéens, dit Augustin, ont coutume de chercher d’abord d’où vient le mal, tandis qu’il faut commencer par chercher ce qu’il est. Et il examine successivement trois définitions du mal, acceptées toutes trois, dit-il, par les Manichéens et d’où ressort clairement que le mal n'est pas une substance, et que toute substance est bonne.

Le mal, peut-on dire, c’est pour chaque être, ou pour chaque substance, ou pour chaque nature (car ces trois termes sont synonymes : essentia,substantia, natura), ce qui lui nuit. Ce qui nuit à la substance n’est pas substance, c’est le contraire de la substance.

1 De Musica, vi, 17.

2 De Vera Religione, chap. xvunr.

% De Moribus Manichæorum, chap. 1x.

fe mal, peut-on dire encore, c’est le vice, c’est-à-dire ce qui est contraire à la nature. Ce n’est donc pas une nature, ce n’est pas une substance.

Une troisième définition, c’est que le mal, c’est la corruption. Or la corruption, c’est la diminution, la destruction de la substance; ce n’est donc pas une substance !,

De ces trois définitions résulte que le mal étant toujours quelque chose d’opposé à la substance, la substance est toujours bonne. Le mal n’est jamais une substance. C’est ce qui détériore là substance, ce qui la diminue, la détruit. C’est une destruction, un désaccord (inconvenientia) ? sans réalité positive, mais purement négatif, et qui, à son degré suprême, n’est autre chose que le néant lui-même *.

Il ne faut donc pas attribuer le mal à aucune substance mauvaise, mais au mauvais usage du libre arbitre. Augustin est trèsinsistant sur ce point, et, soit dans le Traité du Libre Arbitre soit dans d’autres ouvrages, il affirme de la manière la plus catégorique, en face du commode fatalisme des Manichéens, la réalité de la liberté morale et par conséquent la responsabilité de l’homme. Le passage suivant est trop caractéristique pour que nous ne le citions pas : « De là résulte que quiconque veut « vivre bien et honnêtement, s’il veut vouloir cela de préférence « aux biens passagers, obtient une si grande chose avec une si « grande facilité que pour lui vouloir et avoir ce qu’il veut ne « sont qu’une seule et même chose “. »

La polémique relative à la nature et à l’origine du mal conduit aussi Augustin à critiquer le fond panthéistique de la doctrine manichéenne et à lui opposer la doctrine de la création. Un des principes des Manichéens était que rien ne sort de rien. Aussi assignaient-ils comme origine au monde le mélange de deux substances toutes deux éternelles. L'idée de la création leur était absolument étrangère. Mais, remarque Augustin, puisqu'il

1 De Moribus Manichæorum, ch. r-vu.

? De Moribus Manichæorum, ch. vin.

8 Deus qui paucis ad id quod vere est refugientibus ostendis malum nihil esse. (Soliloquiorum, I, ch. 1, 2.)

# De Libero Arbitrio, 1, 29.

n’y a dans le monde tel que vous le concevez que deux substances, dont l’une est le souverain bien et l’autre le souverain mal, où est dans un pareil monde la possibilité du vice, de la corruption, c’est-à-dire du mal? Ce qui existe souverainement ne peut être atteint par le vice. Vous dites qu’une partie de Dieu a été soumise par son mélange avec la matière ténébreuse à la faiblesse et à la misère, c’est-à-dire que vous. faites Dieu muable et corruptible, ce qui ne peut être avancé sans blasphème (argument de Nébride). Mais la substance ténébreuse ne peut pas plus que la substance lumineuse étre soumise à la corruption, puisque elle aussi est souverainement. Il n’y a donc dans votre système aucune place pour la possibilité du mal. Pour comprendre la possibilité du mal il faut reconnaître qu’à côté de Dieu, l’être absolu et souverain, immuable et incorruptible, il y a d’autres êtres qui ont été tirés par lui du néant et qui par conséquent, n’ayant pas l’existence souveraine, mais seulement une existence relative et partielle, sont muables et corruptibles. Il faut distinguer les créatures du Créateur !.

Nous faisons encore rentrer dans la polémique contre la théologie manichéenne le reproche qu’adresse quelquefois Augustin aux Manichéens d’avoir deux Dieux ; et le reproche bien plus fréquent qu’il leur fait d’adorer, au lieu du Dieu unique et intelligible, des créatures corporelles comme le soleil et la lune ou les êtres bizarres de leur cosmogonie fantastique, qui ne:sont que des fantômes de leur imagination charnelle ?.

Morale manichéenne. — Nous devons malheureusement être très-brefs sur la polémique d’Augustin contre la morale manichéenne, si intéressante qu’elle soit d’ailleurs, tant comme document historique que comme morceau littéraire. Les devoirs de la morale étaient groupés par les docteurs de la secte autour de trois signes : le signe de la bouche, le signe des mains, et le signe du sein. Le signe de la bouche signifiait l’abstention du blasphème et l’abstention de la viande et du vin. Celui des mains l'interdiction de tuer les animaux et d’arracher les plantes. Celui

! De Moribus Manichæorum, ch. xx et xv.

? De Vera Religione, ch. x.

du sein la prescription de la chasteté. Voilà le résumé de la morale manichéenne. Augustin l’attaque avec une ironie railleuse et une indignation dont nous regrettons de ne pouvoir donner quelques échantillons. Au sujet du signe de la bouche il remarque que les Manichéens font Dieu corruptible et par conséquent ne s’abstiennent pas du blasphème. Quant au reste de cette morale, fondée presque uniquement sur la doctrine fantaisiste du mélange dans la nature des deux substances, il en fait ressortir l'arbitraire ridicule et même le caractère profondément immoral. Il est interdit aux élus de manger de la chair et de boire du vin, substances considérées comme impures, mais il ne leur est en aucune façon interdit de se faire apprêter à grands frais les mets végétaux les plus exquis, et tandis qu’ils satisfont leur friandise avec des fruits apportés des pays lointains, de s’enivrer de boissons qui imitent le vin’. Leur chasteté est dénuée de toute valeur morale, puisque ce qui leur est interdit c’est d’enfermer par la génération des âmes dans la prison des corps et nullement de satisfaire leurs passions. Certains principes de la secte donnent même lieu à des soupçons outrageants. — D'’ailleurs, si mauvaise que soit cette morale, un grand nombre de Manichéens ne l’observent pas. Il court sur leur compte les

! Le passage suivant donnera une idée du réalisme des détails dans lesquels descend quelquefois la discussion : « Dites-moi, je vous prie, s’il y avait d’une part quelqu'un qui fût assez frugal pour modérer les ap- « pétits de son ventre et de son gosier jusqu’à ne faire qu’un seul repas < chaque jour, se contentant comme ordinaire d’une portion de choux et « de lard suffisante à comprimer la faim, avec un peu de vin pur pour « arroser la soif et pour entretenir. la santé; et d’autre part quelqu’un « qui, ne goutant ni viande ni vin, s’accordât dès la neuvième heure des « fruits étrangers exquis abondamment assaisonnés de poivre et apprêtés « en plats variés, en se réservant de recommencer son festin à l’entrée de « la nuit; qui bût du moût cuit et des sucs de fruits imitant l’apparence « du vin et le surpassant en douceur, et cela non pas selon sa soif mais « selon son désir; qui enfin prît grand soin qu’on le servît tous les jours « de la sorte et vécût, sans aucune nécessité, de cette vie molle et vo- « luptueuse, — est-ce le second de ces deux hommes, selon vous, qui « observerait le mieux l’abstinence? Vous n’êtes pas assez aveugles, je « présume, pour ne pas préférer à ce gouffre celui qui prend du vin et du « lard. » (De Moribus Manichæorum, ch. xrr.)

bruits les plus scandaleux. Augustin lui-même, pendant qu’il faisait partie de la secte, a eu l’occasion de constater bien des faits qui contredisent la sainteté qu’elle s’attribue!.

Le point le plus important à noter dans cette polémique, c’est la distinction entre l’ascétisme manichéen et l’ascétisme catholique. L’ascétisme manichéen repose sur la considération de certaines substances comme impures, principe qu’Augustin condamne sévèrement. La doctrine catholique, au contraire, affirme que toutes les natures sont bonnes parce que toutes sont créées de Dieu. La jouissance en est légitime, et nul n’est contraint à s’en abstenir. L’abstinence est toujours volontaire, et celui qui n’use pas ne condamne pas celui qui use, à la condition seulement qu’il soit toujours prêt à renoncer aux biens inférieurs quand il faudrait choisir entre eux et les biens supérieurs. L’abstinence catholique repose donc sur ces deux principes : la crainte de se laisser enchaîner par l’amour des biens inférieurs de telle sorte qu’on ne soit plus capable de s’attacher avant tout aux supérieurs : la crainte d’être par son exemple une occasion de chute pour les faibles ?.

Critique manichéenne. — Nous serons très-brefs aussi sur Ia polémique d’Augustin contre la critique manichéenne. Les Manichéens, nous l’avons vu, exerçaient à l'égard des Écritures uné critique très-serrée. Ils cherchaient à mettre en contradiction le Nouveau Testament avec l'Ancien, reprochaiïent à celui-ci des notions grossières et matérialistes et l’attribuaient à l'influence, non pas du Dieu de lumière, mais du Prince des Téffèbres. Dans le Nouveau Testament ils trouvaient aussi beaucoup de passages Judaïques et matérialistes et les expliquaient par des interpolations. Augustin, pour répondre à ces attaques, insiste sur l’accord de l’Ancien et du Nouveau Testament. Il montre en particulier que le principe fondamental de la morale de Jésus-Christ, l’amour de Dieu et l’amour du prochain, est emprunté par lui à l'Ancien Testament et qu’il l'accompagne même de cette décla-

? De Moribus Manichæorum, ch. xvmi-xx.

* De Moribus Manichæorum, ch. xiv. — De Moribus Ecclesiæ Catholicæ, ch. xxxr-xxxv.

ration, affirmation bien catégorique de l’accord des deux alliances : « De ces deux commandements dépendent toute la loi < et les prophètes !. » Sur la question de la Trinité et sur d’autres, il cherche également à montrer l'accord des deux recueils. Dans l’ancienne alliance, il est vrai, le mobile de Ja crainte est employé de préférence à celui de l'amour, tandis que dans la nouvelle c’est celui de l'amour qui domine; mais dans chacune on les retrouve tous deux, et la prédominance de l’un succédant à celle de l’autre, c’est un procédé éducatif qui ne porte pas atteinte à l’unité de l'esprit qui dirige la dispensation divine.

Quant aux reproches d’interpolation adressés par les Manichéens aux écrits du Nouveau Testament, Augustin les traite assez vertement. Il met les critiques au défi de citer aucun manuscrit qui justifie leurs affirmations, et déclare s’en tenir à la tradition unanime de l’Église catholique de préférence aux assertions sans aucun fondement de quelques hérétiques qui veulent refaire les Écritures au gré de leurs théories ?.

Mais surtout aux attaques contre le matérialisme, les anthropomorphismes, les absurdités des Écritures, il oppose la méthode d'interprétation allégorique. Les Manichéens s’obstinent à appliquer aux Écritures une méthode d'interprétation grossière au lieu d'accepter la méthode spirituelle qu’emploient les docteurs catholiques, gardiens et interprètes authentiques des Livres sacrés. Ils verraient disparaître, s’ils voulaient l’employer,

! De Moribus Ecclesiæ Catholicæ, chap. 1, chap. vor à x.

2? Voici un exemple de cette polémique : « Dois-je douter de l’Écriture, « que je vois publiée au loin depuis si longtemps et munie des attestations « des Églises répandues sur toute la terre, et surtout en douter sur ton « autorité ? Que si tu produisais d’autres exemplaires, je ne devrais exa- « miner que ceux qui seraient recommandés par l’accord de plusieurs ; « mais quand tu ne produis rien que des paroles vaines et téméraires, « crois-tu que le genre humain soit assez pervers, assez abandonné de « Dieu, pour préférer aux Écritures, non pas d’autres Écritures produites » par toi et qui les réfutent, mais seulement tes paroles? Il faudrait que < tu nous montrasses un autre manuserit contenant les mêmes livres, mais » intègre et meilleur, où manqueraient les choses seulement que tu pré- « tends avoir été plus tard introduites. » De Moribus Ecclesiæ Catholice, chap. xxix.

les choses dont ils se disent si fortement choqués, et ils admireraient la sagesse et la bonté de Dieu qui s’est abaissé jusqu’à parler aux hommes dans une langue humaine, afin de se mettre à la portée même des faibles et des simples, et de les élever ensuite par degrés jusqu'aux conceptions les plus hautes et les plus pures !. Dans le De Genesi Augustin explique par la méthode spirituelle les premiers chapitres de la Genèse. Il en donne deux interprétations allégoriques différentes. Quant au sens littéral, il se déclare incapable d’en rendre complétement compte, bien que son principe soit de le maintenir toujours d’un bout à l’autre à côté du sens spirituel.

La conclusion de la polémique contre les Manichéens, c’est une exhortation chaleureuse à rentrer dans le sein de l’Église catholique. \

! De Vera Religione, xxrr-xxvim.

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