‹ Saint-AugustinChapitre 3 sur 17 · Conf. I, 13-14. ù · texte numérisé non relu

Conf. I, 13-14. ù

camarades aux amusements bruyants de l’enfance, entraîné par l'amour du jeu et par la passion de se montrer supérieur à ses compagnons auxquels il s’efforçait d’arracher la victoire, fût-ce même au prix de ruses déloyales. Le latin ne lui inspiraiït pas le même dégoût ; car il l'avait, dit-il, appris en jouant au milieu des caresses et des badinages de ses nourrices. Au contraire, quand il fut arrivé à l’âge de lire les auteurs, leurs fables poétiques transportèrent son imagination; et tandis que les difficultés matérielles de la langue l’empêchaient de trouver son plaisir dans Homère, Virgile l’émouvait et le ravissait. Il versait sur Didon se tuant par amour des larmes que plus tard il reprocha un peu trop sévèrement à son enfance. La littérature païenne, brillante, mais impure, allumait en lui le feu des passions en même temps qu’elle développait son sens naturel pour le beau, et tout jeune encore il éprouvait un ardent désir d'assister aux représentations théâtrales qu'un reste de pudeur interdisait alors à l’enfance. — Dès cette époque il obtint de grands succès dans la composition rhétorique, et il rapporte la joie triomphante qu’il en éprouvait, joie encouragée par ses maîtres qui faisaient passer avant tout l’art de bien dire, et « qui se seraient crus couverts « de honte s’ils avaient fait quelque barbarisme ou quelque s0- « lécisme dans le récit de leurs bonnes actions, mais qui étaient « loués et se vantaient eux-mêmes, lorsqu'ils racontaient leurs « passions avec élégance et abondance dans des termes corrects « et bien construits » (Conf. I, 18).

Une telle enfance faisait présager une jeunesse orageuse. A l’âge de 16 ans, Augustin revint de Madaure passer une année à Thagaste, sa ville natale, pendant que son père, plein d’ambition pour un fils aussi richement doué, rassemblait les ressources nécessaires pour lui faire suivre à Carthage les études de rhétorique. À Thagaste, les mœurs corrompues du monde romain en décadence et l’exemple de ses camarades, trop bien secondés par son tempérament africain, commencèrent à l’entrainer dans une vie désordonnée. Ce fut en vain que Monique, maternellement préoccupée de la conduite d’un fils bien-aimé, lPavertissait secrètement de rester fidèle à la chasteté. Ces pa-

roles de femme, auxquelles il eut rougi d’obéir, ne réussirent pas à l’arracher à la séduction des amours infâmes dont l’essaim, dit-il, commençait à bourdonner autour de lui. Il partageaït d’ailleurs les mœurs tumultueuses de ses compagnons d’âge, et raconta plus tard dans ses Confessions comme une des preuves les plus douloureuses pour lui de sa corruption morale un vol nocturne qu’ils avaient commis ensemble, poussés seulement par le plaisir de mal faire.

À Carthage, où il passa ensuite tue ans, il s’adonna avec ardeur à ses études préférées. Son père était mort, mais sa mère, secondée par un riche protecteur, continuait les dépenses nécessaires pour assurer à son fils une carrière brillante. Il était le premier de la classe des rhéteurs, où il apprenait l’éloquence pour le barreau, et ses succès le remplissaient d’orgueil. Les jeux scéniques auxquels il assistait assidûment étaient un de ses plaisirs favoris. Cependant cette vie mondaïne n'avait pas étouffé en lui tous les instincts supérieurs. Le besoin ardent d’un amour vrai qui le poursuivait au sein de l’esclavage des passions, et qui lui fit donner une sorte de régularité à sa vie irrégulière en s’associant à une femme à laquelle il fut fidèle pendant de longues années et de qui, âgé de 19 ans, il eut un fils que, par un reste de piété peut-être, il appela Adéodat (donné de Dieu); le rôle immense que dès cette époque joue dans sa vie l’amitié, et une amitié que l’expérience prouva solide; son aversion pour les mœurs sauvages et tumultueuses que beaucoup de ses camarades d’école avaient conservées en devenant étudiants; enfin les douleurs et l’amertume dont il était poursuivi au sein de.cette vie frivole et coupable étaient les signes de la présence d’une nature plus noble qui devait finir par se réveiller.

Qu’étaient devenues la foi enfantine et l'influence de Monique ? Augustin méprisait les conseils de sa mère et sa vie s’était éloignée de Dieu. Mais l’état de son âme à l’égard des choses religieuses était alors plutôt indifférence, oubli, qu’incrédulité décidée. Il semble qu’il eût conservé l’habitude d’assister au culte chrétien, avec des dispositions peu religieuses sans doute,

16 | puisque c’est à l'Église que se noua pour lui une relation illicite. Il dit d’ailleurs qu’à cette époque une crainte ou une superstition puérile ! le détournait de la recherche même de la vérité.

1 Superstitio quedam puerilis. Cette expression, expliquée par son contexte, indique évidemment l’acceptation passive de l’autorité catholique. De Beata Vita, 4.

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