CHAPITRE II
Période Manichéenne.
Chez une nature que Dieu avait aussi richement douée que celle d’Augustin, ce sommeil des plus nobles facultés de l’âme ne pouvait pas durer toujours. La première secousse qui l’en réveilla lui vint de la philosophie.
« C’est au milieu de tels compagnons, raconte-t-il, dans un « âge encore rempli d’inexpérience (19 ans), que j’étudiais l’élo- « quence, aspirant à y exceller dans une fin condamnable et pour « la fumée des vanités humaines, lorsque l’ordre habituel de « mes études me fit tomber entre les mains un livre du célèbre « Cicéron, dont tout le monde en général admire le style, mais « dont bien peu goûtent la pensée. C’est une exhortation à la « philosophie qui à pour titre l’Hortensius. Ce livre changea « tous les sentiments de mon âme ; il tourna vers vous, Seigneur, « mes prières, et il donna une direction nouvelle à mes vœux et « à mes désirs. Toutes les vaines espérances s’avilirent en un « instant à mes yeux; j'aspirai à l’immortalité de la sagesse « avec une ardeur incroyable, et je commençais à me relever « pour retourner à vous » (Conf. IIT, 4).
Cet ouvrage a été malheureusement perdu. C’était une exhor-
tation à la philosophie que Cicéron défendait contre les attaques
du célèbre avocat Hortensius. I1 y excitait à l'amour et à la recherche de la sagesse plutôt qu’il n’y proposait un système déterminé. L’Hortensius ne devait donc être qu’une première impulsion donnée à la pensée pour la pousser plus loin. D’ailleurs quelque chose manquait à ce livre pour qu’il pût satisfaire entièrement Augustin. Écoutons-le lui-même:
. « Pour moi, dans ce temps-là, vous le savez, lumière de mon cœur, je n'étais enivré que d’une seule chose dans la lecture . de ce livre : ce qui m’excitait, m’enflammait, me dévorait en « quelque sorte, ce n’était pas le désir de m’attacher à une secte « quelconque, mais d’aimer, de chercher, de poursuivre, d’em- « brasser la sagesse elle-même, quelle qu’elle soit, et la seule « chose qui refroidit mon ardeur, c’est que le nom du Christ « n’était pas là. Car ce nom, témoignage de votre miséricorde, «ce nom de mon Sauveur, votre Fils, je l’avais en quelque « sorte, dès ma plus tendre enfance, sucé avec le lait de ma « mère, je le retrouvais au fond de mon cœur : et tout ce qui se présentait à moi sans ce nom divin, quoique élégant, bien écrit, et même rempli de vérité, ne m’entrainait pas tout « entier > (Conï. IT, 4).
À peine réveillé à une vie plus haute et désireux de trouver la vérité, le premier mouvement d’Augustin est de la demander à la religion de sa mère. Il se mit à lire les Écritures. Mais habitué aux belles formes de la littérature païenne, il fut rebuté par la rudesse des écrivains sacrés. Son orgueil en dédaigna la simplicité, indigne, trouvait-il, d’être comparée à la majesté de Cicéron.
La secte des Manichéens comptait alors de nombreux adhérents en Afrique, et spécialement à Carthage. Repoussé par la simplicité des Écritures, c’est vers elle que se tourna Augustin.
Une exposition détaillée du manichéisme ne peut entrer dans . le cadre de notre travail, mais comme Augustin fut attaché à cette doctrine pendant neuf années environ et qu’elle joue, dans le développement de sa pensée, un rôle de première importance, nous devons pourtant en esquisser les principaux caractères ‘.
ES
* Le système que nous avons surtout en vue ici, c’est le manichéisme
Manes, Mani ou Manichée, le fondateur de la secte, mort vers 277, était un mage persan (babylonien) distingué par sa science. La doctrine qui porte son nom peut être considérée comme une combinaison originale du zoroastrisme, du gnosticisme syrien et du christianisme.
C’est un système sur le monde dans lequel la question du mal occupe la première place. Son élément fondamental, celui que les sectateurs de Manichée désignaient eux-mêmes comme le joyau de l’enseignement du maitre, c’est la doctrine des deux substances. La lutte que l’homme voit se produire en lui et hors de lui entre le bien et le mal est expliquée, dans cette théorie, par l’existence de deux substances toutes deux éternelles dont le mélange a produit l’univers. Ces deux substances sont, d’une part la lumière ou le bien, principe de paix, d'harmonie, origine de tout ce qui est pur et beau; d’autre part les ténèbres ou la
matière ou le mal, principe de division, de désordre, origine de
toute impureté et de toute souffrance.
Le nom de matière (57) donné au principe mauvais, le mépris que les Manichéens professaient pour le corps et le caractère ascétique de leur morale; et, d’un autre côté, la doctrine que l’âme est composée de la bonne substance et le nom de lumière intelligible (w%s »o1r6) donné à Dieu, chef du principe lumineux, font penser au premier abord que le dualisme qui est ici enseigné oît dans l’opposition de l'esprit et de la matière. Nous croyons
cependant qu’en y regardant de plus près, on doit arriver à une conclusion différente. Si Mani appelle Dieu lumière intelligible,
il ne faut pas oublier que la lumière visible (xisônrc») ainsi que les quatre autres éléments purs, l’eau, le vent, le feu, l’air, appartiennent en même temps que Dieu à ce principe du bien dans
africain, celui qu’Augustin adopta d’abord, puis combattit ensuite. Nous n'avons du reste pas remarqué que dans ses traits généraux il se distingue du manichéisme primitif par aucune différence essentielle. — Nous avons consulté, outre Augustin lui-même, dont les traités contre la doctrine manichéenne sont une des sources principales pour cette matière : Bindemann, der heiïlige Augustinus, 1 vol. chap nm; J. Matter, Histoire du Gnosticisme, II["e section, chapitre 1; Trechsel, Maniund die Manichaer dans l’Encyclopédie d’Herzog.
lequel il ne faut pas chercher à distinguer des substances diverses, puisque, c’est l’axiome fondamental, tout n’y est qu’une seulesubstance (hoc totum una substantia est). La lumière visible,
l’eau, le ‘vent, le feu, l’air, appartiennent, nul ne le contestera, au domaine matériel, et si nous comparons ces cinq éléments purs aux cinq éléments impurs qui relèvent du principe mauvais : l'obscurité profonde, le limon fangeux, le vent d'orage, le feu destructeur et l’épaisse fumée, nous devons arriver, nous semblet-il, à la conclusion que le dualisme manichéen gît plutôt dans Popposition entre deux principes tous deux matériels, et difiérant seulement en ceci que l’un est plus pur, plus raffiné, l’autre plus grossier et plus impur. Ténèbres et lumière exprimeront, dès lors, beaucoup plus exactement les deux termes de l’antithèse que matière et esprit.
Nous arrivons au même résultat en considérant la représentation suivante empruntée aussi à l’enseignement manichéen. La substance lumineuse s’étend du côté du Nord, tandis que la substance ténébreuse pénètre en elle comme un coin du côté du Sud ; toutes deux ont une étendue infinie, mais la première dépasse pourtant la seconde des deux côtés. C’est là du matérialisme aussi caractérisé que possible. Sans doute, ces deux substances matérielles sont dotées par les Manichéens d’une foule d’attributs spirituels, et la notion de lumière intelligible est une notion empruntée à l’idéalisme ; mais si nous voulons dégager le fond philosophique de la doctrine de cette confusion des idées les plus disparates qui est le caractère commun de tous les systèmes gnostiques, nous pensons pouvoir établir que le dualisme manichéen est, dans son essence, un dualisme matérialiste. Nous n’entendons pas dire par là que le manichéisme ait jamais nié la réalité de l’esprit, mais seulement qu’il n’en a jamais eu de conception distincte, que l’idée de substance était pour lui Imséparable de l’idée de corps, et par conséquent la substance du bien corporelle tout comme la substance du mal. Ce qui est certain, en tout cas, et C’est ce qui nous importe dans cette étude, c’est que c’est ainsi que l’a compris et professé Augustin. Il dit à plusieurs reprises qu’aussi longtemps qu’il adhéra à la secte il se représenta Dieu comme un corps lumineux d’une étendue infinie ;
: 21 et cette erreur fondamentale, qu’il considère comme la source de toutes ses autres erreurs, s’attacha encore à lui après qu’il eut rompu avec le manichéisme. Pour l’en dégager et pour lui faire comprendre l'existence spirituelle, il fallut une violente crise intellectuelle dont l’honneur appartient à la philosophie platonicienne.
Un tel système, panthéistique en même temps que dualiste, ne pouvait naturellement faire aucune place à la doctrine de la création. Les Manichéens combattaient expressément l’idée que le monde ait été tiré du néant, en lui opposant ce principe que tout ce qui est ne peut provenir d'autre part que de l’être. Par suite d’une lutte entre les deux principes, une partie de la substance lumineuse à été mélangée avec une partie de la substance ténébreuse et ce mélange a produit l’univers. Ainsi s’explique la coexistence et le combat incessant du bien et du mal dans la nature et dans l’homme. Les végétaux participent à la Hyle par leur fixation à la terre et par leurs éléments de matière lourde et grossière, et au principe lumineux par la couleur, par l’éclat, par le parfum, par tout ce qu’il y à en eux de pure vie de la nature. Le corps des animaux est tout entier composé de la substance des ténèbres ; mais quelques parcelles lumineuses sont concentrées dans leur âme. Après la mort leur cadavre est: entièrement impur. L'homme, enfin, participe à la Hyle par sa nature corporelle et au principe lumineux par son esprit. Sa nature est double, exactement au même titre que celle du végétal ow de l’animal, et le mal à en lui une existence substantielle aussi positive que celle du bien :.
1 Augustin reproche souvent aux Manichéens d'expliquer la lutte du bien et du mal dans l’homme par la présence en lui de deux âmes. Il a même fait de ce reproche le sujet d’un traité spécial : De Duabus Animabus contra Manichæos. On ne peut guère admettre qu’il ait attribué cette doctrine aux Manichéens sans qu’elle ait été réellement soutenue par quelques-uns d’entre eux. Le sens général du système était bien sans doute de concentrer dans le corps toute la substance mauvaise et dans l’âme proprement dite toute la substance bonne, et de placer ainsi l’âme et le corps au sein de l’homme dans la même relation que le principe lumineux et le principe ténébreux au sein de l’univers (voir Trechsel). Mais les Manichéens ne s’en tenaient point à la notion de substances inertes.
Cet état de mélange est anormal et ne doit pas durer toujours. Une grande œuvre de rédemption s’accomplit au sein de Punivers. Le principe lumineux resté dans son inaltérable pureté cherche à dégager de leur prison celles de ses particules quisont enfermées dans la matière et à les retirer à lui. Quand, sous l’action du soleil, la plante pousse et étale ses jeunes feuilles, quand sa brillante corolle s’ouvre et s’épanouit, ce sont les particules lumineuses qui se dégagent de la terre et qui retournent dans leur patrie. Quand l’âme de l’homme, éclairée par la vraie doctrine, se détache des biens inférieurs pour s'élever à l'amour des biens supérieurs, c’est encore l'élément lumineux captif qui brise ses chaînes et qui remonte dans sa patrie. Les faits de l'ordre moral sont ainsi essentiellement identifiés aux phénomènes du monde physique.
Nous avons cherché à dégager le fond philosophique de la doctrine. Mais dans le manichéisme, comme dans tous les systèmes gnostiques, la plus grande place appartient aux personnifications et aux fables poétiques !, Laissant de côté tous les détails de ce poème cosmogonique aux couleurs orientales, tantôt ridicule et tantôt grandiose, nous nous contentons d’en dessiner ici les traits les plus essentiels. Les deux substances deviennent deux royaumes, le royaume lumineux ayant à sa tête le Père de la lumière ou Dieu, le royaume ténébreux ayant pour souverain le Prince des Ténèbres ou le Démon. Dieu et le Démon sont entourés d’une multitude innombrable d'êtres issus d’eux par émanation et qui composent leur royaume. Dans le royaume lumi-
La notion de vie était pour eux intimement unie à celle de substance, et la substance du mal comme celle du bien était pour eux animée, vivante. Et de même qu’ils appelaient toutes les particules lumineuses des âmes, qu’ils leur attribuaient, même dans les végétaux, la sensibilité et l’intel- Hgence, disant par exemple que les gouttes de suc que laisse tomber une figue quand on la détache de l’arbre sont des larmes de douleur qu’elle , répand, ils pouvaient bien aussi attribuer au corps considéré en lui-même une vie propre et une sorte d’âme inférieure.
Sur la valeur poétique et non philosophique des personnifications, voyez Trechsel. Nous ne prétendons du reste pas que ces deux éléments
distincis aient jamais été nettement séparés dans l’esprit même des docteurs manichéens.
neux règnent la bonté, la paix et un pur bonheur; le royaume ténébreux est le séjour des haïnes, des querelles, et de toutes les misères. Une lutte, qu’elle soit partie de l’un ou de l’autre, s’est engagée entre les deux royaumes, et Dieu, pour résister aux attaques du Démon ou pour les prévenir, a fait créer par un de ses éons le monde, où des âmes lumineuses sont assujetties pour un temps à la société et aux piéges des puissances ténébreuses. Mais il veille sur le sort des siens et les rappelle l’un après l’autre dans son pleroma. Le résultat final de cette grande lutte, c’est que le royaume ténébreux sera refermé sur lui-même et réduit à une impuissance éternelle. Cependant la victoire du bien ne sera pas absolue, puisque quelques-unes des âmes lumineuses, celles qui se seront obstinément asservies à la matière, devront rester comme gardiennes à la limite du royaume ténébreux, le surveillant et participant en quelque mesure à ses misères.
Au dualisme philosophique et mythologique de la doctrine correspondait un dualisme ecclésiastique très-tranché. Les adhé- rents de la secte se divisaient en deux catégories profondément distinctes : la classe des auditeurs ou simples fidèles, et celle des élus qui composaient un sacerdoce très-aristocratique. Seuls ils étaient astreints à une vie conforme aux principes de la secte. L’ascétisme, conséquence naturelle de la doctrine dualiste, était leur règle de conduite. Ses préceptes, groupés autour des trois signes de la bouche, des mains et du sein, leur interdisaient en particulier le mariage, l’usage des viandes et celui du vin. En retour ils étaient l’objet, de la part des auditeurs, d’un respect superstitieux, et la confiance en leur sainteté donnait lieu à des pratiques ridicules. La doctrine, pour en donner un exemple, faisait un péché aux auditeurs de couper une plante et de la . manger; car C'était enfermer de nouveau dans un organisme matériel des particules lumineuses qui étaient sur le point de se dégager pour s'envoler dans le pleroma. Mais, pour expier ce péché, il suffisait de porter aux élus une portion de la nourriture végétale. Lorsque ceux-ci s’en nourrissaient, la sainteté dont ils étaient revêtus faisait qu’au lieu d’emprisonner les particules lumineuses dans la matière, leur digestion les dégageait au contraire et renvoyait dans leur patrie ces âmes captives.
Pour bien comprendre l'influence qu’exerça le manichéisme sur Augustin, nous devons étudier encore avec quelques détails la situation dans laquelle il se plaçait vis-à-vis du christianisme. Le manichéisme avait pris, à l'égard de l’Église catholique, une attitude beaucoup plus positivement hostile que la plupart des. sectes gnostiques. Non-seulement il traitait comme elles avec un souverain mépris l’aveugle foi des catholiques et prétendait arriver par la voie de la raison à une science supérieure de beaucoup aux dogmes que la foule acceptait de l’autorité; mais, ce que n’avaient pas fait en général les gnostiques, les Manichéens étaient franchement sortis de l'Église catholique et avaient fondé en face d’elle une autre Église.
Ils rejetaient tout à fait l’Ancien Testament qu’ils considéraient comme une œuvre du Démon et à l’égard duquel les docteurs de la secte exerçaient une critique très-sévère. Cette critique portait en particulier sur les idées grossières que, selon eux l'Ancien Testament donnait de Dieu. Prenant dans le sens littéral toutes les expressions par lesquelles les écrivains de PAncien Testament désignent Dieu et son action, ils les accusaient de représenter Dieu comme un être semblable à l’homme, ayant non-seulement ses passions, mais même un corps limité comme le sien. Dire que l’homme à été fait à l’image de Dieu, c'était suivant eux attribuer à Dieu une nature limitée indigne de lui. Ils critiquaient aussi le caractère terrestre et charnel des récompenses promises par les écrivains de l’Ancien Testament à la foi et à la vertu. et relevaient avec insistance les immoralités des patriarches et autres personnages bibliques qui sont représentés comme honorés de la faveur spéciale de Dieu. Quant au Nouveau Testament, les critiques manichéens, sans le rejeter en bloc, le considéraient pourtant comme étant en grande partie l’œuvre d'écrivains judaïsants ou même de faussaires qui avaient altéré à dessein l’enseignement de Jésus en y introduisant de nouveau les idées juives qu’il avait combattues. Ils tenaient pour apocryphes tous les récits qui représentent comme réelles les souffrances et la mort de Jésus-Christ. Jésus, selon eux n'avait revêtu qu’en apparence une chair dont le seul con-
tact l’eût souillé. Il n’avait en réalité pas souffert et n’était pas mort sur la croix.
Mais, ce que nous venons de dire le montre déjà, si décidément que les Manichéens se missent en opposition avec l'Église catholique et avec l’autorité des Écritures, ils ne prétendaient pas pour cela rompre avec le Christianisme. Ils professaient le plus orand respect pour Jésus-Christ et avaient sans cesse son nom à la bouche. La doctrine que Jésus-Christ avait enseignée était, selon eux, la pure doctrine des deux substances, et quand Mani était venu précher de nouveau cette doctrine, obscurcie par les idées charnelles des J'uifs, il était venu commel’envoyé de Jésus- Christ, comme le Paraclet qu’il avait promis. C'était la prétention de Mani lui-même. L'épitre célèbre où il exposait les principes de son système (Æpistola fundamenti) commençait ainsi : « Manes, « apôtre de Jésus-Christ, élu par Dieu le père... » Jésus, dans sa carrière terrestre, toute apparente qu’elle fût, avait donc été par son enseignement le rédempteur du monde; les Manichéens attachaient le plus grand prix à son discours sur la montagne et à celles de ses paraboles et de ses sentences qu’ils croyaient authentiques. [ls admettaient comme faits historiques réels, ses actes de puissance miraculeuse et ses apparitions lumineuses surnaturelles.
- D'ailleurs le Christ joue un rôle considérable dans la cosmogonie manichéenne. il est l'Homme Primitif, un des principaux archontes du royaume lumineux, et un des principaux auteurs du monde et de ses destinées. Une portion de sa substance a été mélangée avec la matière. C’est elle qui, dans la nature et dans l'humanité, s’efforce de s'affranchir, mais étroitement fixée à la terre, elle ne peut se dégager sans de douloureux efforts et encore n’y réussit-elle jamais complétement. De là le nom qui lui est donné par la cosmogonie manichéenne de Jésus souifrant (Jesus patibilis), nom remplacé quelquefois par celui de Fils de l’ Homme, et la conception panthéistique de cette victime qui, engendrée par le Saint-Esprit dans le sein virginal de la terre, est crucifiée à tous les bois (ont. suspensus ex ligno). La -crucifixion apparente de Golgotha n’a été qu’un symbole de cette grande crucifixion à la matière d’üne portion de l’ Homme
Primitif. Une autre portion restée pure, sous le nom d’Homme primitif idéal, de Logos, de Christus, réside dans le soleil et la lune d’où elle travaille à la délivrance du Jésus patibilis; et ici apparaît d’une manière bien frappante la nature panthéistique d’un système qui confond absolument le domaine moral avec le domaine physique. C’est par le phénomène de la croissance et de la décroissance de la lune que s’opère la délivrance de la portion captive de l'Homme Primitif. La lune croissante, c’est le sceau d’or du Logos tourné en bas pour recueillir les âmes qui montent de la terre. La lune décroissante, c’est le sceau rempli des âmes qu’il a recueillies et qui les déverse l’une après l’autre du côté du soleil leur patrie. Fable poétique où éclate à la fois et le caractère naturaliste d’une doctrine absolument étrangère au christianisme par sa tendance fondamentale, et le respect des Manichéens pour ce nom de Jésus qu’ils faisaient intervenir dans les actes essentiels de la vie du monde.
Si nous sommes entrés dans ces détails relatifs au manichéisme, c’est pour essayer de faire comprendre l'attrait qu’il eut pour Augustin et l'influence profonde qu’il exerça sur sa pensée. Nous pouvons maintenant nous faire une idée des motifs qui l’engagèrent à adopter la doctrine manichéenne. Nous classons ces motifs, indiqués la plupart par Augustin lui-même, en deux catégories : les motifs négatifs, c’est-à-dire ceux qui lui firent rejeter la doctrine catholique, et les motifs positifs, c’est-à-dire ceux qui lui firent adopter la doctrine manichéenne. Les considérations qui l’engagèrent à rejeter la doctrine catholique furent empruntées surtout à la critique scripturaire des Manichéens.
a) Avant tout il lui répugnait d’attribuer à Dieu un corps humain, comme le faisaient croyait-il, les Écritures. C’était donc pour sauvegarder la dignité de Dee et son infinité qu’il rejetait la théologie catholique.
b) Ensuite les Écritures, qu’il interprétait littéralement, lui paraissaient contenir des récits absurdes et immoraux. Il ne pouvait admettre que des hommes dont la vie avait été aussi peu sainte que celle de quelques-uns des patriarches eussent été les élus et les favoris du vrai Dieu.
c) Son sens littéraire, formé à l’étude des écrivains classiques
lui faisait dédaigner la simplicité et la rudesse des Écritures.
d) Enfin le sentiment de sa supériorité intellectuelle, trèsvif chez lui, le détournait de l’humiliante soumission à l’autorité de l’Église ?.
En même temps plusieurs considérations lui paraissaient recommander la doctrine manichéenne.
&) D'abord la solution si simple et si satisfaisante, en apparence, qu’elle donnait au problème du mal. L'idée que le mal ait sa cause dans la liberté de l’homme paraît avoir été pour lui à cette époque une idée incompréhensible. Il lui répugnait d’ailleurs d'accepter une doctrine qui le faisait responsable de ses péchés. Il trouvait plus commode de se décharger de cette responsabilité sur ce principe éternel auquel il participait par un côté de son être. « Je croyais, dit-il, que ce n’est pas nous qui « péchons, mais je ne sais quelle nature qui est en nous, et mon « orgueil était flatté de n’être pas responsable de mes fautes, et « lorsque j'avais fait quelque mal, de ne pas avouer que je l’a- « Vais fait. .... , mais d’accuser je ne sais quelle puissance qui « était en moi et n’était pas moi » (Conf. V, 10). — Et puis, le mal, il Tui semblait le voir, non-seulement chez l’homme, mais aussi dans la nature. Il fallait donc l’attribuer à un principe étranger à Dieu ou faire Dieu auteur du mal. Cette dernière solution lui paraissait blasphématoire et c'était par respect pour la sainteté de Dieu qu’il acceptait la doctrine des deux substances.
b) Les fables cosmogoniques des Manichéens, en second lieu, exerçaient un puissant attrait sur son ardente imagination.
c) Le désir sincère de trouver la vérité aussi bien que l’orgueil intellectuelle poussaient vers une doctrine qui se présentait avec de grandes prétentions ‘scientifiques; promettant de délivrer de toute erreur et de ne rien proposer à la foi qu’elle n’eût auparavant démontré et fait accepter par la raison ?.
1 De Beata Vita, 4 « Mihi persuasi docentibus potius quam jubentibus esse credendum. »
2 « Quis non his pollicitationibus illiceretur, præsertim adolescentis « animus cupidus veri etiam nonnullorum in schola doctorum hominum « disputationibus superbus et garrulus, qualem me tunc illi invenerunt. » De Utilitate Credendi, 1, 2.
d) Il était attiré par l’auréole de sainteté dont étaient entourés les élus de la secte et surtout Mani, son fondateur, à cause de leurs pratiques ascétiques.
e) Enfin le respect que les Manichéens professaient pour Jésus- Christ et le rôle considérable qu’ils lui attribuaient dans leur système lui faisaient l'illusion qu’en devenant Manichéen, il n’abandonnaït pas complétement la religion que lui avait enseignée sa mère, mais qu'il passait du christianisme faussé au christianisme vrai.
De sa dix-neuvième à sa vingt-huitième année, Augustin crut et professa cette doctrine, mélange de dualisme panthéistique et de mythologienaturaliste. Elle ne paraît pas avoir jamais procuré à son âme dé véritable satisfaction. ;
« O vérité, vérité! dit-il dans ses Confessions, combien même
« alors mon âme soupirait profondément vers vous, tandis que « ces hommes faisaient retentir à tout instant votre nom à mon « oreille, mais des lèvres seules et dans leurs innombrables écrits ! « Et quels aliments offraient-ils à mon âme affamée de vous ? C’é- « taient, au lieu de vous, le soleil et la lune, œuvres splendides « de vos mains, mais enfin vos œuvres et non pas vous. Et ce- « pendant je me nourrissais de cette viande creuse, pensant que « c'était vous ; mais à la vérité je n’en étais pas avide, car mon « goût n’y trouvait pas cette saveur qui est en vous; ces vains « fantômes n’avaient rien de vous et ils m’épuisaient plutôt qu ‘ils « ne me nourrissaient » (Conf. IL, 6).
La doctrine était loin de satisfaire à tous ses besoins et de répondre à toutes les questions que se posait son esprit. Il trouvait - les Manichéens plus habiles à critiquer les opinions des autres qu’à établir leurs propres théories !. Il ne se fit jamais admettre au nombre des élus et resta dans la classe des auditeurs, ne donnant ainsi au manichéisme qu’une adhésion provisoire ét attendant qu’on lui révélât les lumineuses vérités que les docteurs prétendaient cachées sous leur langage figuré ?. Cependant il
? De Utilitate Credendi, 1, 2.
? DeBeata Vita, 4. « Non assentiebar, sed putabam eos aliquid magnum tegere 1llis involucris quod essent aliquando aperturi. »
avait assez de zèle pour chercher à convertir ceux qui l’entouraient. Plusieurs de ses amis, convaincus par lui, entrèrent dans la secte. Il raconte à ce sujet un épisode qui montre que sa foi manichéenne lui tenait assez à cœur pour qu’il cherchât à la faire prévaloir même dans les moments les plus solennels. Un ami qu'il avait gagné à la doctrine était tombé gravement malade. « Un jour qu’il était malade d’une forte fièvre, il demeura « longtemps sans connaissance et dans une sueur mortelle. « Comme on en désespérait, on lui donna le baptême à son insu « et sans que je m’en misse en peine : Car je présumais que ce « qui se passait dans son corps sans qu’il le sût ne prévaudrait « pas dans son âme suf ce que je lui avais enseigné. Mais il en « fut tout autrement : car il se releva soulagé et presque guéri. « Aussitôt que je pus lui parler (et je le pus quand il le put lui- « même, puisque je ne le quittais pas et que nous étions pour « ainsi dire suspendus l’un à l’autre), j’essayai de le plaisanter, « pensant qu'il allait rire avec moi de ce baptême qu’il avait « reçu étant privé d'esprit et de sens, mais que depuis il avait ap- « prisavoirreçu. Mais lui, me repoussant comme un ennemi, m’in- « vita avec une fermeté admirable et toute soudaine, si je voulais « encore être son ami, à ne plus lui dire de pareilles choses. « Troublé et confondu à ces paroles, je résolus de lui cacher mes « sentiments jusqu’à ce qu’il fût mieux portant, et qu'ayant re- « pris des forces il fût en état d'entendre ce que je voulais lui dire. « Mais vous l’enlevâtes à ma folie pour le réserver auprès de vous « à ma consolation : peu de jours après, pendant mon absence, « il fut repris de la fièvre et mourut » (Conf. IV, 4).
Augustin, dans son orgueil de gnostique, prenait plaisir à embarrasser les simples par des questions difficiles. I allait jusqu’à tenir en présence de sa mère des propos qui résonnaient aux oreilles de celle-ci comme des blasphèmes, tellement qu’elle crut pendant quelque temps devoir exclure de sa table ce fils bienaimé. Elle ne l’y réadmit qu'après qu’un songe, interprété par un évêque, lui eut donné l’assurance qu’un jour il embrasserait de nouveau la foi catholique. Il participait aussi aux superstitions et aux pratiques absurdes des Manichéens, portant aux élus de sa secte des légumes et des fruits de la terre afin que
dans l’officine de leur estomac ils fabriquassent des anges et des dieux qui les délivrassent.
Pendant ce temps, d'étudiant il était devenu professeur. Il enseigna d’abord quelque temps à Thagaste, sa ville natale; puis il revint à Carthage où il passa plusieurs années comme professeur de rhétorique. La circonstance qui le décida à s’éloigner de Thagaste fut la mort de cet ami dont nous avons déjà parlé. Nous revenons sur cet événement qui laissa dans l’âme d'Augustin une trace profonde, parce que les sentiments qu’il fit naître en lui nous révèlent sa sensibilité et le rôle immense que l’amitié jouait dans sa vie. Ce jeune homme avait été son compagnon d'enfance, puis la communauté des études et des goûts l’avait lié à lui d’une étroite union, et le sentiment qui les portait l’un vers l’autre était « d’une douceur incroyable. » La mort de son ami fut pour Augustin un coup terrible. « De quelle dou- « leur, dit-il, mon cœur fut affligé ! Tout ce que je voyais n’était < que mort : ma patrie m'était un supplice ; la maison paternelle « me causait un incroyable ennui; tout ce que j'avais partagé « avec lui se tournait, sans lui, en torture. .…. Mes pleurs sels « m'étaient doux et avaient succédé à mon ami dans les délices « de mon âme... Je portais partout avec moi mon âme san- « glante et déchirée, comme un fardeau importun, et jene savais «< où lui trouver un asile. Rien ne pouvait la reposer, ni les bois « ombreux, ni les jeux et les chants, ni les lieux embaumés, « ni les festins splendides, ni les plaisirs de l’amour, ni enfin la « lecture etla poésie. Tout était affreux à mes yeux, même la « lumière ; tout ce qui n’était pas lui m'était odieux et insuppor- « table, excepté mes gémissements et mes larmes » (Conf. IV. 4-7).
Afin d'échapper à la vue des objets qui lui rappelaient sans cesse celui qu’il avait perdu, il quitta Thagaste et vint à Carthage. Sa douleur se calma peu à peu sous l’action réparatrice du temps et surtout dans le commerce d’autres amis.
Sa vie continuait d’ailleurs à cette époque d’être une vie mondaine. Pressé par l’ambition ardente dont nous avons vu chez lui les premiers germes alors qu’il était encore un enfant, il poursuivait avidement les honneurs et les succès. Il recherchait
les hautes protections, prenait part aux luttes d’éloquence, briguait des couronnes dans les concours de poésie, et quand il avait triomphé, savourait avec délices les applaudissements du théâtre.
Cependant la préoccupation philosophique n’avait pas cessé, depuis la lecture de l’Hortensius, de jouer un grand rôle dans sa vie. À l’âge de vingt ans il lut les Catégories d’Aristote et, à son propre étonnement, les comprit sans maître. Il est difficile d'apprécier l'influence que cette lecture put avoir sur le développement de sa pensée. Nous pensons toutefois que c’est à tort que l’abbé Flottes ! attribue à l’influence d’Aristote le matérialisme philosophique d’Augustin. C’est à l’école des Manichéens qu’il avait appris ce matérialisme. Ce qui est vrai seulement c’est que l'étude des Catégories ne l'en détourna pas; et comment un ouvrage de pure logique aurait-il pu avoir sur lui cette action ? Il continua donc à se représenter Dieu comme un corps lumineux d’une étendue infinie dont son âme était une partie. Il distinguait en Dieu, dit-il, la substance et les attributs, le faisant ainsi rentrer sous les dix Catégories, ne sachant pas encore qu’en Dieu tout est substance. Il lut aussi à cette époque tous les livres relatifs aux arts libéraux qu’il put se procurer et les comprit avec une facilité qu’il était loin de retrouver chez ses élèves.
Un ouvrage qu’il composa à l’âge de vingt-six ou vingt-sept ans nous permettrait sans doute, si nous le possédions, de nous rendre un compte plus exact de l’état de sa pensée à cette époque. Cet ouvrage est malheureusement perdu. Augustin luimême ne le possédait plus quand il écrivit ses Confessions. C’étaient quelques livres sur le Beau et le Convenable (De Pulchro et Apto) qu’Augustin dédia à Hiérius, célèbre avocat romain, qu'iln’avait jamais vu, mais qu’il aimait à cause de quelques paroles de lui qu’il avait entendu rapporter et surtout à cause de son immense réputation. C’aurait été pour lui une grande joie si cet homme avait daigné lire ses livres et les avait approuvés.
1 Études sur St. Augustin, p. 18.
Voici ce que nous savons sur le contenu de cet ouvrage ! : Augustin y établissait une distinction entre le beau qui est par soi-même, qui forme un tout à lui seul, et le convenable qui est toujours relatif à quelque autre chose. Cette distinction lui paraissait s'appliquer d’une manière satisfaisante aux objets corporels. Quant à l’âme. à laquelle il aurait voulu adapter aussi ses définitions, sa pensée ne savait pas encore en saisir la nature. Il ne réussissait pas à s’élever à la notion d’uneexistence spirituelle. Son esprit s’y élançait et puis retombait ébloui vers les lignes et les couleurs. Il établissait donc l’existence dans l’âme de deux principes, tous deux substantiels (corporels), l’un le principe de l’unité, de la paix, de la vertu, de la vérité ou la monade; l’autre celui de la division, du trouble, du vice ou la dyade. Ces deux principes faisaient partie de la substance, l’un du souverain bien, l’autre du souverain mal. Cette doctrine niaït la liberté morale. Nous retrouvons ici tout à fait le même courant d'idées que nous avons rencontré dans notre exposition du manichéisme.
Cependant l’étude des arts libéraux, c’est-à-dire l'étude scientifique, devait insensiblement détacher Augustin de la doctrine manichéenne. L’astronomie ou astrologie surtout exerça sur sa pensée une influence considérable. Elle eut, ilest vrai, pour premier effet de l’engager dans une nouvelle espèce de superstition. I] crut à la divination de l’avenir par l’étude de la position des astres; et lui, qui ne voulut jamais recourir à la magie parce qu’il aurait regardé comme une impiété de faire intervenir dans sa vie l’action des démons, consultait au contraire fréquemment les astrologues. C’est en vain qu’un médecin, qui avait étudié lui-même l'astrologie pour en faire sa profession, puis y avait renoncé, l’exhortait à ne plus s’adresser à ces faiseurs d’horoscopes et cherchait à le convaincre que si les prédictions astrologiques se réalisent quelquefois, c’est pur hasard ; ces conseils et les raïlleries de Nébride, son ami, ne réussissaient pas à ébranler sa < confiance en ses auteurs. » I] lui paraissait que la réalisation de prédictions astrologiques avait été trop souvent constatée pour qu’elle pût être attribuée uniquement au hasard.
1 Voir Conf. 1v, 13-15.
L’astrologie avait un trait commun avec le manichéisme : c'était son caractère fataliste. Attribuant à l'influence des astres tous les événements de la vie humaine, elle niait la liberté. Ce fatalisme, qui s’accordait tout à fait avec la direction générale de la pensée d’Augustin à cette époque, devait plus tard l’engager à rejeter la doctrine. D’autres considérations devaient aussi le conduire au même résulat. Pour que les prétentions divinatoires des astrologues fussent reconnues fausses, il suffisait en effet de constater quelques cas où des hommes nés sous l’influence d’une même position des astres eussent eu dans la vie des destinées différentes. Or Augustin eut l’occasion de constater des cas pareils. Un rhéteur nommé Firminus et un esclave étaient nés le même jour et à la même heure, en sorte que le père de Firminus et le possesseur de l’esclave, tous deux grands amis de l’astrologie, avaient fait au moment de ces deux naissances deux horoscopes qui se trouvaient identiques jusque dans les moindres détails. Les destinées des deux enfants, si l’astrologie était vraie, auraient donc dû être identiques. Et pourtant l’un était devenu un riche rhéteur, l’autre n’était qu’un pauvre esclave. Augustin remarqua aussi combien souvent deux jumeaux, nés presque dans le même instant, en sorte que leurs deux horoscopes ne peuvent offrir aucune différence appréciable, ont dans la vie des destinées toutes différentes.
Il rejeta donc plus tard tout l'élément divinatoire de l’astrologie. Mais il y avait dans cette étude un élément scientifique, ce que nous appellerions aujourd’hui l’élément astronomique, dont il devait auparavant commencer par profiter. Les astrologues avaient recueilli sur les mouvements des astres beaucoup d'observations précises; ils avaient formulé les lois de ces mouvements et étaient arrivés à pouvoir annoncer d'avance les éclipses avec une parfaite exactitude. La certitude de ces connaissances scientifiques frappa beaucoup Augustin et, comparant ces données astronomiques ainsi que d’autres données expérimentales relatives aux phénomènes de la nature qu’il trouvait chez « ses auteurs » (c’est-à-dire chez les écrivains qui traitaient des arts libéraux, écrivains qu’il appelle aussi philosophes), à la
cosmogonie fantastique des Manichéens, il lui vint sur celle-ci É.
des doutes sérieux. Ce que les docteurs de la secte annonçaient pompeusement sous le titre de science, était-ce bien réellement une science supérieure ou n’était-ce que rêveries de l’imagination ? |
Ces questions le tourmentèrent longtemps, et cela, semble-t-il, presque dès l’époque où il était entré dans la secte. Il s’adressait souvent aux élus pour obtenir une solution à ses doutes. Mais aucun ne savait lui répondre d’une manière qui le satisfit, et tous, quand il les pressait trop de ses questions le renvoyaient à Faustus, évêque de la secte, alors en grand renom de science .
et de talent et qui devait prochainement venir à Carthage. Au-
gustin attendit longtemps Faustus avec impatience, espérant que lui du moins saurait lui répondre et dissiper les doutes que l’étude des philosophes faisait naître dans son esprit au sujet de la cosmologie manichéenne. Enfin, après bien des années, Faustus vint à Carthage. Augustin l’entendit. C'était un orateur brillant et séduisant et Augustin fut ravi du charme de sa parole et de ses connaissances littéraires. Mais, ayant conversé avec lui en particulier et lui ayant exposé ses doutes, il trouva un homme ignorant des arts libéraux et incapable de répondre à aucune des questions qu’il lui posa. Ce fut une amère déception. Le plus renommé des docteurs manichéens n’était donc pas en état de défendre la doctrine contre quelques objections scientifiques ! Dès ce moment Augustin renonça à faire des progrès dans la secte. Il continua à rechercher la société de Faustus pour se livrer avec lui à des études littéraires, mais il n’attendit plus ni de lui, ni d’aucun autre Manichéen la doctrine de la vérité. Peu de temps après son entrevue avec Faustus, Augustin quitta Carthage. Il était éloigné de cette ville par la licence et l'humeur tumultueuse des étudiants et espérait trouver à Rome des élèves plus dociles et plus rangés. Sa mère s’etforça en vain de le retenir en Afrique. Il partit en la trompant. Il était alors âgé de vingt-neuf ans environ. À Rome, où il ne passa d’ailleurs que quelques mois, il recherchait la société des élus manichéens. Ce n’est pas qu’il crût encore trouver auprès d’eux la vérité. Il avait, nous l’avons vu, renoncé à cette espérance, et ne cherchait plus la solution des difficultés qui l’arrétaient. Sa confiance
en la sainteté prétendue des élus était elle-même ébranlée. Il courait sur leur compte beaucoup de bruits scandaleux auxquels certains principes de leur morale ne donnaient que trop de vraisemblance. D'ailleurs Augustin avait eu l’occasion de constater lui-même quelques faits positifs d’immoralité. Mais il ne s’était encore pour cela séparé ni de la secte, ni de la doctrine. S’en contentant faute de mieux, il les défendait encore, bien qu'avec moins d’ardeur. Cependant il rapporte qu’il reprochait à un auditeur de la secte, chez qui il logeait, des superstitions qu’il avait autrefois lui-même partagées, mais qu’il ne partageait plus. Souvent même il lui arrivait de penser que les plus sages des philosophes étaient les Académiciens parce qu’ils enseignent qu’il faut douter de tout et que l’homme est incapable de connaître la vérité ‘. Parfois aussi il aurait voulu revenir à la foi catholique, MAIS il en était éloigné par la fausse idée qu'ils’en faisait. Malade, il ne demanda pas le baptême qu’il avait demandé autrefois dans sa foi enfantine et que ses parents avaient cru devoir différer. Sa pensée, son cœur et sa volonté devaient subir une transformation profonde avant qu'il rentrât par le baptême dans l'Église dans laquelle sa mère l’avait élevé.
! Conf. v, 10.
» OT De iTE