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CHAPITRE III

Retour à la foi catholique.

C’est à Milan que devait avoir lieu la conversion d’Augustin. Cette crise mémorable, qui changea la direction de toute une vie et valut à l’Église chrétienne le plus grand peut-être de ses docteurs, appartient au domaine moral autant au moins qu’au ,domaine intellectuel. Fidèles à notre programme, c’est pourtant par son côté intellectuel que nous devons l’étudier, cherchant à suivre phase après phase la transformation profonde que subit la pensée d’Augustin sous l'influence combinée de la tradition catholique et de la philosophie grecque, de saint Ambroise et de Platon. Mais, nous l’avons déjà dit, chez Augustin, moins encore que chez tout autre homme, le développement de la pensée peut être isolé du développement général de la vie, et tout en rapportant au domaine intellectuel comme à leur centre toutes nos observations, il nous sera impossible de ne pas faire dans le domaine du cœur et de la conscience de fréquentes excursions.

Augustin n’avait pas trouvé à Rome toute la satisfaction qu’il avait attendue; les étudiants y étaient, il est vrai, plus policés et moins turbulents qu'à Carthage, mais, en passant successivement d’un professeur à l’autre, ils s’arrangeaient de manière à

ne payer à aucun la contribution scolaire. Quand donc Symmaque, le célèbre rhéteur païen, qui était préfet de Rome, offrit en 384 à Augustin d’aller occuper une place vacante à Milan, il accepta volontiers. Le grand Ambroise était alors évêque de Milan. Cet homme devait exercer sur la vie d’Augustin une influence décisive. Il était entouré d’une immense réputation et revêtu du prestige de la sainteté. La cour réclamait ses services et son influence pour les affaires politiques les plus importantes et le peuple chrétien vantait son éloquence comme celle d’un des plus grands orateurs de ce grand siècle. Augustin se présenta à lui et Ambroisele reçut avec bonté. «Cet homme de Dieu me reçut « comme un père, et témoigna son plaisir de mon arrivée avec « une bonté digne d’un évêque. Et je commençai à l’aimer, non « pas d’abord comme un homme savant dans la vérité que je « désespérais de trouver dans l’Église catholique, mais comme un « homme bon envers moi » (Conf. V, 13). C’étaient des considérations de l’ordre scientifique qui avaient commencé à détacher Augustin du manichéisme; ce fut une impression de l’ordre moral qui commença à le rattacher au catholicisme.

Il se mit à assister assidûment aux prédications d’Ambroise, non pas dans les premiers temps pour y chercher la vérité, mais pour étudier son éloquence, pour voir si elle s’accordait avec sa réputation, si elle coulait avec plus ou moins d’abondance qu’on ne disait. Il fut d’abord peu attentif au fond des discours, tout entier aux paroles et au charme de cette éloquence, moins séduisante et moins flatteuse que celle de Faustus, mais bien plus savante et bien plus profonde. Cependant petit à petit les idées entraient avec les mots et à la jouissance purement littéraire succédait une insensible transformation de la pensée. La méthode allégorique au moyen de laquelle Ambroise, disciple d'Origène, interprétait les Écritures, spécialement celles de l'Ancien Testament, produisit surtout sur Augustin une grande impression. [l l’entendit, par le moyen de cette méthode, expliquer dans un sens tout à fait acceptable plusieurs passages qui, pris dans le sens littéral, lui avaient paru absurdes ou immoraux. Ce fut un trait de lumière et un second coup porté dans son esprit au système manichéen. Cette fameuse critique mani-

chéenne, si vantée par les adeptes et que lui-même avait longtemps crue irréfutable, reposait tout entière sur l'interprétation littérale des Écritures. Si cette interprétation n’était pas la vraie et si, selon la devise favorite d’Ambroise: « la lettre tue mais l'esprit vivifie, » les Écritures devaient être interprétées spirituellement, tout cet échafaudage n’était donc bâti que sur une grossière erreur. Cette fois Augustin était bien décidément détaché du manichéisme et dès lors, dit-il, il se mit à chercher un argument positif contre cette doctrine. En même temps sa manière de voir à l’égard de la doctrine catholique était tout à fait changée. Jusqu’alors il l’avait considérée comme absurde. Il voyait maintenant qu’elle était au moins très-soutenable. TI éprouvait à son égard du respect. Il se sentait même fortement attiré vers elle. Cependant le respect et l'attrait qu’il éprouvait n'étaient pas encore de la foi. Le manichéisme, avec ses grandes prétentions scientifiques , l’avait si longtemps trompé. Il craignait d’être trompé encore. Il suspendait donc son adhésion.

À côté du manichéisme qu'il rejetait et de la foi catholique à laquelle il n’osait encore s’attacher, une troisième doctrine s’offrait à la pensée d’Augustin, celle des philosophes, c’est-à-dire des auteurs dont il avait lu les ouvrages relatifs aux arts libéraux. Il avait trouvé chez eux beaucoup de ‘lonnées scientifiques exactes sur les créatures, mais la science sans la religion ne pouvait lui suffire. Il ne pouvait consentir à « donner à guérir « les langueurs de son âme à des hommes qui se présentaient « sans le nom salutaire du Christ. » L’état de sa pensée à cette époque, c’est done le scepticisme. Doutant de tout, et flottant entre toutes les opinions, à la manière des Académiciens !, ayant rejeté le manichéisme et aspirant à dépasser la science expérimentale, Augustin se décida à « rentrer ? comme catéchumène < dans l'Église catholique, recommandée à ses yeux par ses pa- « rents, jusqu’à ce qu’il eût trouvé quelque but certain où diri- « ger ses pas. »

1 « Diu gubernacula mea repugnantia omnibus ventis in mediis fuctibus « Academici tenuerunt. » De Beata Vita, 4.

? Augustin dit rentrer, parce qu’il avait déjà été catéchumène dans son enfance.

Augustin est catéchumène ; il n’est pas encore chrétien. La foi catholique n’est encore pour lui, selon l’expression qu’il emploie lui-même, qu’une grande espérance. La religion de son enfance va peut-être servir d’asile à son âge mûr. Cependant insensiblement, et surtout sous l’influence d’Ambroise, il passe du scepticisme à la foi catholique. Nous allons chercher à déméler les principaux éléments de ce développement.

Nous avons déjà mentionné les deux découvertes qui furent comme les éléments négatifs de sa rupture avec le manichéisme :

1) La découverte que la cosmologie manichéenne, qui se présentait avec de grandes prétentions scientifiques, ne reposait que sur des données fantastiques, indignes d’être comparées avec les données expérimentales d’une science vraiment digne de ce nom.

2) La découverte que la critique biblique si vantée des docteurs manichéens, ne reposait que sur une méthode d'interprétation spéciale, plus grossière que celle qui était en usage dans l'Église catholique et qui, apparemment, méconnaissait le sens vrai (profond) des Écritures.

Un système qui commettait de pareilles erreurs n’était digne d'aucun crédit. Mais, en même temps que cette opposition négative à la doctrine manichéenne, se formait dans l'esprit d’Augustin une opposition positive qui, portant sur le fond philosophique du système lui-même, tendait à substituer des principes nouveaux aux principes anciens. Deux notions fondamentales se développaient ainsi dans sa pensée : celle de l’unité du principe du monde et celle de la liberté morale de l’homme.

1) Nébride, un des amis d’Augustin, que celui-ci n’avait pas réussi à entraîner avec lui dans ses croyances manichéennes, avait souvent opposé en sa présence aux manichéens le dilemme suivant : Pourquoi, ainsi que le veut la doctrine, Dieu est-il entré en lutte avec le Prince des Ténèbres ? Dit-on que c’est parce qu'il y était contraint pour se défendre et ne pouvait, sans danger pour lui-même, faire autrement ? Alors il n’est pas inviolable, incorruptible. Le Prince des Ténèbres, au contraire, ne pouvait-il lui nuire en aucune façon? Alors rien ne peut expliquer pourquoi Dieu à voulu cette lutte dans laquelle une partie, une émanation

de lui-même, devait par le mélange avec les ténèbres être soumise à la corruption et à la souffrance. En d’autres termes, pour que la doctrine ait un sens, il faut que la substance de Dieu soit corruptible, idée qui se condamne elle-même par cela seul qu'elle est blasphématoire. Cet argument attaquait dans son principe même la doctrine des deux substances. En montrant que, si le monde est le produit du mélange de deux principes, le principe bon, c’est-à-dire Dieu, ne peut plus être considéré comme incorruptible et absolu, il conduisait à la doctrine de l’unité du prin- cipe du monde. Cet argument, qui avait autrefois déjà produit de l’impression sur l'esprit d’Augustin, lui paraissait maintenant irréfutable. C'était pour ne pas faire Dieu auteur du mal qu’il avait précédemment adopté le dualisme ; c’est maintenant pour sauver l’incorruptibilité de Dieu qu’il revenait à la doctrine de Punité. Dans l’un comme dans l’autre cas le respect pour la dignité de Dieu servait de principe à sa philosophie.

Mais cet argument portait encore plus loin que le dualisme. Il atteignait le panthéisme émanatiste compris avec le dualisme dans la doctrine manichéenne. Tout système qui faisait participer le monde à la substance divine faisait la substance divine corruptible. Pour sauver son incorruptibilité il fallait distinguer nettement le monde de Dieu ; c’est-à-dire qu’en même temps que la notion de l’unité du principe du monde se développait dans l’esprit d’Augustin l’idée de la création.

2) Il s’acheminait aussi vers cette idée par un autre chemin. Nous avons vu que le dualisme manichéen était fataliste, et, mettant le mal et le bien sur le compte de l’une ou l’autre des deux substances éternelles, niait la responsabilité morale. Or, à cette époque de sa vie, Augustin raconte qu'il sentit se développer de plus en plus en lui le sentiment qu’il était lui-même « la cause de son péché !, >» Nous pensons pouvoir établir que ce sentiment du caractère créateur de la liberté se forma et se développa en lui sous une double influence :

a) Sous l'influence de la conscience naturelle dont le témoignage intérieur est que nous sommes responsables et, par consé-

1 Conf. vir, 8.

quent, que nous sommes causes de nos actes. La pensée de la mort qui venait souvent le hanter au milieu de sa vie mondaine, lui apportait avec elle la crainte instinctive du jugement !.

b) Sous l’influence de l’enseignement chrétien qui, en appelant les hommes à la repentance, proclame la réalité de leur liberté. « J’essayais de comprendre, comme on me le disait, que le « mal que nous faisons a sa cause dans notre libre arbitre et celui « que nous souffrons dans votre justice ?. »

Ainsi se formait chez lui, d’une manière bien incomplète encore nous le verrons, la notion du caractère créateur de la liberté humaine, corollaire naturel de la notion du Dieu créateur.

A côté de ce développement philosophique, nous avons encore à étudier un autre développement parallèle et simultané, qui relève plutôt de ce qu’on appelle d'ordinaire le domaine religieux, c’est celui par lequel se formait chez Augustin la foi en l'autorité des Écritures. Les éléments de ce développement sont les suivants :

1) La valeur intrinsèque des Écritures, qui lui était révélée par la prédication d’Ambroise, surtout au moyen de l’interprétation allégorique. [ éprouva une joie profonde quand il apprit que la doctrine catholique, en appliquant à Dieu des expressions anthropomorphiques et en disant que l’homme a été fait à l’i-

mage de Dieu, n’entendait point par là que Dieu eût un corps limité comme le corps humain. Il se réjouit que l’Église de son enfance fût pure de ces absurdités dont on l’accusaitet se reprocha à lui-même de les lui avoir si longtemps crédulement attribuées. Il admirait la profondeur des doctrines que, par la distinction du sens littéral et du sens spirituel, Ambroise savait tirer d’un livre simple et populaire comme la Bible.

2) L'observation qu’il faisait, que même pour bien des choses nécessaires à la vie, nous sommes obligés de nous en rapporter : à l’autorité du témoignage à.

3) Le scepticisme par lequel il avait passé et qui, en le con-

1 Conf. vr, 16.

? Conf. vu, 3. On signifie évidemment ici les chrétiens. 3 Conf. vr, 5.

vainquant de l'insuffisance de la raison humaine, lui faisait sentir le besoin d’une révélation !.

VurA ) La foi en Dieu et en sa Providence, qui, dit-il lui-même, ne l'avait jamais entièrement abandonné. Le respect pour la dignité de Dieu, nous l'avons vu, avait survécu dans son esprit à des notions diverses de sa nature, et avait joué un rôle important dans le développement de sa pensée philosophique. La croyance en la bonté de Dieu joue ici un rôle tout analogue. Le scepticisme n’est que l’élément négatif de sa soumission à l'autorité des Écritures. L'élément positif, c’est la croyance en la bonté de Dieu, ce principe fondamental de la foi chrétienne, déposé en lui par les lecons et l’exemple de Monique, que les combats des philosophes et leurs questions téméraires n’avaient jamais complétement arraché de sa pensée, et qui allait servir maintenant de base à l'édifice nouveau de sa foi. Voici sous quelle forme il se présente ici : Si Dieu est le Père des hommes, il doit leur fournir le moyen d'arriver à la vérité. Et puisque la raison seule ne suffit pas à les y conduire, il a, sans doute, réservé pour eux une autre voie. L'autorité à laquelle les Ecritures sont parvenues sur toute la terre (Augustin assistait à l'immense expansion du christianisme au quatrième siècle, et ce spectacle avait, on le comprend, quelque chose de saisissant pour l’imagination), la majesté de l’Église qui les garantit, ne prouvent-elles pas que Dieu veut enseigner par elles la vérité et remédier à l'impuissance de l’homme ??

Ces croyances allaient s’affermissant peu à peu dans l'esprit d’Augustin, en sorte qu’à cette phase de son développement, déjà, sous l'influence de saint Ambroise, il fut chrétien par tout un côté de sa pensée. Il croyait au Dieu unique, à sa Providence, au salut des hommes et au jugement final par Jésus-Christ, à l'autorité des Écritures garanties par l'Église et révélatrices de la voie du salut éternel 5. Mais il était bien loin d’avoir saisi d’une manière complète la doctrine chrétienne; et, à côté de ces

BCont. VI, D PACOBT, vi, 5.

PHOONE. Va, 7.

éléments de vérité, nous trouvons dans sa pensée, à cette époque, les éléments les plus disparates.

Il a rejeté le dualisme et affirme l’unité du principe du monde. Il s’est même élevé, bien que d’une manière encore indécise, à la notion de la création. Mais dans ce commencement de théisme quelles étonnantes confusions d’idées ! Dieu est encore pour lui une substance corporelle. Le matérialisme de la doctrine manichéenne s'était si fortement attaché à son esprit qu’il ne pouvait s’en dégager, même après sa rupture avec le système. La notion d’une substance spirituelle semble même ne s'être jusqu’alors jamais clairement présentée à lui. En revenant plus tard par le souvenir sur le caractère de sa pensée à cette époque, il désigna le matérialisme comme ayant été son erreur : fondamentale. Dieu était donc pour lui une substance corporelle. d’une étendue infinie. Voici en quels termes il retrace lui-même sa pensée : « Je me représentais en esprit toute la création, et « tout ce que nous pouvons y apercevoir, par exemple la terre, la « mer, l’air et les astres, les arbres et les animaux, et même ce « quenousn’y voyons pas, comnie le firmament, les anges et tous « les esprits,que mon imagination plaçait en divers lieux comme « si C’eussent été des corps; et je composais de toute votre créa- « tion une grande masse, où je distinguais diverses espèces de « corps, d’abord ceux qui l’étaient réellement, et ceux que j'avais « transformés en corps, d’esprits qu’ils étaient. Je me représen- « tais cette masse comme très-grande, non pas telle qu’elle était < en effet, puisque je n’en savais rien, mais telle qu’elle me plai- « sait : Je la voyais donc immense, et, en même temps, bornée « de toutes parts. Pour vous, Seigneur, je vous voyais l’entou- « rant et la pénétrant, mais demeurant infini, semblable à une « mer répandue partout, qui remplirait seule l’immensité, et « renfermerait en elle une éponge d’un certaine grandeur, finie « cependant, et imbibée dans toutes ses parties par cette mer im- « mense » (Conf. VII, 5). Étrange conception à laquelle il est presque impossible de donner un nom dans notre langue philosophique. On l’appellerait un panthéisme matérialiste si la création n’y était pas distinguée du Créateur par une singulière contradiction.

D'ailleurs ces nouvelles croyances étaient bien loin de satisfaire l’esprit d’Augustin et de répondre à toutes les questions qu’il se posait. Le dualisme manichéen lui avait paru autrefois expliquer d’une manière admirablement simple la présence du mal dans le monde. Maintenant il avait rejeté le dualisme comme immoral, il sentait la liberté et la responsabilité de l’homme, et s’efforçait de comprendre comment le mal peut avoir sa cause dans le libre arbitre. « Mais, dit-il, je ne le voyais pas encore « clairement !. > Sa pensée était trop fortement imprégnée de panthéisme pour que la notion du caractère créateur de la liberté humaine pâût lui suffire. Conformément au principe manichéen que toute existence ne peut provenir que d’une existence, il recherchait encore au delà de l’homme et de sa liberté un principe substantiel au mal. Étant admis que l’homme se décide librement pour le mal, d’où vient pourtant le mal en l’homme? De la matière ? Alors Dieu n’est pas tout-puissant puisqu'il y à dans le monde un principe qui lui est étranger et même hostile. D'un mauvais esprit qui agit sur l’homme ? Mais ainsi la question n’est que reculée. Car d’où vient la mauvaise volonté de cet esprit ? De Dieu ? mais Dieu est tout bon et ne peut être l’auteur du mal. Cette question sans cesse présente à son esprit et dont la solution lui échappait sans cesse, le jetait dans un trouble profond. « Quels tourments mon cœur ne souffrit-il pas dans l’en- « fantement de ces pensées ! Quels gémissements, mon Dieu ! vos « oreilles m’entendaient, mais je ne le savais pas. Et lorsque je « vous cherchais en silence avec tant d'effort, les accablements « muets de mon esprit étaient comme des voix immenses qui S’é- « levaient jusqu’à votre miséricorde. Vous saviez, mon Dieu, ce « que je souffrais et nul ne le savait. Car combien peu ma langue « en exprimait-elle à l’oreille de mes plus intimes amis! Enten- « daient-ils ce tumulte de mon âme que je n’eusse jamais trouvé « ni le temps ni la force de leur révéler ? mais vous, vous l’enten- « diez, et les rugissements de mon cœur montaient jusqu’à vous » (Conf. VII, 7).

Au trouble de l'esprit s’ajoutait pour Augustin le trouble du

? Conf. vrr, 3.

cœur. La vie mondaïine qu’il continuait à mener ne satisfaisait aucun de ses besoins profonds, et cependant il n’avait pas le courage d’y renoncer. Il était violemment déchiré par la lutte quise livrait dans son cœur entrel’amour du mondeetl’amour d’une vie plus haute rallumé en lui par la parole de saint Ambroise. Ses occupations et ses recherches ambitieuses lui inspiraient souvent le plus profond dégoût. Un jour qu’il devait réciter un panégyrique de l’empereur, plein de mensonges, il lui arriva de rencontrer un mendiant ivre et content. Il se mit à gémir et à envier le sort de ce misérable à qui quelques pièces de monnaie suffisaient à procurerle bonheur. Dans ses conversations avec ses amis il se plaignaït amèrement du vide de toutes leurs recherches et de la folie de cette poursuite insatiable d’un bonheur impossible à attemdre. Il formait avec eux le projet de se retirer dans la solitude pour se livrer loin du monde à la recherche unique de la sagesse. Mais les passions et les habitudes du monde le saïsissaient de nouveau. Pour se consacrer dignement à Dieu et à la vie bienheureuse, il aurait fallu, pensait-il, se vouer en même temps au célibat. Or il était asservi à la sensualité et la continence lui paraissait impossible. Ayant renvoyé sa fidèle maîtresse à cause d’un mariage auquel sa mère l’avait décidé, il ne put attendre la date encore éloignée de cette union, et, dans son impatience, reprit une autre maîtresse pour satisfaire ses passions. La vie mondaine l’absorbait tellement qu’elle l’'empéchait même de se livrer à l'étude et de lire ces Écritures auxquelles il commençait pourtant à croire. Il a dépeint lui-même l’état de son âme dans une page admirable que nous ne pouvons nous refuser de citer en entier. ;

« Pour moi, j’admirais surtout, en consultant mes souvenirs, « combien de temps s'était écoulé depuis ma dix-neuvième année -« Où J'avais commencé à brûler d’ardeur pour la sagesse, décidé « déjà, aprèsl’avoir trouvée, à abandonner les espérances frivoles « et les folies menteuses des passions : et voilà que, parvenu à ma « trentième année, j'étais toujours enfoncé dans la même boue, « toujours avide de jouir des choses présentes, quoiqu’elles m'é- « chappassent sans cesse et dissipassent mon cœur. Je disais : « demain je-trouverai ce que je cherche ; la vérité paraîtra clai-

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