‹ Saint-Augustin d'après ses ConfessionsChapitre 11 sur 13 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

L'écrivain dans Saint-Augustin.

Qu'est-ce qu’une œuvre littéraire? Serait-ce, comme on l’a dit ‘, une copie des mœurs environnantes, et le signe d’un état d’esprit? Je ne le pense pas, etje me garderai de comparer l’écrivain à un miroir, qui réfléchit fidèlement tous les rayons qui viennent le frapper. L’écrivain est avant tout un homme, et une œuvre littéraire est avant tout l’expression des idées et des sentiments d’un homme. Aussi aimé-je mieux dire, avec M. Nisard et avec Cicéron, que: l'écrivain n’est que l’honnèête homme qui excelle à bien dire et qui s'adresse, dans le lecteur, à l’honnête homme, cherchant le vrai pour s’y conformer. Je m’empresse cependant de reconnaitre que le siècle dans lequel vit un auteur, que l'éducation qu’il a reçue, que les exemples qu’il a sous les yeux exercent sur lui une influence incontestable. Je dirai avec Buffon que le siyle c’est l’homme; mais j’ajouterai que la mapière de penser et de sentir de l’homme est déterminée en grande partie par les influences qui peuvent agir sur lui.

1 M, Taine, Histoire de la Nittérature anglaise, introduction.

D’Augustin, plus que de tout autre,on peut dire que son Style c’est lui. Il écrit bien parce qu’il sent vivement. Et d’abord, cette profonde sensibilité que j'ai relevée dans la première partie de ce travail, lui a inspiré des pages d’une beauté incomparable, et qui rappellent ce qui a été écrit de plus parfait par les auteurs de tous les temps.

Lorsque, par exemple, il pleure la mort de son ami d’enfance ‘, rien ne saurait rendre l’expression de douleur avec laquelle il parle de ce triste évènement. «Tout ce que je voyais, s’écrie-t-il, n’était que mort. Ma patrie m'était un supplice.... Tout ce que j'avais partagé avec lui se tournait sans lui en torture. Partout mes yeux le cherchaient, et je ne le trouvais pas.... Mes pleurs seuls m’étaient doux, et avaient succédé à mon ami dans les délices de mon âme *.» Ces accents plaintifs, ces expressions si peu recherchées et si vraies ne sont-ils pas l’écho de son âme tendre et passionnée, pour qui aimer était un besoin, pour qui être privé de l’objet de sa tendresse était une affreuse torture?

Aucune traduction ne saurait rendre, d'autre part, l’éloquence énergique que lui a inspirée ce besoin d’aimer, qui, à Carthage, le poussa à s’attacher à cette femme africaine qui, pendant plusieurs années, fut la compagne de sa vie: «Je me ruai dans l’amour, s’écrie-t-il, dont je désirais êtreenlacé. Mon Dieu, mamiséricorde, de combien de fiel, dans ta bonté, tu as arrosé ces douceurs. Car j’é-

1 Voir p.9. ? L.4, ch. 8. Comp. Euripide (Oreste), Mme de Sévi-

gné, Chateaubriand (René), Lamartine (Jocelyn),

RENE tais aimé". ... «Qui osera prétendre que ce beau passage soit l'expression seulement des instincts impétueux d'Augustin, et non pas encore de son cœur aimant. Et comment ne pas reconnaître qu'avec l'intention manifeste de peindre les souffrances poignantes de lamour coupable, Augustin fait plutôt l'effet parfois de retracer les jouissances de l'amour partagé ?.

Rappellerai-je encore, cette scène émouvante, qui se passa à Ostie entre Augustin et sa mère, peu de temps avant la mort de cette sainte femme *? «Nous causions ensemble, dit-il, seuls, avec une grande douceur, oubliant les choses passées, tout entiers à celles qui sont éternelles, et nous cherchions entre nous. ... quelle serait la vie éternelle des saints, cette vie que l’œil ne voit pas, que l’oreille n’entend pas, et qui ne peut entrer dans le cœur de l'homme. Les bouches de nos cœurs s’ouvraient avec avidité pour recevoir d’en haut les eaux de ta fontaine céleste, de cette fontaine de vie, qui est en toi, afin qu'inondés par les flots de cette source, nous pussions concevoir une‘ aussi grande chose, selon la mesure de notre esprit *.»

Dans ces paroles et dans toutes celles qui suivent se révèle l’enthousiasme, dont il est pénétré à l’idée de ne vivre en quelque sorte qu’en Dieu; ce n’est certainement qu’une âme mystique et toute pénétrée de la présence de Dieu qui ait pu produire un mouvement d’éloquence religieuse aussi sublime.

Le sentiment religieux d’Augustin se trahit non-seulement dans les nombreux passages où il parle de Ja fai-

1 L. 5, ch. 1. Comp. Alfred de Musset, premières poésies, p. 12. Charpentier, ? Voirp. 8. 3% L.9, ch. 10.

NO

blesse absolue de l’homme, et de la nécessité dans laquelle il se trouve, pour se relever de sa dégradation, d’être assisté de Dieu. Il n'est pas seulement profondément touché de l’amour infini de Dieu, qui ne veut pas qu'aucun homme périsse, mais qui, malgré son indignité, traite le pécheur comme s’il était juste. Le sentiment religieux d’Augustin se montre encore dans la forme, qu’il a donnée à son livre. Les Confessions ne sont en effet qu’un long aveu, qu'il fait à Dieu, de ses erreurs et de ses faiblesses. Quoiqu'il dise, il songe à Dieu, et c’est à lui qu’il parle. Que s’il lui arrive, dans l’ardeur de la discussion ou par suite de l'intérêt naturel qu'il apporte à son récit, de songer moins à Dieu, à qui s'adressent ses Confessions, qu’au lecteur qui les lira, il n’en est pas moins vrai que la forme qu’il a donnée à son livre, lui rappelle sans cesse le but qu’il s’est proposé en lPéerivant, c’est-à-dire de parler à Dieu, de verser dans son sein toute son âme.

Ayant le sentiment de cette présence incessante de Dieu, Augustin a dû se demander naturellement quel était ce Dieu à qui il s’adressait. «Qu'est-ce donc que Dieu, s’écrie-t-il; j’ai interrogé la terre, et elle a dit: je ne suis pas Dieu; et tout ce qu’elle porte n’a fait la même réponse. J’ai interrogé la mer et les abimes et tous les êtres qu'ils renferment; et ils m'ont répondu: Nous ne sommes pas ton Dieu, cherche au-dessus de nous. Jai interrogé le vent qui souffle et l'air, avec tous ses habitants, m'a répondu : Anaximène se trompe, je ne suis point Dieu. J'ai interrogé le ciel, le soleil, la lune et les étoiles, et ils m'ont dit : nous ne sommes pas le Dieu que tu cherches. Et j’ai dit à tous les objets qui assiègent les

Tu nm portes de ma chair: vous m'avez dit que vous métes pas mon Dieu, apprenez-moi quelque chose de lui. Et ils se sont écriés d’une voix éclatante : C’est lui qui nous à faits. Pour les interroger je n’ai eu qu’à les regarder, et leur beauté a été leur réponse ‘.»

C’est ainsi que le spectacle des merveilles de Punivers rappelle incessament à Augustin le créateur de tout ce qui existe; c’est ainsi que son admiration et son âme religieuse lui inspirent, comme ce fut plus tard le cas pour Fénélon, une des pages les plus émouvantes, qui aient jamais été écrites sur la nature.

Le sentiment religieux d’Augustin ne se montre pas avec moins d'éclat dans le récit de sa conversion.» Alors, dit-il, dans ce grand combat intérieur que je livrais à mon âme, au plus profond du sanctuaire de mon cœur, le visage aussi troublé que Pesprit je saisis Alype, et je Jui dis : qne faisons-nous ? Qu'est-ce que cela? As-tu entendu? Les ignorants se lèvent et ravissent le ciel; et nous, avec nos sciences sans cœur, Voilà que nous Croupissons dans la chair et dans le sang! Quoi? aurons-nous honte de les suivre parce qu'ils nous ont précédés? et n’aurons-nous pas plutôt honte de ne pas avoir la force de les suivre?... Le son de ma voix n’était pas ordinaire; et mon front, mes yeux, mes joues, la couleur de mon visage, l’accent de ma voix exprimaient mon âme beaucoup plus que les paroles dont je me servais *.»

Ne dirait-on pas qu’en écrivant cette page, Augustin ait ressenti une seconde fois les impressions émouvantes, qui avaient agité son âme dans le jardin de Verécundus ? Ne semble-t-il pas qu'il repasse encore par la situation

i L.40,ch.6. 2 L.8, ch. 8.

go qu’il a traversée alors? Ne sent-t-on pas que son esprit a été plein de Dieu, lorsqu'il écrivit ces lignes, tout comme il Pétait au moment où se passa dans son âme la scène dramatique dont elles nous retracent le tableau ?

C’est qu’en effet Augustin avait non-seulemnnt un cœur aimant, et un sentiment religieux très-profond; il avait encore une grande puissance d'imagination, qui reproduisait à son esprit avec une force extraordinaire, les divers moments par lesquels il avait passé. Non content de signaler les dangers auxquels les faibles mortels sont exposés sans cesse, il voit par l’imagination «l'ennemi de notre vrai bonheur qui est là, qui de toutes parts nous tend des pièges, en nous eriant : Courage, courage. Pendant que nous nous laissons aller à ce désir avide, il nous enlace à notre insu ‘....» *

Les questions les plus abstraites se personnifient pour lui, et il fait comparaitre les idées, les unes après les autres, devant Son imagination. «J'appelle à mes ordres, dit-il, les idées que je veux évoquer. Les unes viennent à l'instant, les autres se font désirer plus longtemps et semblent s'arracher à des profondeurs plus secrètes : d’autres se précipitent en foule à la place de celle que l’on cherche et jaillissent devant vous en paraissant dire : Peut-être est-ce nous que vous voulez. …. .??%»

Comme on vient de le voir, Augustin est surtout homme de cœur et d'imagination.fil n’en occupe pas moins une place élevée comme penseur et comme logicien. Les Confessions, je la répète, ne sont pas untraité méthodique, Elles ne se bornent pas cependant à nous présenter"un tableau dns sentitments de l'auteur, elles veulent aussi

{ L. 40, ch.36 2? L.10, ch. 8.

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