‹ Saint-Augustin d'après ses ConfessionsChapitre 4 sur 13 · PR · texte numérisé non relu

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ment cet homme que l'amour de sa mère, que les preuves innombrables de l’amour de Dieu à son égard rendaient si heureux, aurait-il été insensible aux charmes de l’amitié? Augustin eut en effet le bonheur de trouver des amis dignes de lui, des amis qui ont partagé ses joies et ses tristesses, dans le sein desquels il a pu verser ses espérances et ses déceptions. ‘

C’est avec un intérêt bien vif que nous lisons * ce qu’il dit de cette amitié qui l'avait uni à un jeune homme du même âge que lui et du même municipe. Car c’est surtout à la fleur de l’adolescence, au milieu des jeux et des études du premier âge, que se forment ces amitiés tendres et qui durent autant que la vie. «ll m'était infiniment cher, dit Augustin, du même âge que moi, et il était alors à la fleur de l’adolescence. Enfant, il avait grandi avec moi. Nous allions ensemble à l’école, et nous partagions les mêmes jeux.»

Et quand, une année à peine après que lis liens de cette douce amitié eurent été formés, cet ami lui fut enlevé, avec quels accents plaintifs n'exhale-t-il pas sa douleur *!

Le temps qui guérit tous les maux, cicatrisa plus tard la blessure que la mort de son ami avait faite à son àme. Mais ce qui le soulagéa et le releva surtout, ce furent les consolations de ses autres amis. Parmi ceux-ci, la première place appartient sans contredit à Alype. Nous le trouvons mêlé à presque tous les événements de la jeunesse d’Augustin. «I m’aimait beaucoup, dit-il, parce que je lui paraissais bon et instruit, et moi je l’aimais à cause de cette rare disposition à la vertu, qui se faisait déjà

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remarquer à un âge très-tendre.» Ainsi, longtemps avant sa conversion, et à une époque où il se livrait avec toute la fougue de sa nature à des plaisirs souvent coupables, ce qui rapprocha Augustin et Alype, ce qui cimenta cette intimité touchante que la mort seule devait briser, ce fut l'estime dans laquelle ils se tenaient l’un l’autre. Aussi Alype fut-ille digne Pylade d'Augustin. Il partagea ses doutes etses erreurs, s’attachant comme lui au manichéisme, s’inspirant comme lui des doctrines de la philosophie grecque, et fut ramené comme lui par étude de Paul, et surtout par cette voix intérieure qui lui criait, comme à Augustin, que toutes ces recherches n'étaient que vanité, et qu’il n'y avait de salut que dans l'Église chrétienne.

À côté du nom d’Alype se place naturellement celui de Nébride. Comme Alype, Nébride se rendit à Milan, dans le seul but de vivre avec Augustin, «tourmenté qu’il était d’une ardeur incroyable pour la vérité et pour la sagesse”.» Bien que sa vie ne se soit pas confondue, autant que celle d’Alype, avec la vie d’Augustin, celui-ci aimait en lui «un ami aimable et complaisant entre tous *» et encore «un investigateur ardent de la vérité.» Nébride fut arraché de bonne heure à l’affection de ses amis. «C’est dans le sein d'Abraham, s’écrie Augustin, erf se rappelant ce triste événement, c'est là qu'est mon Nébride, mon cher Nébride. Car quel autre lieu est digne d’une telle âme °?...»

C'est surtout à l’époque qui précéda son baptéme que nous voyons Augustin jouir de toutes les douceurs de l’amitié. Ses amis n'étaient pas tous chrétiens: il semble même que le seul Pontitianus ait, à cette époque, fait

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partie de l’Église. «Il était chrétien et fidèle, dit de lui Augustin ‘, et souvent dans l’Église il se prosternait devant le Seigneur, avec de longues et fréquentes prières.» Quant aux autres amis d’Augustin, ce qui les rapprocha de lui c’étaient leurs goûts communs pour la philosophie et pour les belles lettres. Parmi eux se trouvaient le grammairien Vérécundus, Zonobius, un grand admirateur des poëtes, Manlius Théodorus, attaché à la personne de l’empereur, et plusieurs autres. |

L’intimité qui résulta de ce commerce littéraire et philosophique fut si grande qu’Augustin et ses amis résolurent de vivre en commun, de mettre en commun leur fortune, et de se charger à tour de rôle de l’administration des biens et de l'entretien des membres de la communauté. Ce projet chimérique avorta *, sans que l’amitié qui y avait donné naissance cessàt pour cela, et nous trouvons avec Augustin plusieurs de ses amis à Cassiciacum, à l’époque de son baptême *. Il eut le bonheur de les voir tous rentrer, à son exemple, dans le giron de l'Église chrétienne,

La touchante affection d’Augustin pour ses amis fait ressortir avec plus d’éclat encore sa sensibilité profonde, que j’ai déjà signalée en parlant de son amour de Dieu et de sa tendresse filiale. Mais, pour ne pas s’écarter de la bonne voie, cette âme aimante, cette nature puissante n'auraient pas dû être livrées à elles-mêmes. Quand les mauvaises pensées et les passions coupables triomphaient en lui, il s’y abandonnaïit tout entier.

1 L.8,ch.6, 2 L.6,ch.4 3 L. 9, ch, 5.

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Je n’abonderai pas dans son sens quand il se reproche, comme un péché, cette avidité avec laquelle, dès le début de sa vie, il demandait en pleurant le sein de sa nourrice”. Mais les détails qu’il donne sur:son enfance et sa jeunesse nous prouvent que sa nature était violente et emportée, et que c'était pour lui une véritable jouissance de faire le mal”. «Notre seul plaisir, dit-il, était de faire ce qui ne nous était pas permis.» Avec cette franchise qui le distingue, il raconte qu’il trichait au jeu *, qu’il volait des friandises à l'office, qu’il trompait son pédagogue “.

Ainsi que cela arrive le plus souvent, il commettait ordinairement ces péchés de jeunesse, comme on dit, par compagnie. [l eut le malheur, surtout pendant les trois années qu'il passa à Carthage, de tomber en de mauvaises sociétés. «d’étais éloigné, dit-il, des excès de ceux de mes camarades que l’on appelait les destructeurs ; mais je vivais avec eux dans une sorte de honte impudente de ne pas leur ressembler”.» Et quand il parle de ses compagnons de plaisir à Thagaste : «J'avais honte, dit-il, parmi mes camarades, de paraître moins dépravé que les autres, lorsque je les entendais se vanter de leurs débauches, et s’en gloritier d'autant plus qu'elles étaient plus honteuses ; et j'aimais le mal, non seulement pour le mal lui-même, mais encore pour la gloire °.»

Quand on songe à l'impétuosité de sa nature, et aux exemples qu'il avait sous les yeux, on s’étonnera moins qu'Augustin se soit jeté dans la débauche sans retenue. Il ne sut pas vaincre cet égoïsme brutal qui pousse la plapart des hommes à se dégrader eux-mêmes, et, en s’avilis-

HS lENCh 7, 2 L. 2,ch24. 3 L, À, ch. 9. # L.1, ch49. ÉR3ch, 8. 6 Li 2,. ch: 5:

2 rater / sant, à avilir des êtres, comme eux faits à l’image de Dieu. Il ne comprit pas que l’immoralité est une lèpre pour les sociétés, et que c’est en domptant ses passions que l’individu remporte les plus honorables victoires.

Il est vrai qu’il ne fit jamais taire la voix de sa conscienee au point de s’aveugler sur la profondeur de l’abime dans lequel il était tombé. «Trop malheureux, s’écrie-t-il en s'adressant à Dieu, dans mon adolescence. Je t'avais demandé la chasteté, et javais dit : Donne-moi la chasteté et la continence, mais j'avais ajouté: Pas encore. Je craignais d’être trop tôt exaucé ‘.»

Il est vrai aussi que les soins empressés de sa mère ne permirent pas que les bons sentiments fussent entièrement étouffés dans son âme. Pendant son séjour à Milan, il se décida, surles instances de Monique, à renvoyer la femme avec laquelle il avait vécu pendant plusieurs années, et se fiança à une jeune fille milanaise de bonne famille.

Je puis dire encore que ce ne fut pas uniquement la violence indomptée de sa nature physique qui le précipita dans cette vie dérèglée. Ce fut encore ce besoin d’aimer qui se montre à un si haut degré dans son amour pour sa mère et pour ses amis. Il éprouvait une affection véritable pour cette femme même, qui lui avait donné un fils, et, lorsqu'elle s’en fut retournée en Afrique, en faisant le vœu de ne jamais appartenir à un autre homme, le cœur aimant d’Augustin «était meurtri et blessé, et trainait partout sa sanglante blessure *.»

Malgré les souffrances morales que lui causaient ses ‘folles amours *, malgré la jalousie dont elles étaient accompagnées sans cesse, il continua longtemps sa vie

1 L. 8, ch. fe 2 IL. 6, ch. 45. 3 L 3, ch. A,

dissipée. La continence croyait-il, devait être une torture insupportable ‘; et quand il se fut décidé à se séparer de sa maîtresse, pour complaire‘à la famille de sa fiancée, il n'eut pas la force de contenir ses passions pendant le temps qui le séparait du mariage *. Et plus tard quand il eut reconnu ses torts, tout convaincu qu’il était que les passions charnelles nous éloignent de Dieu *, l’habitude du vice était tellement invétérée en lui que, malgré les meilleures résolutions, les tentations de sa vie passée continuaient à l’assiéger *.

Quelque licencieuse qu’ait été la conduite d’Augustin en Afrique, à Rome, et encore à Milan, il ne s’abandonna cependant pas au plaisir au point de renoncer à toute occupation sérieuse. Bien au contraire, le trait caractéristique qui le distingue pendant tout le temps qui précéda sa conversion, ce fut un ardent désir de savoir. Mais, ce qui le poussait à acquérir sans cesse de nouvelles connaissances, C'était moins le besoin de dissiper les nuages qui voilaient son intelligence que l’amour de la gloire. I étudia avec une ardeur incroyable les chefs-d’œuvre de la littérature latine ”, et, dès sa première adolescence, il brüla du désir d’être, lui aussi, un de ces rhéteurs dont la réputation s’étendait alors sur tout l'empire. Ses parents ne se firent pas faute d'encourager ces projets ambitieux et, après lui avoir fait donner une instruction sérieuse à Thagaste, ils Penvoyèrent, pour y poursuivre ses études, à Madaure et plus tard à Carthage, aussi célèbre à cette

1 L.6, ch.13. ? L.6, ch. 15. Quia non amator conjugis, sed libi dinis servus eram, procuravi aliam, non utique conjugem, quo tanquam sustentaretur et produceretur vel integer, vel auctior morbus animæ meæ. % L.7,ch.17.. 4 L. 40, ch.40-44, » 5; Voir p. 56.

De ee époque par l'éclat des lettres que par son luxe et par ses richesses.

Il se plaintamèrement dans les Confessions de la vanité qu’il tira des succès qu’il remporta à cette époque de sa vie. «Alors, dit-il, j'étais le premier dans les classes des rhéteurs ; j'étais plein d’une joie superbe, et mon cœur se gonflait d’orgueil ‘.» Dans le dédain avec lequel il considère plus tard les biens qui avaient été, dans sa jeunesse, l’objet de son ambition, il va jusqu’à reprocher à ses parents les sacrifices qu’ils s’étaient imposés pour lui donner le moyen d'assouvir ce qu’il appelle l’insatiable passion d’une richesse indigente et d’une gloire ignominieuse.

Et quandil songe au temps où il fut lui-même professeur, il ne trouve pas d’expressions assez violentes pour flétrir cet état de vendeur de paroles qu’il avait choisi, et les succès que lui valut son enseignement. En effet, il professa la rhétorique avec un grand éclat à Thagaste d’abord, puis à Carthage *, et plus tard à Rome *. Il entra en relations avec les plus grands personnages qui se faisaient gloire de favoriser les gens de lettres. Il fréquenta ainsi le proconsul Vindicianus et Symmaque, ladmirateur et le défenseur de la civilisation paienne. Ce fut ce dernier qui le recommanda à la municipalité de Milan, et qui lui fit obtenir la position brillante qu’il occupa dans. cette ville “. Là encore il se fit apprécier par ses cours publics, et un grand nombre d'élèves vinrent se ranger au pied de sa chaire. Quoiqu'il se füt déjà rapproché de l'église, ces succès ne firent qu’accroitre son ambition, et, dans sa franchise, il raconte que, s’il n’eüt été retenu par la vie

1 L.3, ch. 4, 3 L.4,.ch. 16: 3 L5,ch.4: # L. 6, ch. 10.

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austère que la carrière sacerdotale lui aurait imposée, il aurait été tenté dès cette époque de l’embrasser, tant les succès que ses prédications valaient à Ambroise lui donnaient d’envie de demander à la chaire chrétienne l’occasion de faire briller son talent oratoire *.

Il fut chargé de faire le panégyrique de l’empereur * et, bien qu’il fût déjà décidé à revenir au christianisme, son âme fut en proie à des luttes violentes. Ne s’agissait-il pas de mentir publiquement, pour faire l’éloge pompeux d’un jeune homme, presque d'un enfant, qui n'avait encore rien fait! Et pourtant c’était une si belle occasion de faire admirer son talent et, en même temps, de se concilier la faveur de l’empereur !

La rencontre qu'il fit, dans les rues de Milan, d’un mendiant pris de vin et paraissant bien heureux dans son ivresse, lui donna la mesure de cette gloire qu’il ambitionnait et qui lui causait de si cuisants tourments ‘.

Augustin eut tort, sans doute, d’attacher un prix excessif aux honneurs et aux dignités. Il n’en demeure pas moins vrai que la sévérité avec laquelle il condamne tous les efforts que font les hommes pour s'élever, en développant les facultés que le ciel leur a départies, est exagérée. Augustin a oublié que, tout en blämant ceux qui tirent vanité des avantages intellectuels qu’ils peuvent posséder, Jésus nous recommande de faire valoir le talent qui nous a été remis, et de le faire fructifier.

C’est encore avec une sévérité qui dépasse toutes les bornes qu'Augustin parle de ses erreurs d’autrefois. A 1 L.6,ch.5. 2L6,ch.6 3 L. 6, ch. 6.

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