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mon sens, l’ardeur avec laquelle il a étudié et adopté pour un temps la plupart des systèmes philosophiques et religieux, en faveur à son époque, prouve mieux que tout le reste cet amour ardent de la vérité qui a été la gloire de toute sa vie.
Il me reste, en effet, pour compléter le care d’Augustin comme homme, à parler des différentes phases qu'a traversées son esprit, depuis sa jeunesse jusqu’à son baptême. L'objet de cette partie de mon travail offre assurément un grand intérêt. Il ne saurait nous être indifférent de connaitre les raisons qui ont détourné le plus philosophe d’entre les pères de l’église du christianisme que sa mère lui avait fait connaitre. Ces raisons on les trouvera sans doute dans cette ardeur inquiète qui pousse souvent les esprits les plus sérieux à céder à l’attrait de la nouveauté et à s’aventurer dans des systèmes qui sont regardés par le grand nombre comme des mystères. On les trouvera dans les influences que son entourage a exercées sur lui. Car il est incontestable que nos opinions sont déterminées en grande partie par les personnes avec lesquelles nous sommes en contact, et par le genre de vie que nous menons.
Il faut convenir cependant que la manière dont le christianisme était compris, la manière surtout dont il était enseigné par l’église a été pour beaucoup dans le parti qu'Augustin a pris d'abandonner la religion de son enfance. Il est vrai de dire que, lorsqu'il écrivit ses Confessions, il était rentré dans le sein de Péglise, et qu’il s'est reproché avec une grande amertume de lavoir quittée. Aussi ne devons-nous pas nous flatter de trouver dans ce livre les arguments qui ont motivé sa conduite à cette
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époque de sa vie. En tout cas, il n’y sont pas énoncés avec la même rigueur avec laquelle ils ont dû se présenter à son esprit lorsqu'ils le détérminèrent à quitter le éhristianisme. Cependant nous y trouvons certaines indications qui nous permettent de découvrir les principales raisons qui ont motivé son apostasie.
La raison qui, plus que toute autre, a engagé Augustin à passer du Christianisme dans le camp des manichéens, ce sont les doutes qu'avait fait naître dans son esprit la polémique de ces derniers contre l'Ancien Testament. Les chrétiens admettaient l'inspiration verbale de la Bible par Dieu. Or était-il possible que Dieu eût inspiré et, en quelque sorte, dicté un livre qui représentait comme les serviteurs de Dieu par excellence des hommes qui, comme les patriarches avaient été, à ce que pensaient les manichéens, d’une brutalité et d’une immoralité révoltantes’.
Cette objection fit sur Augustin une grande impression; et comme les manichéens y répondaient en soutenant que Ancien Testament n’était pas l’œuvre de Dieu, mais du mauvais principe, cette solution de la difficulté l’amenait déjà à se rapprocher de ces derniers. Il n’était pas plus disposé à admettre, comme semble le faire l'Ancien Testament, que Dieu pût prendre la forme humaine, qu’il pût parler aux hommes et se mêler à leur vie ?.
Certaines difficultés qu’il rencontra dans le Nouveau Testament augmentèrent encore son éloignement des doctrines chrétiennes, telles qu’elles étaient comprises par ses contemporains. Il répugnait, par exemple, à son esprit d'admettre que Dieu eût pu être erucifié. N’était-il pas plus naturel de croire, avec les manichéens, que les
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Juifs n'avaient crucifié qu’un fantôme ‘ ? Il arriva ainsi peu-à-peu à adopter la doctrine manichéenne suivant laquelle les Évangiles auraient été altérés parles chrétiens, et à y voir des interpolations judaïsantes *.
De plus, le manichéisme lui offrait une solution toute faite de la question de l’origine du mal qui l’avait tant tourmenté *, et il affectait une profondeur qui, dans l’esprit d’Augustin, devait le rendre bien préférable au christianisme, qui estime heureux les pauvres en esprit*.
Nous n’aurons pas de peine enfin à comprendre l'attrait qu’à dû avoir pour lui cette chasteté immaculée dont se vantaient les éclecies. Il s’abandonnait lui-même à ses passions. Mais, loin de le détourner des manichéens, la pureté de la vie de ces derniers lui paraissait d'autant plus admirable, qu'elle offrait avec sa propre vie un coniraste plus frappant.
Il ne tarda pas à s’apercevoir cependant que le manichéisme n’était pas plus à même de le satisfaire que le christianisme. Il reconnut surtout que cetie pureté de vie qu’il avait tant admirée chez les éclectes n’était bien souvent qu'hypocrisie. Et lors même que les tristes expériences qu’il fit sous ce rapport n'auraient porté que sur des cas exceptionnels, les bruits qui couraient sur les excès dont on accusait certains éclectes n'étaient pas invraisemblables. Ces excès n'étaient que la conséquence de certains principes des manichéens. Le dédain que ces derniers professaient pour la matière, dans le but de détourner leurs partisans de toutes les jouissances corporelles, pouvaitavoir un résultat tout contraire; il pouvait les amener à considérer la matière comme méprisable au
101,5, ch. 9. 2 L.5,ch. 41. à L.3,f%h:7, 4.L.5, ch,.6.
= 90 — point de faire regarder ces jouissances comme indifférentes ‘.
Ce n’est pas à dire qu'en s’éloignant du manichéisme, Augustin se soit pour cela rapproché du christianisme. Les objections contre la religion chrétienne que la polémique des Manichéens avait soulevées dans son esprit subsistaient dans toute leur force.
Que faire? Fallait-il renoncer à l'espoir de trouver la vérité ? N’était-elle qu’un fantôme qui s’évanouissait dès qu’on croyait le tenir? Cette dernière conviction devait s'imposer à Augustin malgré son ardent désir de posséder cette vérité si chère. I devint sceptique *. Peut-être l'étude qu’il avait faite de Cicéron * n’était-elle pas étrangère à ce révirement de son esprit. Ne se trouvait-il pas, vis-à-vis des manichéens et des chrétiens, qui les uns et les autres croyaient posséder la vérité, dans la même position dans laquelle Cicéron s’était trouvé vis-à-vis des stoïciens ? En effet les stoïciens reprochaient eux aussi à leurs adversaires de ne pas affirmer leurs opinions comme l'expression de la vérité, mais de les représenter seulement comme vraisemblables *.
Augustin adopta la doctrine de la nouvelle Académie. Elle avait été mise en vigueur par Arcisilas, en opposition
{ Voyez encore : De moribus manichæorum, ch. 16, 19, 20. Contra Faustum, 1. 15, ch. 5 etc. ? L.5, ch. 10. 3 Voyezp. .
4 Voici ce que dit Cicéron à son interlocuteur stoïcien : Tu, cum me incognito assentiri velis, idque turpissimum esse dicas et plenissimum temeritatis, tantum tibi adroges, ut exponas disciplinam sapientiæ, naturam rerum omnium evolvas, mores Jfingas, fines bonorum malorumque constituas, officia describas, quam vitam ingrediar definias, atque etiam disputandi et intelligendi dicas te judicium et artificium traditurum,
perficias ut ego, ista innumerabilia complectens, nusquam labar ? Nihil opiner ? (Cie. Acad., 44, 56).
DS EE au dogmatisme exagéré de Zénon, en opposition aussi à la morale relâchée d’Épicure. Elle avait été développée par Carnéade ; celui-ci avait soutenu contre le stoïcien Chrysippe” que l'esprit humain ne saurait atteindre dans ses recherches que le probable (rave).
Dans l’état dans lequel se trouvait l'esprit d’Augustin au moment où nous sommes arrivés, la doctrine de la nouvelle académie devait beaucoup lui convenir, et cela d'autant plus qu’elle exhorte à la recherche constante de la vérité, tout en soutenant que l’homme ne peut jamais y arriver. Ce qui devait encore retenir Augustin dans le scepticisme platonicien, e’est que cette philosophie recommandait, comme une condition de sagesse, la tolérance. Et comment Augustin n’aurait-il pas été disposé à la tolérance, lui qui, à deux reprises déjà, avait cru posséder la vérité, et qui deux fois avait reconnu qu’il s’était trompé ?
Mais, tout en trouvant une certaine satisfaction dans une doctrine qui ne lui permettait qu'une connaissance relative de la vérité, il conserva cependant certaines doctrines manichéennes. Il lui était impossible, par exemple, de comprendre qu’il püt exister une substance spirituelle?. Toutefois il ne regardait plus les opinions manichéennes, qu’il avait conservées, que comme vraisemblables, et non plus comme certaines. Mais dans le fait, il n’était plus adepte d’unereligion qui, «pour une vérité, admettait mille absurdités °;» et, avec une logique irréfragable, il se dit que Mani, s’étant trompé sur certains points, ne pouvait être regardé comme une autorité". S'il
t Comp. Hor. Epist., 1. 1, espist. 2. ? L.5, ch MEL" 07 che. 4 L. 5, ch. 6-7.
ee; This resta attaché au manichéisme ce ne fut que provisoirement, et jusqu’au moment où il aurait trouvé une doctrine plus vraisemblable ".
Une doctrine qui, comme ‘celle de Ja Nouvelle Académie, soutient que l’homme ne peut jamais arriver à la vérité *, dut beaucoup peser à un esprit dévoré d’une soif si ardente de savoir, et pour qui l'incertitude devait être le plus grand tourment. Les doutes d’Augustin portaient d’ailleurs non-seulement sur ce qu’il devait croire, mais encore sur la manière dont il devait vivre. Car, sans contester les bons sentiments et les instincts généreux de la nature humaine, il est certain que les croyances religieuses positives exercent sur la morale une influence capitale, et que la morale indépendante finit toujours par dégénérer en empirisme et en utilitarisme.
A un esprit comme celui d’Augustin il fallait des opinions positives, et il devait plutôt en admettre qui répugnassent à la raison et au bon sens que de n’en pas avoir du tout! Cela est si vrai que, juste au moment où il était le plus inerédule, ilse laissa entrainer dans une grossière superstition *. Quelque illogique que puisse paraître cet état de lesprit, Augustin ne faisait que suivre l’exemple de Ja plus grande partie du monde gréco-romain de cette époque.
Malgré ies raisons que lui opposèrent Vindicianus et Nibride, il entra en relations avec les astrologues (mathemalici), qui prétendaient lire dans la position des constellations le sort réservé à chaque homme. Outre les in-
! Augustin suivit en cela le précepte proclamé plus tard par Descartes, dans sa morale provisoire (Discours de la méthode, 3e partie). 2 L°6, ch. 4 3 L 4, ch, 2-5.
un Ne dications que nous trouvons dans les Confessions sur la crédulité surprenante avec laquelle il s’abandonna à l’astrologie, le livre «contra mathematicos» renferme des détails instructifs sur les rapports qu'il eut avec le charlatan Albicérius ‘. Il crut assez longtemps à l'influence du soleil et de la lune sur les destinées humaines, jusqu’à ce que les aveux de Firmin, qui avait également fait grand cas de l'astrologie, lui eussent prouvé, par des exemples irréeusables, que les astrologues ne faisaient que spéeuler sur la crédulité du peuple ?.
Sans qu'il s’en doutàt lui-même, tous ces tatonnements devaient le ramener au christianisme. Cependant, avant d'arriver au terme où l’attendait sa:mère et où il allait enfin trouver la paix, il dut encore traverser une dernière phase ; c'était le platonisme. Cette philosophie, à dire vrai, ne l’éloignait pas du christianisme. Au contraire elle pouvait lui servir de transition entre le scepticisme de Carniade et la certitude du catholicisme.
Comme sectateur de la nouvelle Académie, il était loin de déprécier la philosophie grecque, et plus tard même il reconnaissait que plusieurs d’entre les sages du paganisme avaient émis sur le monde des théories estimables *, Aussi, bien qu’il ne sût pas le grec, il était impossible qu’il ne se familiarisät pas, fût-ce au moyen de traduetions, avec le «divin Platon». I est vrai que dans les Confessions il ne parle que de quelques livres des platoniciens. Mais le traité «sur la vie heureuse» nous permet d'admettre qu’outre les écrits de philosophes néoplatoniciens, il alu certains dialogues de Platon lui-même. Dans ce traité il dit en effet qu'il lut «un petit nombre des livres de
i Contra math., 1.1, ch. 6-9. 2 Conf. 17, ch. 6. 5 [L.5, ch. 1#.
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Platon». Son commerce avec ce philosophe détruisit enfin les derniers vestiges que son esprit conservait encore du manichéisme. En comprenant la théorie de Platon sur les idées, il parvint à admettre la possibilité et la réalité d’une substance spirituelle.
L’idéalisme de Platon ainsi que sa doctrine morale battirent également en brêche le scepticisme d’Augustin. A sa suite «il s’éleva du corps à l’âme, el de l’âme à Dieu”;» et l’insistance avec laquelle le disciple de Socrate pose comme point de départ de la sagesse la connaissance de soi-même, et combat dans l’homme les instincts charnels, dissipa les doutes qui avaient assiégé l’esprit d’Augustin par rapport à la conduite qu’il devait tenir.
Ajouterai-je que la belle théorie de Platon sur l’harmonie devait singulièrement attirer vers le grand philosophe, Augustin qui avait écrit lui-même un livre sur le beau et sur le convenable °? et dirai-je enfin que la question du mal qui avait en partie gagné Augustin au manichéisme se trouvait également résolue par la doctriue platonicienne suivant laquelle le mal n’est que la diminution de l'être?
Mais, bien que battu par tant de flots, Augustin devait s’aventurer dans de nouvelles mers, il devait être livré à de nouvelles tempêtes. Les prédications d’Ambroise qu'il goutait beaucoup et les instances de sa mère étaient sur le point de lui faire faire le pas qui le séparait encore de église, lorsque son ambition et ses passions se réveillèrent avec une nouvelle violence *.
Cette dernière crise cependant ne dura pas longtemps. N'était-il pas arrivé à la conviction qu'il ne pouvait
1 De beata vita, ch. 4. ? L:7, ch. 17: 3 Voyez p. 56. #4 °L.7, 6h5,12-17.,; 5 L.38,1ch. 5.1L/80%0h 41. E19,-ch10.