‹ Saint-Augustin d'après ses ConfessionsChapitre 8 sur 13 · EE D · texte numérisé non relu

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Aussi, sans qu'il soit entré, pour la plupart des questions philosophiques et théologiques, dans de longues considérations, ce qu’il en dit n’en ajoute pas moins des traits précieux au tableau que, dans les Confessions, il fait de lui-même. «Ce que je suis aujourd’hui, dit-il à Dieu, et dans ce moment même, beaucoup désirent le connaître. ...'. Je me montrerai donc à ceux que tx m'as ordonné de servir, non pas tel que j’ai été, mais tel que j'ai commencé à être *.»

Parmi toutes les questions qui ont préoccupé Augustin, celle qui à pour objet la nature et les attributs de Dieu, est, sans contredit, la plus importante, et la manière dont il l’a comprise donne, en quelque sorte, la clef de la solution qu’il a donné à toutes les autres.

Il convient, il est vrai, que nous n’avons qu’une connaissance imparfaite de Dieu. «Nous ne te voyons pas face à face, dit-il en s'adressant à lui, mais comme une image obscure que l’on aperçoit dans un miroir.»

L'existence de Dieu n’avait d’ailleurs jamais été pour lui l’objet du moindre doute. Mais, bien qu’il l’admit par la foi, il ne refusa cependant pas de la démontrer à ceux qui n'auraient pu croire en Dieu que par la raison, et, comme Fénelon la fait après lui avec tant d'éclat, il emprunte son principal argument à la religion naturelle. Dans un élan d'enthousiasme il s’écrie : «Nous sommes, me disent le ciel et la terre, parce que nous avons été faits; mais nous n’étions pas avant d’être; nous ne pouvons done avoir été faits par nous °.»

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L'existence du monde lui prouve donc celle de Dieu. Dieu, c’est le principe de tout ce qui existe, par conséquent il est antérieur au temps lui-même ; car «avant le temps, créé par Dieu, il n’y avait pas de temps ‘.» Augustin n’ignorait pas les arguments en faveur de l'éternité de la matière ; mais à ceux qui auraient pu lui demander ce que Dieu faisait avant de créer le ciel et la terre ?, il répond en toute franchise : «Je ne le sais pas °.»

Comme Dieu a créé le temps, il n’y a pour lui ni passé ni futur ; l'éternité, c’est le présent “ ; le passé devient présent par la mémoire, l'avenir par le raisonnement *.

Mais Dieu n’a pas seulement créé de rien ° le ciel et la terre, et même le temps ; il intervient encore d’une manière constante dans les choses humaines. S’il souffre du mal de dents, c’est à une intervention surnaturelle de Dieu qu’Augustin attribue ses douleurs ’; et si l’homme, cet être borné, arrive à se connaitre lui-même, c’est à la lumière de Dieu, qui l’éclaire, qu’il doit cette connaissance. C’est à Dieu seul qu’Augustin rapporte sa conversion et tous les événements qui l’ont amenée *, et si de pécheur qu’il était, il est devenu juste, c’est Dieu seul qu’il en glorifie *. Si les hommes parviennent à triompher de la faiblesse de la chair, c’est à Lui qu’ils le doivent ‘°. Toutes les idées que nous avons, toutes les paroles que nous prononçons, c’est Dieu qui les pense, c’est Dieu qui les prononce par notre bouche ‘”. Les sages voient tout en Dieu, et Dieu pense par leur esprit ‘*.

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Comme rien n’arrive sans une intervention toute spéciale de Dieu, tout ce qui est, doit naturellement, dans la pensée d’Augustin, être bon *. Lors même que certaines choses peuvent paraitre mauvaises par rapport à telles parties, toute chose cependant est bonne par rapport au tout et en elle-même *. La lumière, quoique odieuse aux yeux fatigués, est une chose excellente *.

Comme c’est Dieu qui fait tout ce qui est, il sait aussi d’avance tout ce qui arrivera. En effet, Augustin admet, de la manière la plus absolue, la prescience divine, et'en parlant du bonheur qu’il eut après son odyssée à travers tant de systèmes erronés, de revenir à la foi de l’Église, il appelle sa conversion «une issue que Dieu savait, mais que lui ne savait pas “.»

Augustin admettant que la puissance de Dieu est absolue, ne veui pas que Dieu puisse lavoir bornée par des lois immuables fixées par lui-même. Il est donc amené à admettre le miracle. 11 croit sans distinction à tous les récits surnaturels racontés dans la Bible * ; mais il croit encore que Dieu continue à faire des prodiges, et il rapporte des faits miraculeux arrivés de son temps encore ‘.

Mais Dieu n’est pas seulement tout-puissant et toutsachant, il est également l’être bon par excellence. Tout en admettant l’enfer, et des feux éternels, et des tourments proportionnés aux crimes *, Augustin déclare que Dieu ne veut pas la mort, mais la conversion des pécheurs *. Il a condamné le diable à la mort *, et son

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amour des hommes est si grand, que par ses promesses il s’est constitué lui-même leur débiteur ‘.

Ainsi que je l’ai fait remarquer dans la première partie de ce travail, au nom de Dieu se rattache toujours étroitement, pour Augustin, celui de Jésus. Mais il n’exprime pas, sur la nature du Christ, d'opinion particulière, et il n'entre jamais dans aucune discussion au sujet des questions agitées peu avant lui par Athanase et par Arius, par Nestorius et par Eutychès. Toutes les fois qu’il parle de Jésus, c’est ou bien pour se répandre dans des protestations d’amour pour lui, ou pour transcrire des passages du Nouveau Testament qui se rapportent à sa personne.

Jésus, d’après Augustin, c’est «l’Homme-Dieu, que Dieu a charge d’annoncer la vérité aux hommes *;» il est la seule voie que l’homme puisse suivre pour arriver à Dieu ; il est, d’autre part, le verbe, par qui tout a été créé “. On voit par ces passages qu'Augustin admet sans distinction toutes les opinions contenues dans le Nouveau Testament sur Jésus, le regardant tantôt comme un médiateur pour arriver à Dieu, tantôt comme une hypostase divine par le moyen de laquelle aurait été créé le monde.

Augustin n'hésite pas davantage à partager certaines croyances relatives à Jésus, et introduites dans la doctrine officielle de l’Église, quoiqu’elles ne se trouvent pas explicitement formulées dans le Nouveau Testament luimême. Telle est l’opinion, renfermée dans le symbole de Nicée, et selon laquelle Jésus serait descendu aux enfers *.

D'autre part, Augustin admet également le dogme de la trinité ©. Il avoue. cependant, comme il l'avait fait en

1L.B,ch.9. 2L.10,ch.93. 5 L.7,ch.48-49. 4 L. 11, ch, 6-9, 5 L. 40, ch.44 6 L.19, ch. 9.

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parlant de la nature de Dieu, que ce dogme est trèsdifficile à comprendre. «Qui peut comprendre la trinité toute-puissante ?.... Rares ‘sont les âmes qui savent ce qu’elles disent lorsqu'elles en parlent.» Aussi renonce-t-il à l'expliquer; il se contente de dire que ce dogme mystérieux doit présenter une certaine analogie avec l’âme humaine, qui est une, quoiqu’elle se manifeste de trois manières différentes, dans l’être, la volonté et le savoir.

Cependant son esprit était trop logique pour adopter une doctrine sans la comprendre. I] lui fallait done absolument des arguments pour admettre, sans froisser sa raison, ce dogme, regardé comme fondamental par l'Église. Voici comment il parvint à lever ses scrupules : «Je possédai déjà, dit-il à Dieu, le Père et le Fils, et enfin, croyant par la foi que Dieu est une trinité, je la cherchais dans les Écritures saintes, lorsque jy trouvais que ton esprit était porté sur les eaux ‘.»

Et voilà comment, grâce à la Genèse, Augustin a réussi à croire à la trinité.

Quant à la nature de la trinité, il croit qu’il n’est pas donné à l’homme de la comprendre. «Le comble de l’intelligence, dit-il, c’est de pouvoir voir la trinité dans l'unité, et l’unité dans la trinité *.» C’est encore dans la Bible qu’il trouva la clef de cette difficulté. Comme preuve de ce que Dieu est à la fois une trinité et une unité, il met en regard ces deux passages : Faisons l’homme à notre

dans lesquels il est question de Dieu au pluriel puis au singulier *.

image — et: Dieu fit l’homme à son image,

Nous ne pouvons nous empêcher de trouver ces-raisons au moins étranges ; et l'exemple d’Augustin, qui a MS, ch, 5. 2° L° 15, ch 2421, 15"ch, 26

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DEEr. . dre été une des intelligences les plus distinguées que l’humanité ait produites, nous donne, il faut en convenir, un exemple de la fragilité du jugement humain.

Après la théologie, l'anthropologie. La principale thèse de l’anthropologie d’Augustin, celle sur laquelle il revient le plus volontiers, c’est la dégradation de la nature humaine. Sans avoir besoin d’ailleurs des leçons de l’expérience, sa doctrine de l'intervention incessante de Dieu dans les choses humaines avait pour conséquence forcée celle de la faiblesse absolue de homme réduit à ses propres forces. Nous pouvons nous expliquer la manière tranchante dont il soutient cette opinion, quand nous songeons à ce qu’Augustin avait été d’abord et à ce qu’il fut plus tard ; quand su:tout nous nous rappelons que la transformation qui eut lieu en lui fut opérée en partie par Pétude des épitres de Paul. La question de l’origine du mal l'avait d’abord conduit au manichéisme; cette même question, quand il eut cessé de faire partie de cette secte, l’amena à la doctrine du péché originel ‘.

Augustin n’insiste pas, il est vrai, dans les Confessions, sur les questions qui furent l’objet de ses discussions avec Pélasge. Cependant il y expose des opinions en tout point semblables. «Nous sommes tous morts, dit-il, par le péché du premier homme, et de lui nous sommes tous nés dans la misère *.» Et ailleurs, quand il parle de ses désirs coupables, il les explique par ces seuls mots : «J'étais fils d'Adam *.»

1 Comp. Neander, Geschichte der christl. Rel. und Kirche, Hamburg 4826, I, p.807. 2? LE. 40, ch, 20, 3 L.8, ch. 10,

Il savait d’ailleurs, par sa propre expérience, quelles luttes l’homme est obligé de soutenir pour résister à ses mauvais penchants. Aussi stécrie-t-il dans un moment d’accablement : «La vie humaine, sur la terre, n’est-elle donc partout et toujours que tentation ‘ ?» — «Doué de «l'intelligence la plus heureuse et de la sensibilité la plus «exquise, il aiguisa par la culture des lettres et la philo- «sophie, la pénétration naturelle de son esprit, en méme «temps que les plaisirs auxquels il se livra avec ardeur «l’initièrent à ces mystères du cœur que l’expérience est «seule capable de révéler. Quand ses passions encore «frémissantes, mais déjà domptées, lui laissèrent quel- «que reläche, il se mit à s’étudier curieusement lui- «même *.» Il a fait, en effet, une étude approfondie des différentes tentations dont les hommes sont travaillés.

La première des tentations dont il parle, et qu’il considère comme la source des plus grandes misères dont souffre l'humanité, c’est la concupiscence. A l’époque où il écrivit les Confessions, il avait triomphé de ses mauvais désirs, et cependant les instincts charnels se faisaient encore sentir en lui avec une grande violence. «Ce qui nous éloigne de Dieu, dit-il, ce sont les passions charnelles ÿ.»

Le tableau qu’il a tracé des autres tentations n’est pas moins remarquable, et l’on peut dire que la partie des Confessions, consacrée à cet examen de conscience, est

1 L.10, ch. 28. ? Ferraz, Psychologie de Saint-Augustin, p. 1.

3 L.7, ch. 17. Jubes certe ut contineam a concupiscentia carnis et concupiscentia oculorum , et ambitione sæculi. Jussisti a concubitu.… Sed adhuc vivunt in memoria mea.... talium rerum imagines, quas 1bi consuetudo mea fixit, et occursant miht vigilant quidem carentes

viribus ; in somnis autem non solum usque ad delectationem, sed etiam usque ad consensionem factumque simillimum. L, 10, ch, 50.

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