Restât ut omnia ratione sint condita
3. De diversis Quœstionibus LXXXIII, Quœst. XLVI, n" 2 ; t. VI, col. 30.
4. Lib. XI, c. X, n" 3, Quant à lib. VII, c. xxviii, ce n'e.st qu'une allusion à la théorie platonicienne.
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car il n'ajoute rien à ce qu'on vient de voir. Mais TÉpître XIV, à Nébridius, essaie de résoudre une question fort curieuse et surtout fort importante.
Nébridius demande à Augustin s'il y a en Dieu une idée différente pour chaque individu : <( Vous demandez, lui écrit saint Augustin, si (le Verbe) contient en soi ridée de l'homme en général ou s'il contient aussi l'idée de chacun de nous. Grande question! Mais il me semble, qu'à considérer la création de l'homme, il y a seulement en Dieu l'idée de l'homme (en général), et non l'idée de vous ou de moi; au contraire, si l'on considère la succession des temps, il y a, dans cette vérité absolue, les diverses idées qui correspondent à chaque homme. » D'ailleurs, saint Augustin sent bien l'importance de la difficulté : (( Cela, dit-il, est fort obscur, et je ne vois pas quelle similitude pourrait le rendre clah*. » Ce qu'il ajoute n'a pas, en effet, une clarté suffisante. Mais enfin, il conclut : « Si donc Nébridius se trouve être une partie de cet univers, comme il l'est en effet, et si l'univers en sa totalité est constitué par ses parties, voici la conséquence : Dieu le créateur de l'univers n'a pas pu ne pas avoir en luimême l'idée des parties. Donc, qu'il y ait en Dieu l'idée de plusieurs hommes, cela ne fait rien à l'idée d'homme (en général), et pourtant toutes ces idées se ramènent, en façon merveilleuse, à un principe unique. » Ce qui doit s'entendre, sans doute, en ce sens : l'idée de tel individu ne se confond pas, en Dieu, avec l'idée de l'homme en général ; mais Dieu , dans une seule idée, voit l'homme en général et aussi tous les indi-
vidus; or, nous ne pouvons pas nous expliquer totalement le rapport entre Tidée de tel homme, et l'idée dliomme en général; il est seulement vrai que, sans pouvoir nous en rendre compte, ces diverses idées se réduisent à une seule. Enfin, pénétré de son impuissance, saint Augustin conclut qu'il sera plus facile à Nébridius de réfléchir sur la difficulté, que d'en trouver une complète solution : sed tu id commodiiis cogitabis. Dans les passages indiqués de V Interprétation littérale de la Genèse et de la Trinité, le mot idée ne se trouve pas ^ ; il y a pourtant une expression très claire et très complète de la doctrine : « Si nous lisons et si nous comprenons le mot : ce qui a été fait est vie en lui -, nous avons cette pensée : ce qui a été fait, doit s'entendre comme étant (d'abord) vie dans le Verbe ; et dans cette vie, le Verbe a connu toutes choses au moment où il les a faites; et, selon qu'il les a vues, il les a faites... Mais s'il les connaissait avant de les faire, c'est qu'évidemment, avant d'êtr'e faites, elles étaient connues en lui, et connues selon cette manière où elles vivent immuablement et éterïiellement, et où elles sont vie; mais elles ont été faites en cette manière selon laquelle chaque créature subsiste dans son propre genre ^. »
t. Il s'y trouve le synonyme ratio : « incommutahilihus œternisqiie ror tionibus » {De Genesi adlittermn, lib. V, c. xiii, n° 29; t. III, col. 331 ; ce chapitre est de même sens que Quœst. XLVI).
2. Saint Augustin veut que l'on lise : quod factvm est, in illo (VerOo) vita est (Jo. i, 3-4).
3. De Genesi ad Htteram, lib. V, c. xv, n" 33; t. III, col. 332 sq. Le passage Trinité (lib. IV, c. i, n» 3) est tout à fait de même sens.
ÏV
L'acte créateur n'introduit en Dieu ni succession, ni changement d'aucune sorte. C'est ici une question très vaste et très importante; elle a constamment occupé saint Augustin qui, à plusieurs reprises, en a donné la seule solution possible. Eit la solution, on le verra, consiste à exprimer l'immutabilité de Dieu et la mutabilité des choses créées : deux notions certaines, dont la première surtout a une clarté et une nécessité absolue ; mais aussi, deux notions que nous ne savons pas concilier; d'oii, pour nous, le mystère ^.
Et d'abord, l'acte créateur lui-même est l'exercice de l'énergie divine immuable, énergie sans commencement, sans interruption, et sans fin : (( Avant tout, souvenonsnous que l'action de Dieu ne s'accomplit pas par des mouvements temporels de l'âme ou du corps, comme fait l'action de l'homme ; mais Dieu opère par les vues éternelles, immuables et stables de son Verbe coéternel, et, s'il m'est permis de le dire, par une certaine influence de son saint Esprit également co éternel 2. »
1. On étudiera : 1°. [389] De la Genèse contre les Manichéens (lib. I, c. III ) et [393] Interprétation littérale de la Genèse, Livre inachevé, (c. m); — 2° [400] Confessions (lib. XI, c. vu, x-xiii, xxx-xxxi; lib. XII, CI, c. XV, xviii); — 3" [401-415] Interprétation littérale de la Genèse (lib. I, c. i,ii, xviii); — 40 [vers 416] Citéde Dieu (lib. XI, c. iv, v, xxi; lib. XII, c. X , XII , xiv-xvii).
2. De Gcncsi ad litteram, lib. I, c. xvm, n° 36; t. III, col. 260. — Cf. t. III : De Genesi, Liber imperfeclus, c. vu, n° 28; col. 231. Le principe rappelé au début de ce passage est exprimé deux fois en ce premier livre •• V c. i, no 2 ; coL 247; — 2° n" 6; col. 248.
Il faut encore savoir que la décision de créer ne ressemble pas à nos décisions humaines. Dieu veut toujours de la même manière; il ne forme jamais un dessein nouveau; il ne modifie jamais les desseins qu'il avait formés. Nous ne devons pas douter, et d'ailleurs notre intelligence ne peut pas douter sur ce point. Il n'y a donc pas lieu de se demander pourquoi Dieu a choisi tel moment plutôt que tel autre, pour créer le monde. La question ainsi posée, est du pur anthropomorphisme.
Or, les Manichéens s'arrêtaient avec insistance à cette question, et, outre qu'ils obéissaient à leur préjugé de dualisme , ils ne s'élevaient guère au-dessus d'un anthropomorphisme grossier. Mais plusieurs philosophes , des Épicuriens et des Néoplatoniciens, posent la même question, ou une question toute semblable i, et ils n'ont pas pourtant la simplicité des Manichéens. Saint Augustin devait instruire les Manichéens, et discuter les vues des philosophes.
Les Manichéens demandaient donc qu'on leur expliquât le début de la Genèse; et, disaient-ils, si le mot au commencement désigne le commencement du temps, « qu'est-ce que Dieu faisait avant de faire le ciel et la terre? Et pourquoi lui a-t-il plu brusquement de faire ce que jusqu'aloi^, pendant les temps éternels, il n'avait jamais fait? » Saint Augustin leur donne aussitôt cette réponse, qui est complète : <( Dieu, au commencement, a fait le ciel et la terre, non au commencement du temps,
1. Voir, dans l'édition de Louvain, les Commentaires de Coquée et de Louis Vives sur la Cité de Dieu (lib. X, c. iv; lib. XII, c. x-xiii, et surtout c. xiv-xvi).
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mais dans le Christ^. » Les Manichéens, dans leur grossièreté, supposent « une succession de temps pendant la- ({uelle Dieu ne faisait rien. Mais le temps ne pouvait pas s'écouler, puisque Dieu ne l'avait pas encore fait - «.
Or, leur impuissance à s'élever au-dessus du successif, les condamne à l'illusion; et, quoi qu'ils fassent, quelque longue durée qu'ils assignent à l'univers, ils ne gagnent rien ; car une durée infinie ne rendrait pas plus clair le pourquoi de la création, et elle ne ferait pas même que l'univers fût coéternel à Dieu. L'univers, en efPet, n'existe pas par lui-même, et il est muable; il n'y a donc rien de commun entre son mode d'existence , et l'être divin qui est, à la fois, nécessaire et immuable. « Que la témérité humaine se taise donc ^. »
On doit, enfin, laisser de côté toute question de temps, et se contenter de savoir que la volonté de Dieu est le principe de tout. Mais, lorsque nous parlons de la volonté de Dieu, nous énonçons une cause qui dans son existence est certaine à la fois en elle-même et pour nous, et qui dans son exercice est, pour nous, bien mystérieuse. Nous arrivons toujours à ce mystère : la volonté immuable de Dieu -décrète et produit le détail des choses changeantes : « En quelque manière, dit saint Augustin, que l'on conçoive le commencement du temps, — or ce com-
1. In principio de la Genèse avait été souvent entendu par les Pères au sens de : dans le principe, c'est-à-dire dans le Christ. On peut voir pour le détail : Pétau, Dogjn. Théol. De Trinitate, lib. V, c. v, n" 5. — Cf. Confess., lib. XII, c. xx, n- 29, et c. xxviii, n" 39 ; De Genesi ad littcram, lib. I, c. i, n" 2 ; c. ii, n" (>.
2. De Genesi contra Manichxos, lib. I, c. ii, n" 3; t. III, col. 174-175
3. De Genesi contra Manichxos, lib. I, c. ii, n° 4; t. III, col. 175.
moncement est chose secrète, impénétrable aux conjectures humaines, — voici un point sur lequel notre foi doit être très ferme, même si ce point dépasse notre pensée : toute créature a un commencement ; le temps lui-même est une créature; dès lors il a un commencement, et il n'est pas coéternel au créateur i. »
Le passage sur la témérité humaine est de 389 ; celuici où il est dit que nous ne concevons pas le commencement du temps, est de 393. Les Confessions, en 400, approfondissent davantage, et par là même, elles font ressortir plus vivement le mystère.
Saint Augustin y exprime d'abord l'immutabilité divine 2 : bientôt après, il considère l'objection : (( Si Dieu voulait éternellement que la créature fût, pourquoi la créature n'est-elle pas éternelle 3? » Or, cette objection, qui parait forte, n'est qu'un abus d'imagination : (( Les hommes (qui parlent ainsi sur la volonté de Dieu) ne vous comprennent pas encore, ô Sagesse de Dieu, lumière des âmes... Leur cœur va encore de-ci, de-là, parmi les mouvements passés et les mouvements futurs des choses, et il est encore vain. Qui le tiendra le cœur de l'homme pour qu'il s'arrête, et pour qu'il voie comment, dans "sa stabilité, l'éternité divine ordonne le passé et le futur sans être elle-même ni future, ni passée^? » Cette dernière phrase, d'ailleurs, ne doit
1. De Genesi adlitteram. Liber imperfectus, c. m, n°8; col. 223.
2. « Nec aliter quam dicendo facis, nec tamen et simul et sempiterne fiunt omnia qux dicendo facis » {Confess., lib. XI, c. vu, n° 9; 1. 1, col. 813).