De Musica, lib. VI, c. xi, n» 29; t. I, col
qui m'entraîne, c'est mon amour i. » Il reproduit bien des fois ce langage -. On peut d'ailleurs créer en soi des tendances très fortes ; cela se remarquera par rapport à certains goûts; saint Augustin choisit en exemple le goût pour la chasse : on avait d'abord été sur ce point dans un état d'indifférence, et il était alors facile de s'abstenir; mais on a pris l'habitude de chasser, on a suscité ainsi une force à laquelle on ne résiste que difficilement 2.
Toutes ces réflexions de saint Augustin sont d'une absolue vérité. Mais elles prêtent bien vite à une interprétation fâcheuse. Leibniz, qui, d'accord avec les jansénistes ^, réduit la liberté à la simple volition, employait naturellement le langage de saint Augustin. Mais c'était dans un sens tout autre. Une faut pas, d'ailleurs, chercher un langage différent; car saint Augustin s'exprime avec une parfaite justesse. Nos jugements, dans la réalité, se conforment spontanément à ses ré-
1. « Pondus meum amor meus » [Confess., lib. XIII, c. ix, n" 10; t. I, col. 849).
2. Comme exemples : « ita enim corpus pondère, sicut animus amore fertur » (De Civitate Dei, lib. XI, c. xxviii; t. Vil, col. 342; ibid., c. \, n" 18); — « quod affectibus contingit animse, hoc locls corpori : nara illa movetur voluntate, corpus autem spatio » {De vera Religione , c. xiv, n» 28; t. III, col. 134; — cf. De Quxstionibus LXXXIII, Quœst. LXVI, n 6; t. VI, col. 64).
3. De Quxstionibus LXXXIII, Quaest. LXX; passage curieux, auquel il faut comparer Contra Fortunatiiin Manichxum [392], Disp. II, n" 22; t. VIII, col. 124; saint Augustin y allègue en exemple l'habitude de jurer.
4. ThéodiccCy III« partie. — Leibniz mentionne et approuve la théorie de Nicole sur l'identité de la liberté et de la volition (n" 282). Il nomme et il approuve les jansénistes (n" 280).
flexions; nous n'avons garde, en effet, d'attendre de tout le monde, en chaque circonstance importante, une même décision : nous savons que chacun se détermine librement d'après ses aptitudes morales. Enfin, la question de liberté est infiniment complexe, et un philosophe soucieux, comme saint Augustin, de raconter l'activité humaine, ne pouvait manquer d'attribuer aux dispositions intérieures, une influence sur la décision libre. Or, cette influence laisse intacte « la libre volonté que Dieu n'a pas refusée à la créature raisonnable ^ ».
« Si l'on se plaît dans le service de Dieu, dit encore saint Augustin, on se procure la parfaite et la seule liberté -. » Il parle ainsi en 388. Il dira de même, vers 416 : « La première liberté consiste dans l'exemption du péché 3 »; et, quelques années plus tard [421], VEnchiridion 2:>orte cette formule définitive : « La vraie liberté réside dans la joie de bien faire ^. » Or, ce fait, dont il n'est possible à personne de douter, aide ou oblige à bien concevoir comment la reconnaissance d'une règle, bien loin de gêner la liberté, en assure au contraire la
1. In Epistolamad Galaias, n» 32; t. III, col. 2129. — Ce mot a une véritable importance dogmatique.
2. l>e Quantitate animxj c. xxxiv, n" 78; t. I, col. 1078; — cf. De Musica, lib. VI, c. v, n° 14; t. I, col. 1170 : «cul (Deo) uni summa libertate servitur ».
3. Tract, in Jo., Tract. XLI, n° 10; t. Ill, col. 1697. Le passage est à la fois célèbre et important. — Cf. ibid., n° 18.
4. C. XXX, n" 9; t. VI, col. 247. —Cf. : V De Civiiate Dei, lib. XIV, c. XI, n» 1; t. VII, col. 418 : « arbitrium igitur volunlatis tune est vere liberum, cum vitiis peccatisque non servit » (lib. XXII, c. xxi, n° 3; col. 806). Tout le numéro est à lire ; — 2" De Perfectione hominis, c. iv, n" 9 ; t. X, col. 296; c. LViir, n" 68; col. 280 sq.
perfection. Saint Augustin, dans sa lutte contre le Pélagianisme i, eut toute raison d'exposer en détail ce fait qui porte avec lui la plus incontestable clarté.
Leibniz, confondant la liberté avec la volition, ne se préoccupe pas de concilier notre libre arbitre avec la prescience divine ; car notre volition, pour avoir été prévue, n'en est que mieux notre volition. Leibniz pouvait ainsi justement se vanter d'avoir supprimé le mystère : « Plût à Dieu, ajoutait-il, qu'il fût aussi aisé de répondre à la question comment il faut bien guérir la fièvre -. » Saint Augustin ne procède pas avec tant de confiance 3; c'est que, pour lui, il s'agit de concilier la liberté réelle de la créature avec la prescience de Dieu. Il essaie deux fois cette conciliation : dans le traité du Libre Arbitre et dans la Cité de Dieu. Les deux endroits sont remarquables, non certes par la rareté ou par la force du raisonnement, mais par la netteté avec laquelle ils expriment la notion du libre arbitre. Et, en particulier, dans la Cité de Dieu, où il combat Cicéron, saint Augustin entend par liberté, comme faisait Cicéron lui-même, la
1. 1** Not. praec. in fine ; — 2° Operis imper fecti, lib. III, c. cxx; cf. lib. I, c. CI et ciii; enfin, c. cxxii.
2. Théodicée, IIP partie, n" 368, 369 (éd. Janet, 1866, p. 378). Leibniz examine la difficulté sur le péché originel, il cite Bayle {Dict., art. Jansénius, lettre G).
3. Sur la conciliation, deux passages classiques : 1° [388-395] Libre Arbitre (lib. III, c. ii, iv); — 2° [415] Cité de Dieu (lib. V, c. ix; on peut ajouter c. x).
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propre faculté de choisir. Il paraissait impossible à Cicéron de sauver à la fois la liberté de l'homme et la prescience de Dieu, il sacrifiait donc la prescience ; c'est là uniquement ce que saint Augustin lui reproche.
On voit, au traité du Libre Arbitre, que le secret de la conciliation consiste à ne pas confondre la prescience avec la causalité : « Votre mémoire, dit saint Augustin à Evodius, n'impose aucune nécessité aux choses passées ; la prescience de Dieu n'impose non plus aucune nécessité aux choses futures ^, » Mais plutôt, « il y aura volonté parce qu'elle est prévue de Dieu. Et il n'y a pas volonté, si la volonté ne s'appartient pas. Donc, Dieu prévoit aussi le pouvoir de la volonté. Donc, par la prescience de Dieu, ce pouvoir ne m'est pas enlevé; et, au contraire, il m'appartient d'autant plus sûrement- ». La Cité de Dieu n'ajoute rien à cela. On peut seulement s'étonner de ce que, dans sa discussion, saint Augustin ne parle pas du temps, dont il avait déjà, ailleurs, étudié la nature ^, mais on s'étonnera surtout de ce qu'il ne proclame pas expressément le mystère. Quoiqu'il en soit, il conserve toujours la propre notion de liberté. C'est ce que Ton verra mieux encore, en étudiant sa théorie sur la grâce, sur le péché et sur la vertu.
1. De Libero Arbiirio, lib. III, c. iv, n» 11 ; t. I, col. 1276.
2. Ibid.j c. iir, n" 8; t. I, col. 1275. — Bossuet reproduit ce raisonnement [Traité du Libre Arbitre, c. vu, surtout p. 162 et p. 163-164 [Lachat-Vivès]).
3. 1° [388] De Musica, lib. VI, c. vu, n" 19; — 2« [400] De Confessionibus, lib. XI, c; xx-xxviir. — Voir plus bas, livre III", ch. I, § i.
188 SAIXT AUGUSTIN.
Pelage fait de notre volonté presque un absolu ^. Il supprime le péché originel : Adam ne nous a transmis qu'un mauvais exemple ; il supprime Fœuvre de la rédemption : Notre-Seigneur n'agit sur nous qu'à l'extérieur, par ses exemples et par ses enseignements, il n'exerce pas en nous l'action intime qui suscite la volonté surnaturelle. C'est la ruine complète du christianisme : « Pelage, dit saint Augustin, reconnaît la grâce par laquelle Dieu nous montre et nous révèle ce que nous devons faire ; il ne reconnaît pas la grâce par laquelle Dieu nous donne d'agir et nous secourt pour que nous agissions ^. »
La grâce qui fait vouloir et qui fait agir, se nomme la grâce du Nouveau Testament, ou encore, la grâce de Jésus-Christ; elle s'oppose à ce que, depuis saint Paul,
1. Comme expression abrégée du Pélagianisme, voir : De Gratin Christi, lib. I, c. III, n° 4; t. X, col. 361 sq. — Cf. 1° De Dono perseverantix, c. II, n" 4; t. X, coi. 996 : les trois points essentiels contre le Pélagianisme y sont très bien marqués; — 2" Ep. CCXIV [426 ou 427], à Valenlln; Ep. CCXV [vers 427], à Vital ; on y remarquera, à partir du c. v, les douze définitions contre le Pélagianisme. — Pour l'bistoire détaillée, et aussi pour une exposition sévèrement augustinieiine de la doctrine : Cardinal Norris, Hisloria Pelagiana, 1673; nouvelle édition 1702; et Vindicix Augustinianx, toujours publiées avec l'Histoire. Voir aussi Bosslet, Défense de la Tradition et des saints Pères, le XIII» livre est décisif contre le jansénisme; FÉNELON, les ouvrages indiqués ci-dessus, p. 177; Pétau, De Deo Deique proprietatibus, lib. IX et X; le livre IX expose la doctrine de saint Augustin, le livre X la discute; il a pour titre du i" chapitre Retractatur Atigustini sentenlia : ce titre fit grand bruil; Pétau rappela qu'en latin rctractare ne signifie pas rétracter; d'ailleurs, le IX" livre vaut mieux; ajouter aussi la dissertation De adjutorio sine quo noii et de adjutorio quo; Tiiomassin, les ouvrages indiqués ci-dessus, p. 177.