‹ Saint AugustinChapitre 144 sur 292 · De yatura et Gratia, c. viir, n» 9; t. X, col · texte numérisé non relu

De yatura et Gratia, c. viir, n» 9; t. X, col

on a nommé la Loi, ou l'Ancien Testament : la Loi c'est la simple manifestation du précepte, il existe, d'ailleurs, entre la Loi et la Grâce, une différence dénature, non une différence de temps. Car, à toutes les époques, la justification a été produite par la grâce de Jésus-Christ. Aussi les justes de l'Ancien Testament n'appartenaientils pas au régime de l'Ancien Testament ^

Avant le péché originel, la grâce n'était pas ce que plus tard elle a du être : « Elle était un secours que l'homme abandonnerait s'il voulait; mais elle n'était pas un secours qui ferait vouloir 2. »

Le péché originel a transformé, selon le mot de saint Paul (Rom. ÏX, 21), le genre humain tout entier en une masse pervertie ; or, Dieu, par un choix mystérieux et très juste, tire de cette masse tous les élus que sa grâce doit sauver. Ce choix, c'est la prédestination, c'est-àdire, comme la définit saint Augustin, « la prescience et la préparation des dons divins, par lesquels sont infailliblement délivrés tous ceux qui sont délivrés ^, Mais les autres, oii sont-ils donc laissés par le juste jugement de Dieu, sinon dans la masse de perdition ^? »

1. « Homo in veteri Testamento sed non horao de vcteri Teslamento » {In Epistolam ad Galatas, n°43; t. III, col. 2136-2137). — Cf. Ep. CXCVI 1418], no 5; CXC [418], n° 6-8; CXATK [415], c. m, n" 12; surtout Ep. CXL [412], Honorato; De gratta Novi Testamenii, —Cf. De Civitaie Dei, lib. X, c. xxv.

2. « Adjutorium quod desereretsi vellet, et in quo permaneret si vellet : non quo fieret ut vellet. » {De Correptione et Gratia [426 ou 427], c. xi, n" 31 ; t. X, col. 935.)

3. « Prescienlia et prseparatio beneficiorum Dei quibus certissime liberantur quicumque liberantur. »

4. De Dono perseverantix [428 ou 429], c. xiv, n" 35; t. X, col. 1014.

A cette doctrine, ancienne dans l'Église, Pelage opposait une nouveauté; saint Augustin l'a dit en une phrase bien connue : « Vos théories sont merveilleuses, elles sont nouvelles, elles sont fausses*. » Cette phrase arrivait fort à propos, car saint Augustin venait de produire à Julien les explications doctrinales très claires et très précises données par les anciens Pères, depuis saint Irénée jusqu'à saint Jérôme -. 11 avait montré que les Pères enseignent très exactement la grâce et le péché originel, mais que, n'ayant pas d'adversaire à combattre, ils avaient parlé en toute sécurité, sans se prémunir contre les mauvaises interprétations, securius loqueban-

Lui aussi, bien avant que Pelage se montrât, connaissait la doctrine de la grâce et de la prédestination. Or, pour apprécier l'enseignement de saint Augustin sur la liberté, on doit se rendre compte de ce fait; et, pour cela, rien ne vaudra mieux que de réunir d'abord les formules les plus caractéristiques par lesquelles, au cours

1. « Mira sunt quse dicilis, nova sunt quœ dicitis, falsa sunt quai dicitis. » {Contra Julianum Pelagianum [421], lib. III, c. m, n" 7; t. X, col. 707).

2. Ibid.j lib. I, c. iii-vii ; lib. Il, c. ii, et jusqu'à la fin du livre. — Bien des fois, dans ses traités contre le Pélagianisme, saint Augustin cite les Pères; notamment : Contra duas Epistolas Pelagianorum [420], lib. III, c. X, n<>26; t. X, col. 608; lib. IV, c. viii-\ii; De Prœdestinatione Sanctorujn, c. III, n° 7; De Dono perseverantix, c. ii, n" 4 ; c. iii-vi, viii, n® 19, 20; c. ix-x, xvii-xx ; 0/;en".s imper fecti contra Julianum , lib. I, c. xlviii- Lii, Lix, Lxvi, Lxvii. Il allègue aussi, comme manifestation spontanée de la foi, les prières de l'Église : De Prœdestinatione Sanctorum, c. xiv, n" 27; t. X, col. 980.

3. Contra Julianum Pelagianum, lib. I, c. vi,n'' 22 in fine, l. X, col. 656. — Bossuet alléguait ce mot contre Fénelon.

de la controverse contre le Pélagianisme, saint Augustin a donné à sa pensée une expression définitive. Les voici :

1° « Les hommes sont agis pour qu'ils agissent, non pour qu'ils deviennent inertes ^ . » — 2° « Dieu ne commande rien d'impossible; mais en commandant il avertit de faire ce que Ton peut, et de demander ce que l'on ne peut pas 2. » — 3° « Pourquoi commande-t-il, si c'est lui qui doit donner? Pourquoi donne-t-il, si c'est l'homme qui doit faire? Pourquoi, sinon parce qu'il donne ce qu'il commande, lorsqu'il aide en vue de son action celui qui a reçu l'ordre ^. » Mettant en opposition le commandement par lequel on est averti ou instruit, et la grâce par laquelle la volonté est transformée, saint Augustin écrit : (( Par la loi des œuvres Dieu dit : Faites ce que je commande : et par la loi de la grâce il est dil à Dieu : Donnez ce que vous commandez^. » — 4° « Nous n'aimerions pas Dieu, si lui n'était pas le premier à nous aimer ^. » — 5° « L'apôtre dit : Qui vous a discerné? Qu'avez-vous que vous nayez reçu? (I Cor. IV, 7.) Or, à quiconque pense en Pélagien, on a toute raison de dire : Dieu couronne ses

1. « Agunturut agant, nonutipsinihil agant. » {De Correptione et Gratta [426 ou 427], C. II, n° 4; t. X, col. 918.)

2. « Deus impossibilia non jiibet; sed jubendo admonet, et facere quod possis, etpetere quod non possis. » {De Natura et Gratia [415], c. xliii, n° 50; t. X, col. 271.)

3. « Dat quod jubet cum adjuvat ut faciat cui jubet? » {De Gratia et Lihero Arhitrio; c. xv, ii° 31; t. X, col. 899.)

4. « Lege operurn dicit Deus : Fac quod jubeo; lege fidei dicitur Deo : Da quod jubés. » {De Spiritu et Gratia, c. xiii, n° 22; t. X, col. 214.)

5. « Nos non diligeremusDeurn, nisi nos prior ipse diligeret. » {De Gratia et Lihero Arhitrio, c. xviii, n" 38; t. X, col. 904.)

dons, non pas vos mérites ^. » — 6^ (( Dieu n'abandonne pas s'il n'est pas abandonné 2. » — 7^ « Avant le choLxde Dieu, on n'est pas encore digne; c'est le choix qui rend digne; mais quand Dieu punit, l'on est digne de châtiment 3. »

Toutes ces formules, à part la première et la dernière, se rencontrent aussi dans des ouvrages antérieurs à VIO. Une d'entre elles a même dans les Confessions [400] cette expression plus parfaite : « Donnez ce que vous commandez, et commandez ce que vous voulez », Da qitod jubés etjiibe quodvis ^. Une autre y figure aussi en ces termes : « Quiconque vous énumère ses vrais mérites, que vous énumère-t-il, sinon vos propres dons ^? »Le traité sur l'ylr^ de catéchiser les simples, contemporain des Confessions, contient cette formule connue : « S'il était pénible d'aimer, que, du moins, il ne soit pas pénible de correspondre à Tamour », Si amare pigebat^saltein redamare non pigeât ^. C'est de même sens et c'est aussi fort que :

1. « Dona sua coionat Deus, non mérita tua. » {IbicL, c. vi, n" 15; t. X, col. 890.)

2. « Non deserit, si non deseratur. » [De Naiura et Gratia, c. xxvi, n" 29; t. X, col. 261.)

3. « Nullum elegit dignum, sed eligendoeffîcit dignuni, nulluin tamen punit indignum. » [Contra Julianum Pelagianum , lib. V, c. m, n° 13 in fine;l. X, col. 791.)

4. Lib. X, c. XXIX. n" 40; t. I, col. 796; c. xxxi, n" 45; col. 798; c. XXXVII, n° 60; col. 804. — Plusieurs de ces formules furent adoptées par le concile de Trente (Sess. VI, c. xx ; Deiis impossihilia non jiibet..., et non deserit... Can. xxxii sur mérita et dona.)

5. « Quisquis autem tibi enumerat mérita sua, quid tibi enunierat, nisi munera tua. » (Lib. IX, c. xiii, n° 34; t. I, col. 778. — Ibid., lib. X, c. ir, n® 2; col. 780; c. iv, n° 5; col. 781.)

6. De calcchizandis rudibus [400], c. xv, n" 7; t. VI, col. 31 i.

nos non diligeremus Deum, nisi nos prior îpse diligeret. Les Confessions disent aussi que Dieu nous fait demander ce que, pour le moment, nous ne pouvons pas : « Ma foi que vous m'avez donnée vous invoque ^ Mais ceux qui ne vous invoquent pas, délivrez-les, afin qu'ils vous invoquent et que vous les délivriez 2. »

Mais il faut remonter plus haut.

A considérer dans les œuvres de saint Augustin l'enseignement sur la grâce, on discerne trois périodes : la première, de 386 à 389, qui est surtout une période de connaissance spontanée; la seconde, de 390 à 397, comprend les premières recherches réfléchies ; la troisième, à partir de 397, est celle de la connaissance exacte, précise, et, on peut dire, définitive.

Dès la première période 3, apparaissent presque complètes les deux formules : Da qiiod jubés et jubé quod vis, et : Noîi deserit si non deseratur. C'est en 386, dans les Soliloques : « Dieu nous abandonnera-t-il, ou est-ce nous qui l'abandonnerons *. » « 0 Dieu ! Si vous abandonnez, on périt, mais vous n'abandonnez pas^. » « 0 Dieu! ordonnez, je vous en prie, et commandez tout ce que vous voulez ; mais guérissez et ouvrez mes oreilles , afin

1. « Invocat te, Domine, fides mea quam dedisti mihi. » (Lib. I, c. i, n» 1 in fine; t. I, col. 661.)

2. « Libéra eliam eos qui nondum te invocant, ut invocent te, et libères eos. » (Lib. I,c. x, n" 16; t. 1, col. 668.)

3. Saint Ambroise avait déjà dit : « nunquam {Dominus) 5U05 deserit et relinquit. » [In Ps. CXVIII, n" 57 in fine.)

4. « liane nos deseret, aut a nobis deserelur? » (Lib. II, c. xv, n" 27; t. 1, col. 898.)

5. « Tu enim si descris, peritur; sed non deseris. » (Lib. I, c i, n" 6; col. 872.)

quej 'entende votre parole ^ » Quelque chose, au même endroit, contient tout le sens de la formule : nos nondiligeremus Deum, nisinosprior ipse diligeret : « 0 Dieu! celui-là vous cherche bien, en qui vous opérez de vous chercher bien^. » D'ailleurs, tout le début des So/z'/oç-wes est digne des Confessions. Le traité De la Genèse contre les Manichéens [389] appartient aussi à la première période. La date de sa composition rend d'autant plus remarquable ce qu'il enseigne sur la nature et sur les suites du péché origineL On y voit que Forgueil fait succomber Adam ^, et qu'une fois devenu coupable, l'homme est exposé à souffrir de tout ce qui l'entoure ^. Or, vers 420, Julien d'Eclane, reprenant une accusation famibère à Pelage '% s'adressait à saint Augustin en ces termes : « Au commencement de votre conversion, vous aviez sur le péché originel la même doctrine que moi. » A cela saint Augustin répondait : « Les livres que j'écrivis, simple laïque, au lendemain de ma conversion, existent; je n'étais pas encore instruit dans les saintes Écritures; cepen-

1. c( Jube, quseso, atque impera quidquid vis, sed sana et aperi aures meas, quibus voces tuasaudiarn » [Ibid., n°5; col. 872); cf. n" 3, col. 870 : « Deus (piem nemo quxrit, nisi admonitus... quem altendere hoc est quod amare... Deus per quem accepimus ne omnino perirenius. » Et aussi, lib. II, c. M, n« 9, col. 889 : « Pater noster, qui ut oremus, hortaris, qui et hoc quod rogaris praestas. »

2. « Omnis autem recle quœsivit, quem tu recle quaerere fecisti. » (Lib. I, c. I, n° 6; t. I, col. 872.)

3. « Per superbiam peccatum esse persuasum » (lib. H, c. xv, n" 22; t. III, col. 207). Ce chapitre, d'une parfaite précision doctrinale, aurait pu être écrit pendant la controverse contre Pelage.

4. Lib. I, c. XIII, n" 19; t. III, col. 182; cf. c. xvi, n" 26, col. 185; c. XVIII, n" 29, col. 187.

6. Voii- De Naturaet Gralia, à partir de c. lxi jusqu'à la fin du Irailé.

dant, dès cette époque, mes sentiments et même, selon les exigences de la discussion, mon langage, s'accordent avec l'antique doctrine et avec l'antique enseignement de l'Église universelle K )>

Le livre des Quatre-vingt-trois Questions commence la seconde période ; il en est le monument le plus considérable. On y trouve, dans cinq questions consécutives (LXV-LXX), la différence entre la Loi et la G?'dce- ; la nécessité, depuis le péché originel, d'une grâce plus forte et plus intime 3; la prédestination par laquelle Dieu tire de la masse pervertie les élus de son choix ^; la délectation qui incline tantôt vers le bien et tantôt vers le mal 5; enfin l'impossibilité d'éviter, pendant cette vie, toutes les fautes jusqu'aux plus légères^. Le traité de la Véritable Religion [390] ^ et même celui de VUlilité de croire [vers 391] contiennent quelques indications. Il y a beaucoup plus dans le traité du Libre Arbitre [388-395] ^. C'est au troisième livre de ce traité ^ que l'origine du péché et l'affaiblissement de notre libre arbitre sont expliqués par le péché originel. Il y a aussi, de 392 à 395, cinq Épttres dans lesquelles on

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