Op. imp., lib. I, c. lxxi; t. .\, col
conscience de tous, ou, pour l'appeler de son autre nom, là où le sens commun conserve sans hésitation , sans erreur, comme aussi sans vue profonde, la propre notion de péché ou de liberté pervertie, les philosophes qui méditent et dont les vues s'étendent sans pourtant pénétrer jusqu'au fond , imitent parfois Socrate et s'égarent comme lui, ou encore , à l'exemple d'Aristote , ils semblent ne voir pas directement la difficulté. Mais saint Augustin, ici comme partout, a le sentiment du mystère : « Pour assigner une limite à la recherche, dit-il, je demande la cause de la première mauvaise volonté. » Et il se trouve que nulle réalité ne peut être la cause efficiente de la volonté mauvaise ; « une volonté commence d'être mauvaise, non en raison de sa nature, mais parce qu'elle sort du néant ». — « La volonté mauvaise n'est pas un acte positif, mais une défection, quia nec illa effectio est, sed defectio^. Or, les causes de ces défections ne sont pas efficientes, je l'ai déjà dit, elles sont déficientes; et prétendre les découvrir, est la même chose que si l'on voulait voir les ténèbres, ou bien entendre le silence. Que personne, donc, ne cherche à savoir de moi ce que je sais que j'ignore; à moins peutêtre qu'on ne veuille apprendre à ignorer ce dont il faut savoir qu'on ne peut pas le connaître 2. » Il y avait quinze à vingt ans que le traité du Libre Arbitre proposait la
1. Cf. « In quantum habet (anima) aliquidmaliquod non est substanlia, in tantum mala est. Non tmmex profeciu, sed cj: rfe/ec^w liabet hanc consensionem » [405] {Contra Secundiiium Manichxum, c. xv; t. VIII, col. 590).
2. De Civitate Dei, lib. XII, c. vi; t. VII, col. 353, 354; et c. vu, col. 355. — Cf. lib. XIV, c. X et XI; — De Genesi ad litleram, lib. VI, c. xiv, XVI, et XX, XXIII; — Enchiridion, c. xii, n° 4 à c. xv.
même chose en ces termes plus courts et dignes d'être connus : « Si ce mouvement, c'est-à-dire si lliction d'aljandonner Dieu, est sans contestation un péché, pouvons-nous dire, pour cela, que Dieu est auteur du péché? Il est donc clair que ce mouvement ne vient pas de Dieu. Mais, d'où viendra-t-il? Voilà ce que vous me demandez; or, si je vous réponds que j'ignore, vous serez peut-être plus triste; et pourtant, j'aurai répondu la vérité. On ne peut pas, en effet, savoir ce qui n'est pas^. »
Ces deux passages, et tous les autres de même sorte, ne contiennent que l'examen, pour ainsi dire, métaphysique de la volonté mauvaise ; et sans doute, il est incontestable que le mal n'est pas une substance; on pourrait de même affirmer qu'il n'est pas une action positive. Mais enfin, si pour expliquer le j)éché il fallait ne recourir qu'à des négations, il ne resterait rien, pas même le péché. C'est ce que saint Augustin constate en disant : « Si le rien est cause du péché, il n'y a aucune cause 2. » Or, il y en a une, qui est la volonté, et il n'y a réellement que celle-là, car la persuasion qui pousse à mal faire , ne produit pas par elle-même le consentement : c'est la volonté qui le produit 3. On voit donc ainsi renaître toujours la même question : comment
1. De Libero Arbitrio, lib. II, c. xx, n" 5i; 1. 1, col. 1269. — Cf. Contra Secundinum Manichxum, c. xi, où il rappelle son traité De Lib. Arb. (t. VIII, col. 586 sq.).
2. De diversis Quœstionibus LXXXIII, Quœ.st. IV; t. VI, col. 12.
3. De suasione autem quidquid est, quia suasio non cogit invilum, ad ejusdem hominis voluntatem causa depravationis ejiis rodity sive aiiqivo sive nullo suadente depravatus sit. (76. , col. 12.)
DIEU. 21 i
concevoir la décision libre en faveur du mal? C'est la question que, dans le traité du Libre Arbitre, Evodius rappelle sans cesse à saint Augustin^; et il se trouvait qu'à ce moment, la préoccupation dominante d'Augustin était d'exclure le Manichéisme; Augustin s'attachait donc à montrer que ni Dieu, ni aucune substance extérieure à l'homme, ne produit en l'homme le péché ; il affirmait l'existence de la Hberté pervertie ; il éliminait toute autre cause du péché; mais il n'expliquait pas comment il se peut faire qu'une créature raisonnable, en état de bien juger, se décide, précisément, en faveur du mal. Il voyait pourtant qu'il y a là, en même temps qu'un fait indubitable , un mystère dont la solution complète nous échappe.
C'est, en effet, clans le traité du Libre Arbitre, que, peut-être pour la première fois, il examine expressément l'influence des inclinations secrètes et qu'il expose une doctrine sur ce qui, de nos jours, s'est appelé morale d'intention'^ : « On a su, dit-il, et on n'a pas