Enchiridion, c. xxv; t. VI, col
3. Voir ci-dessus les passages des Confessions et de \' Enchiridion, paragraphe viii.
la peine bien inutile de les chercher parmi les sauvages. Bientôt Leibniz veut démontrer contre Locke, qu'il existe une justice absolue et que les hommes la connaissent; il se décide donc à répondre : « On convient le plus souvent de ces (bons) instincts de la conscience, et on les suit même, quand de plus grandes impressions ne les surmontent. La plus grande et la plus saine partie du genre humain leur rend témoignage i. » Cette remarque, sans doute, rappelle avec raison que tous les hommes ont le sens de la justice, mais elle ne fait rien connaître sur les erreurs pratiquement invincibles.
La sincérité avec soi-même peut donc, quelquefois, ne pas suffire; et voilà le mystère; mais la sincérité avec soi-même est indispensable : « La raison, dit saint Augustin, pour laquelle tout mensonge est un péché, c'est que l'homme, dans le cas où il connaît la vérité, et dans le cas aussi où, par faiblesse humaine, il se trompe, doit exprimer ce qu'il a dans l'esprit : il n'importe que ce qu'il a dit soit vrai, ou qu 11 passe pour tel et ne le soit pas 2. » Or tout le monde comprend naturelle-
1. IS'ouveaux Essais, liv. I, chap. 11, n»9; éd. Janet, 1866, p. 59.
2. Enchiridion, c. xxii ; t. VI, col. 243. Saint Augustin s'est souvent occupé du mensonge; mais pour exposer en détail ce qu'il a dit, il faudrait un long chajûtre sur la morale pratique; or dans cet ouvrage un tel chapitre ne peut avoir sa place. Voici la liste des œuvres à étudier : 1" [395] De Mendacio; remarquer la délinition : mendacium est enuntiatio cum voluntate alicujus falsilatis, c. iv; t. VI, col. i90. — 2° [420] Contra Mendacivm. — 3» [428 ou 429] De Dono perseverantiœ, c. xv, \vi, ^xii; ce sont trois passages très curieux et trop peu connus. Saint Augustin y examine la question, s'il convient de prêcher au peuple la prédestination que le peuple risque de mal comprendre : il décide que l'on
ment que la mauvaise intention rend toujours coupable; il n'est pas aussi facile de comprendre que l'intention pratiquement jugée bonne ne justifie pas toujours; et pourtant le philosophe qui, sur ce point, ne raisonne pas comme saint Augustin, doit, comme Locke et comme Bayle, identifier la justice avec la coutume, ou bien, il évitera, comme Leibniz et comme Kant, de regarder directement la réalité. Car, pour le répéter encore, la réalité ici, ce sont des faits, tels que les spectacles de gladiateurs; et ni Leibniz ni Kant ne donnent, sur de pareils faits, une décision nette.
Rien, en nous, sinon l'exercice de notre volonté libre, ne peut rendre à Dieu l'hommage particulier que nous lui devons : « Nous ne savons pas tout ce que l'ordre divin fait de nous; c'est seulement par la bonne volonté que nous agissons selon la loi; mais pour tout le reste nous sommes agis par la loi^ »
« Ce sera merveille, dit encore saint Augustin, si la volonté peut se constituer dans un milieu tel qu'elle
doit, le plus possible, s'accommoder à la faiblesse des auditeurs; mais si, d'ailleurs, les circonstances obligent de dogmatiser, on n'hésitera pas à dire la vérité tout entière. Déjà, en 390, faisant allusion aux docteurs de de l'Église, il avait écrit ce mot : nonnulla obtegunt, sed milla mentiuntur {De vera Religione, c. xxxviii, n» 51 ; t. III, col. 145).
1. De diversis Quœstionibus LXXXIII [388-395], Quaest. XXVII;t. VI, col. 19; — cf. De Agone Christiano [396], c. vu, n" 7 ; t. VI, 294 : « aliud est facere quod lex jubet, aliud pâli quod lex jubet. Quapropter boni secundum leges faciunt, mali secundum leges paliuntur ».
n'y soit ni bonne, ni mauvaise i. » En effet, la nature de notre amour détermine notre état moral : « Ou nous aimons la justice, et alors notre volonté est bonne; si nous l'aimons davantage, notre volonté devient meilleure; si nous l'aimons moins, notre volonté est moins bonne ; ou, enfin, si nous ne l'aimons pas du tout, notre volonté n'est plus bonne ~. » C'est dans ï Enchiridion [421] que l'on trouvera parfaitement exprimée toute la pensée de saint Augustin : « Lorsqu'on demande d'un homme s'il est bon, on ne demande ni ce qu'il croit ni ce qu'il espère, mais ce qu'il aime 3. Quiconque, en effet, aime selon l'ordre, croit aussi et il espère selon l'ordre... C'est, enfin, la cupidité charnelle qlii règne là où ne règne pas l'amour de Dieu ^. »
Une âme dans laquelle règne l'amour de Dieu, ne sait en quelque sorte que pratiquer la vertu. Il est vrai que cette âme ne pense pas toujours expressément à aimer Dieu, mais dans sa distraction, elle obéit au sentiment général qui survit toujours en elle. La même conviction qui faisait dire à saint Augustin : (( Notre préférence dominante détermine nécessairement notre action^ » lui fera dire aussi, vingt ans plus tard : « Aimez Dieu, et faites ce que vous voulez », dilige et
1. De Peccatorum meritis et remissione, c. xviii, n°30; t. X, col. 169.