C. XII, n» 21 ; t. VIII, col
pouvoir de produire la science * », et que les philosophes convaincus de ce fait, n'ont rien à craindre des objections dirigées contre la sensation. Il avait voulu, d'abord, bien établir que Fintellection vaut par elle-même, et que sa légitimité absolue ne dépend en rien de la manière dont nous percevons le monde extérieur. Ainsi rassuré, saint Augustin écrivait donc : « Je ne vois pas ce qu'un académicien pourrait contre celui qui dit : je sais que cela me paraît blanc; je sais que cette perception auditive me plaît; je sais que cela a pour moi une saveur douce; je sais que pour moi cela est froid. [Le Sceptique) : Dites si, en elles-mêmes, elles sont amères les feuilles d'olivier que la chèvre recherche avec un tel empressement. [Augustin) : 0 l'obstiné, la chèvre n'est-elle pas plus modeste? J'ignore ce que ces feuilles sont pour le bétail ; mais à mon égard elles sont amères : Que voulez-vous de plus? [Le Sceptique) : Mais il existe peut-être quelque homme pour qui elles ne sont pas amères. [Aiig.) : Est-ce donc que vous voulez chicaner? Ai-je dit qu'elles sont amères pour tous? J'ai dit qu'elles le sont pour moi; et encore, je ne l'affirme pas pour toujours*. »
Zenon s'était aveuglément obstiné à défendre contre les sceptiques la vérité absolue de la sensation. Il « se laissa tromper, dit saint Augustin, par un fantôme de constance. Use montra aux Académiciens, et il se montre
1. [386] Contra Academicos, 11b. III, c. xi, n» 26; t. I, col. 948.
2. Contra Academicos, lib. III, c. xf, n° 26; t. I, col. 947 -9i8. — Cf. « quid eniin de moribus Inquirentem vel juvat Tel impedit, corporis sensus .' » [Ib., c. XII, no 27; col. 948).
à moi-même, comme mi homme opiniâtre. Après lui, cette foi pernicieuse des choses corporelles alla comme elle put; elle survécut en Ghrysippe, lequel, merveilleusement fait pour agir, lui communiquait la force de se répandre. Mais du côté des Académiciens, Carnéades résista avec plus de vigueur et avec plus de subtilité que l'on n'avait fait jusqu'à lui ; et vraiment, je m'étonne que cette opinion de Zenon ait pu persister encore ^ ».
En un mot, ce n'est pas selon leur nature, mais c'est selon le rapport établi par Dieu entre elles et nous, que les réalités extérieures nous sont connues et qu'elles nous donnent une impression agréable ou désagréable : saint Augustin oppose formellement cette considération au manichéisme de Fauste -.
Il observe encore, avec beaucoup de raison, que l'ex^ travagance des songes, de la folie et du délire affecte la seule connaissance sensible. Mais puisqu'il peut y avoir ainsi des représentations sensibles sans objet et puisque le même objet peut susciter en nous des représentations sensibles toutes différentes, il est clair que nous ne percevons pas en elle-même la réalité extérieure; nous sommes diversement affectés et nous ne percevons que notre modification actuelle ^.
1. Contra Academicos, lib. III, c. xvir, n» 39; t. I, col. 955.
2. [400] Contra Faustum Manichxum, lib. XXI, c. xiii; t. VIII, col.
3. — 1° Contra Academicos , lib. III, c. xi et xii; — 2° De Immortalitate animXy c. xiv, n*» 23; — 3» De diversis quœstionibus LXXXIII, Qusest. IX, qui est le passage le plus important ; ajouter sur ce passage :iîetractatmium, lib. I, c. xxvi, où, après avoir observé qu'après la résurrection notre perception sensible aura sans doute une autre nature, saint Augustin ajoute que nous ne pouvons pas maintenant nous la représenter.
Ce que les savants connaissent du monde extérieur, et les moyens par lesquels ils le connaissent, dépasse de beaucoup la pure sensation. Saint Augustin, qui en est bien convaincu, n'avait pas à instituer une étude détaillée sur l'induction et sur l'expérience. Il fait autre chose : il considère la connaissance particulière qui se nommerait aujourd'hui la connaissance scientifique, et il enseigne que cette connaissance ne pénètre pas le fond même des choses. Les savants, ou, selon son langage, les philosophes arrivent à constater curieusement et à prévoir bien des phénomènes ; ils devinent, et quoi qu'ils fassent, il ne leur est pas donné de comprendre la réalité substantielle des choses, ni le pourquoi fondamental de ce qui se passe.
Il y a là un enseignement de très grande importance ^ . Il faut voir avec quelle netteté saint Augustin le formule : La marche actuelle des choses « est, dit-il, plus ou moins connue de nous, par les sens corporels et par l'habitude 2 ». Les philosophes, observe-t-il encore, ont bien pu acquérir la certitude (( que toutes les choses temporelles arrivent d'après des décisions ou d'après des vues éternelles, rationïhus œternis fieri. Mais ont-ils pu, en suite de cela, percevoir d'après ces décisions mêmes ou
1. Voir : l» [400-416] Trinité (lib. IV, c. xvi, et xvii); — 2» [401-415] Interprétation littérale de la Genèse (lib. V, c. m, n° 28; c. xv, n° 33; c. XVI, n» 34); — Z" [vers 417] Cité de Dieu (lib. XI, c. xiix).
2. De Genesiadlitteram, lib. V, c. xii, 11° 28; t. III, col. 331.
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ces vues mêmes, le nombre des espèces animales, les germes primitifs de chacune d'elles, leur mode d'accroissement, l'harmonie qui se réalise par les conceptions, par les naissances, par les périodes de vie, par les morts ; ontils perçu dans les raisons éternelles, les mouvements commandés par le désir de ce qui est selon la nature et par Faversion de ce qui lui est contraire? N'est-il pas vrai qu'ils ont dû chercher toutes ces sortes de connaissances, non dans la contemplation de la sagesse éternelle immuable, mais dans les histoires où les lieux et les temps sont racontés, et qu'ils ont dii ajouter foi aux expériences et aux écrits des autres ^ ? »
Saint Augustin exprime ainsi, dans les termes conformes à ses convictions doctrinales, un grand fait que nul philosophe ne peut sérieusement ni contester, ni méconnaître. Il a réellement voulu dire que nous n'avons pas l'intellection du monde extérieur; mais comme il tient pour certain que toute intellection a pour objet Dieu toujours présent à l'intelligence, il dit indifféremment comprendre y ou voir dans la sagesse éternelle. Or, maintenant, il n'est question que de ceci : nous ne comprenons pas le monde extérieur, nous ne le percevons pas en cette manière essentielle et profonde, qui se nomme intellection. Voilà le fait bien précis.
Saint Augustin ajoute que les prévisions des savants ne reposent que sur une conviction obscure : « Il est possible de conjecturer l'avenir d'après l'expérience du passé ; ainsi ont fait les médecins qui, après avoir consigné par écrit leurs prévisions, les ont vérifiées eux-