ORIGINE ET NATURE DU MONDE EXTÉRIEUR
Saint Augustin ne tourna jamais expressément son effort vers l'étude de la physique et de Fhistoire. II se contenta de s'initier à ce que les hommes de son temps savaient de l'une et de l'autre. Il n'acquit donc jamais les connaissances curieuses du savant, et jamais non plus, il ne fut* dominé par la préoccupation de découvrir les secrets du monde extérieur. Mais lorsque les savants avaient pour eux l'expérience, il entendait qu'on ne leur opposât ni une autorité, ni des principes; il voyait aussi que la science n'atteint pas le fond même des choses ; et enfin, il aurait été merveilleusement en état de bien juger toutes les découvertes ou toutes les nouveautés scientifiques, et de seconder en philosophe le progrès de la science.
A l'époque de saint Augustin, ni l'histoire naturelle, ni l'archéologie ne faisaient rien soupçonner sur l'antiquité du monde. Aussi saint Augustin dut-il penser
que la date de la création se conclut des indications de la Genèse, et que l'univers ne remonte pas au delà de six mille ans avant Tère chrétienne^.
Ce ne fut pas, d'ailleurs, la question de date qui l'arrêta; ce fut uniquement la question des six jours : faut-il prendre à la lettre le récit de la Genèse? Dieu a-t-il, en efiPet, créé le monde en six jours? Voilà ce que saint Augustin se demanda de bonne heure. Or, dès l'origine, il vit dans l'histoire de la création tout autre chose qu'un sujet de recherche curieuse. Ce qui alors attirait son esprit, ce n'était pas le simple détail extérieur, la pure narration de faits enfin trouvés selon leur ordre. Saint Augustin avait bien plutôt le souci de constater si une autorité divine nous fait comiaître les secrets du monde extérieur, si elle rend inutiles nos investigations ou encore si elle les guide. Tel est le point sur lequel les Manichéens avaient excité son attention. Il avait d'abord voulu comparer l'astronomie des Manichéens et leur physique avec les expériences certaines des savants. Il avait donc entrepris une étude sérieuse : (( Je conservais, dit-il, bien des vérités proposées par les philosophes d'après l'observation de
1. De Civitate Dei, lib. XII, c. x sqq.; — lib. XV, c. xiii, n" 1; — lib. XVIll, c. XL. — Il considère comme pures fables les histoires sur l'anliquilé de l'univers; et en eflfet, ce n'étaient que récits fabuleux (lib. XII, c. x; et lib. XVIII, c. xl, où il dit : « cum enim ab ipso primo horaine, qui est appellatus Adam, nondum sex millia annorum compleanlur, quomodo non isti ridendi polius quam refellendi sunt, qui de spatio temporum tam di versa et hiiic cxploratx veritati tam contraria persuadere conantur », t. VII, col. 600). — Il discute la diversité de chronologie entre les Septante et l'hébreu : lib. XV, c. xiii.
l'univers; je me rendais compte par le calcul et par la succession des temps, et par le témoignage visible des astres; je comparais le tout avec les propos de Manès; car, emporté par son délire, il les a multipliés sans mesure ; et dans de tels propos, je ne trouvais l'explication ni des solstices et des équinoxes, ni des éclipses de lune, ni d'un seul d'entre les phénomènes que j'avais appris à connaître dans les livres de la sagesse séculière. Manès me commandait de croire, et il ne s'accordait pas avec les explications vérifiées par le calcul et par mes propres yeux^ Et d'ailleurs, il ne donnait pas petite opinion de lui-même; il s'efforçait de faire croire qu'en lui résidait personnellement, avec toute son autorité, l'Esprit saint, le consolateur et le soutien de vos fidèles. C'est pourquoi, convaincu d'avoir enseigné l'erreur à propos du ciel et des étoiles, du cours du soleil et de la lune, bien qu'en cela rien ne concerne la religion 2, son entreprise ne laisse pas d'être sacrilège 3. »
Il est bien clair qu'en étudiant la physique, et en se rendant compte de ce qu'elle est et de ce qu'elle peut, saint Augustin dut, à la même époque, songer au récit de la Genèse. Les Confessions ne donnent là-dessus aucun renseignement, mais les écrits composés après la conversion sont un témoignage très certain^.
1. De Co7ifessionibus, lib. V, c. m, n" 6; t. I, col. 708; cf. ibid., n^S.