Ibid
De même, expliquant au peuple l'Évangile selon saint Jean, saint Augustin mettait la plus grande insis-, .^ tance à répéter que Dieu produit par une intervention * également directe, et le miracle, et les phénomènes attribués aux lois de la nature ; il alléguait en exemple le miracle de Cana, la résurrection de Lazare, et la multiplication des pains ^ Il ne pouvait certes rien dire de plus fort que dans la Tinnité, mais il est bon de savoir que l'enseignement formulé dans ce livre, bien inaccessible au grand nombre, devait aussi, selon la pensée de saint Augustin, être solennellement proposé aux fidèles.
Parfois, il est vrai, le miracle est produit par une créature. Or, que le thaumaturge soit un ange ou qu'il soit un homme, son intervention ne supprime pas, et, bien plus, elle n'atténue pas l'intervention divine : « Les miracles sont dus à l'action ou à l'intermédiaire de ceux qui nous aiment selon la vérité et selon la piété ; mais en eux, c'est Dieu qui opère. Car il ne faut pas écouter ceux qui prétendent que Dieu étant invisible, il ne fait pas des miracles visibles 2. » D'ailleurs, saint Augustin n'aurait-il pas donné cette décision particulière, on devrait se souvenir qu'il refuse à la créature le pouvoir d'exercer dans le monde extérieur une causalité efficace.
1. Tract, VIII in Joannem, n" 1; Tract. IX in principio; Tract. XXIV, n" 1 ; cf. Tract. XLIX, n" 1 ; t. III, col. 1746 : « Si ergo per illum (Dei Filium) fada sunt omnia, quid mirum est, si resurrexit unus per illum, cum tôt quotidie nascanlur per illum.' »
2. De Civitate Dei, lib. X, c. xii; t. VII, col. 291 ; cf. De Genesi ad litleram, lib. IX, c. xvi.
Dieu qui produit, au même degré, le phénomène naturel et le miracle, ne met pas en réalité le miracle en dehors du cours des choses : « Nous disons de tous les prodiges qu'ils sont contre la nature; mais ils ne le sont pas. Car ce qui est fait par la volonté de Dieu, comment pourrait-il être contre la nature, alors surtout que la volonté d'un tel créateur est, pour chaque chose créée, sa nature propre? Un prodige n'est donc pas contre la nature , mais contre ce que nous savons de la nature^. »
A ce sujet, la Cité de Dieu ne fait guère qu'affirmer; on devra, pour trouver toute l'explication qui est ici possible, se référer à V Interprétation littérale de la Genèse. Or, rexpHcation développée par saint Augustin montre qu'à considérer l'ordre réel des choses, le miracle n'est pas, en soi, extraordinaire. Il appartient, en effet, non moins que les phénomènes ordinaires, à Tordre institué par Dieu, et il y appartient pour la même raison, c'est-à-dire que, dès l'origine, Dieu a mis dans l'univers le principe d'où devait sortir en son temps tel phénomène appelé naturel, et c'est aussi depuis l'origine que l'univers contient le principe d'où, par l'action de Dieu, doit sortir dans les circonstances voulues cet autre phénomène appelé miracle.
Une première fois, saint Augustin recherche et ex-
1. « Non contra naturam, sed contra quamest nota natura » {De CivitateDei, lib. XXI, c. viii, n" 2 ; t. VII, col. 721). Cf. sur le même sujet un passage très remarquable écrit en iOO : Contra Faustum Manichxum, lib. XXVI, c. III. — Voir aussi le mot : « cujus (Dei) voluntas rerum nécessitas est» {De Genesi adlilteram, lib. VI, c. xv, n"" 2Qin fine; t. III, col. 350).
plique avec quelque sul)tilité comment les choses créées portent en elles-mêmes le germe du miracle; il conclut alors en ces termes qui sont bien clairs et d'une importance doctrinale absolue : « Il reste donc que les réalités ont été créées susceptibles de l'un et (le l'autre développement, savoir : de celui que parcourent tous les jours les choses temporelles , et de celui selon lequel se produisent les choses rares et merveilleuses, en la manière où il a plu à Dieu de se conformer aux exigences du moment * . »
Un peu plus tard, dans le même ouvrage, il se livre à un examen plus approfondi, et il donne son explication définitive : « La puissance du Créateur, dit-il en parlant du miracle, possède en elle-même de quoi tirer de toutes ces réalités autre chose que Je contenu de leurs principes primitifs, séminales rationes, mais ce qu'elle en tire ne diffère pas pourtant de ce que le Créateur y avait mis avec l'intention d'en obtenir luimême tel résultat. En effet, la puissance divine ne s'exerce pas au hasard, elle se meut en vertu de sa sagesse 2; et, au temps convenable, elle -fait de chaque chose ce qu'elle y avait d'abord disposé en vue de son action. » Ainsi, Dieu a placé dans la nature le principe de tout ce qui arrive. Il a donc mis au fond des choses le principe du phénomène naturel, et un second principe, qui est celui du miracle. Et, afin de préciser par des exemples : la végétation des plantes,
1. De Cenesi ad lilleram, lit). VI, c. xiv, n« 25; t. III, col. 349.
2. Neque enim (Deus) potentia teineraria, sed saplenliœ virlulc oinnipolcns est. {De Genesi ad litteram, \ih. IX. c. xvii, n" 32; l. III, col. 406.)
les conditions de fécondité parmi les hommes ainsi que la faculté du langage, puis, chez les animaux, l'impossibilité de parler, ce sont autant de phénomènes naturels ayant leur principe dans les choses créées i. Mais à ces phénomènes naturels s'opposent la verge fleurie d'Aaron (Num. XVII, 8), la fécondité tardive de Sara (Gen. XVIII, 11; XXI, 2) et Tânesse de Balaam (Num. XXII, 28). Or, qu'il s'agisse de ces miracles, ou des autres-, « Dieu a donné aux réalités créées par lui, l'aptitude à fournir matière pour de tels résultats 3; car autrement, il ne lui serait pas possible d'en tirer ce qu'il n'aurait pas décidé, d'abord, qui en dût être tiré, puisque enfin il n'est pas plus puissant que lui-même ». Mais comment concevoir dans les choses cette aptitude à fournir matière pour le miracle? « Dieu, dit-il, la leur a donnée d'une manière particulière ; les choses ne peuvent pas la montrer dans leur mouvement naturel, mais elles l'ont par suite de leur création même qui les laisse soumises, dans le fond de leur nature, à ilne volonté plus puissante^. »
Cette dernière phrase ne présente, pour le sens, aucune difficulté ; il est vrai que , pour la traduction absolument littérale, on pourrait avoir des hésitations; et, d'ailleurs, il serait superflu de s'y arrêter. Mais ce qui importe, c'est de bien voir que les raisons primitives, séminales rationes, des phénomènes naturels et du mi-
1 . Horum et talium modorum rationes non tantum in Deo sunt, sed ab illo etiam in rébus creatis inditae atque concreatœ. {Ih.)