LA SOCIETE
Parmi les questions qui se rapportent à Tinstitution sociale, il en est bien peu que saint Augustin ait omises; il a notamment formulé des indications très nettes sur la direction qu'il convient de donner aux études, et sur les droits de la vérité ou sur la tolérance.
Saint Augustin veut que Ton donne aux études une direction chrétienne K II a constamment songé à la formation du chrétien parfait, et presque toujours à la formation du prêtre. Donc, ni les lettres profanes, ni les sciences qui ont pour objet le monde extérieur ne seront étudiées pour elles-mêmes. Les esprits qui ne peuvent pas s'appliquer en même temps aux sciences sacrées et aux sciences profanes, devront négliger les sciences pro-
1. Outre les indications données en note, voir : 1" [397] Doctrine chrétienne (lib. II, à partir de c. ix ; lib. III, qui, depuis c. xxv, n° 36, est de 426 ou 4!?7; et surtout lib. IV); — 2° [400] Confessions (lib. I, c. xvi, passage important); — 3° [406] Contre le Grammairien donaliste Cresconius, notamment lib. I, c. xm-xx); — 4" parmi les Épîtres [408] Ep. CI; [410] Ep. CXVIII, quiest une pièce capitale.
fanes. A plus forte raison, les hommes dont la mission sera d'enseigner aux autres les vérités delà religion, veilleront-ils à susciter en eux-mêmes une volonté surnaturelle et à se procurer la connaissance des choses saintes. Ce n'est pas que les lettres antiques et que la science du monde extérieur soient dignes de mépris, ni qu'elles offrent nécessairement quelque danger; elles méritent, au contraire , une juste admiration , elles peuvent donner à l'esprit de précieuses aptitudes.
Tel est l'enseignement qui ressort des nombreux passages qui viennent d'être indiqués et de beaucoup d'autres dont la signification n'est pas moins forte. Saint Augustin, dès le commencement, fut convaincu que la science profane, malgré son importance et son mérite, est par elle-même insuffisante. Il exprime certes, dans ses premiers ouvrages, une admiration exagérée pour les anciens philosophes ^ ; mais déjà il condamne l'étude curieuse des lettres païennes : « Qui supporterait, dit-il au second livre de Y Ordre ^ qui supporterait que l'on traitât d'ignorant celui qui n'a jamais entendu f>arler de Dédale et de son vol, alors que l'on ne traite pas de menteur celui qui a inventé cette fable, que l'on ne juge pas insensé celui qui la croit, ni impudent celui qui la prend pour sujet d'interrogation? J'ai grandement j)itié de ceux de notre monde, qui, surpris à ne pouvoir répondre à cette question : Comment se nommait la mère d'Euryale, sont accusés d'ignorance; mais eux, ils n'ont garde de donner à ceux qui posent de telles ques-
1. Contra A cademicos,\\\i.\\\, c. xvii, n" 37, et vid. Retraclionum, lib. I, c, I, n" 4 ; — /)e Or^/ine, lib. 11, n" 53; cl t'ù/.7?e<rac^, lib. 1, c. m, n" 3.
tions les titres d'hommes vains et ridicules , vanos et ineptos, plutôt que le titre d'hommes curieux^. » Saint Augustin avait donc déjà le sentiment qui, dans les Confessions, a inspiré le passage célèbre : « Malheur à toi, torrent de la coutume humaine ! Qui te résistera?. . . N'estce pas en toi que j'ai appris à connaître Jupiter tonnant et occupé de ses adultères?... Et cependant, ô torrent d'enfer, les iîls des hommes se précipitent en toi ; ils paient pour apprendre toutes ces choses, etc., etc. 2. »
A ne voir que ce passage, on croirait que saint Augustin condamne les lettres antiques ; on le croirait aussi, d'après une ou deux sentences de l'Épître GXVIII : « Je ne veux pas, écrit-il à Dioscore, que vous enseigniez des choses dont on devra perdre le souvenir pour que votre enseignement soit vrai ^. » Seulement, Dioscore attribuait à des curiosités d'érudition littéraire une importance absolue, et il supposait qu'Augustin, déjà vieilli dans l'épiscopat^, allait gravement discuter certains détails inutiles des Dialogues de Gicéron; il fallait donc bien qu'une réponse un peu forte le détournât de son erreur.
Au contraire, dans le traité De la Doctrine chrétienne , ouvrage proprement dogmatique, saint Augustin fait autre chose que de combattre un excès ; il indique dans quelles intentions et selon quelle mesure l'on doit s'appliquer aux lettres profanes. Or, remarquons que les