Lib. X, c. X, n° 14, et lib. XV, c. xii
prétention de savoir que Ton vit. On peut donc opposer tous les exemples de perception trompeuse à quiconque dit : Je sais que je vis; il n'en redoutera aucun; car, quiconque se trompe , vit ' . »
Saint Augustin, au même endroit, rappelle, pour l'approuver, son traité Contre les Académiciens. Il l'approuve aussi dans VEnchiridion où il le résume très brièvement, après quoi il dit : « J'ignore s'il faut s'entretenir avec ceux qui ne savent pas leur existence actuelle ; et vraiment, ceux-là prétendent ne savoir pas une chose qu'il leur est impossible de ne savoir pas. Et sans doute, en ne convenant pas de leur propre existence , les sceptiques s'imaginent éviter Terreur; mais enfin, s'ils se trompent, c'est précisément la preuve qu'ils vivent; car, à moins de vivre, nul ne peut se tromper. Que nous vivions, c'est donc chose vraie, et bien plus, c'est chose inattaquable ' . »
Chez saint Augustin, l'examen est aussi réfléchi et aussi fondamental que chez Descartes; mais la pensée est toute différente et infiniment plus juste. Descartes, en effet, veut affirmer à la fois, dans le cogito, l'indépendance de la raison humaine et la possibilité de
1. De Trinitate ,\ih. XV, c. xii, n° 21 ; t. VIII, col. 1075 sq. — Cf. lib. X, r, X, n" 14 : « Vivere se et meminisse, et intelligere, et velle, et cogitare, et scire, et judicare quis dubitet? Quandoquidem eiiam si dubitat, vivit : si dubilat unde dubitet, meminil; si dubiiat, dubitare se intelligit; sidubitat, cerius esse vult ; si dubitat, cogitât; si dnbitat, scil se nesciî e ; si dubitatjudicat non se temere consentire oportere. Quisquis igitur aliunde dubitat, de fiis omnibus dubitare non débet : qux si non essent, de ulla re dubitare nonposset » (col. 931).
2. Nos vivere non solum verum, sed etiam certum est (c. w, n" 7; t. VI, col. 2i2 sq.).
déduire d'un principe inattaquable, toute une philosophie qui, d'abord, ne s'y serait pas laissé voir, et qu'on aurait été contraint, comme malgré soi, d'en faire sortir. Saint Augustin a d'autres vues; il se préoccupe de la disposition intérieure à laquelle Descartes n'avait pas, en fait, la possibilité de penser; il sait ce qu'il y a de compliqué, de mystérieux, dans l'effort intellectuel. En un mot, saint Augustin sait de la formation intellectuelle ce que Descartes, peut-être, aperçoit un peu, mais dont il ne se montre nullement préoccupé. Aussi, malgré le cogilo, n'est-ce pas Descartes qu'il faut ici comparer à saint Augustin : c'est Pascal; ce serait aussi Bossuet, et plus particulièrement Fénelon^. Il y a chez Pascal, comme chez saint Augustin, la connaissance juste des conditions selon lesquelles l'activité intellectuelle s'exerce et arrive à constituer une doctrine : or, l'activité intellectuelle, dans son exercice, obéit toujours et malgré tout à un certain sentiment du vrai; et si elle constitue, parmi les philosophes, des doctrines bien diverses et bien incompatibles, c'est le mystère que, sans doute, nous pouvons raconter avec quelque détail, mais que nous ne pouvons nullement expliquer; et c'est aussi le danger ou le malheur contre lequel nul principe froidement abstrait et nulle formule claire ne peut garantir à coup sûr tout le monde. Tel est l'enseignement perpétuel et très explicite de saint Augustin; les fragments de Pascal ont la même signification.
1. Surtout à cause de trois opuscules qui sont les lettres V, VI et VII parmi les Lettres sur différents sujets de Métaphysique et de Religion.
Cet enseignement va recevoir une clarté nouvelle. Un sceptique, en effet, pourrait avouer limpossibilité et la contradiction intime du scepticisme ; il ne serait, pour cela, guère moins sceptique, et l'on n'aurait pas une ressource plus efficace pour l'amener à choisir, parmi toutes les philosopliies dogmatiques, une philosophie déterminée. Descartes, et, on peut dire, tous les autres philosophes dogmatiques, semblent croire que la ruine du scepticisme équivaut tout de suite au triomphe d'une philosophie. Le traité Contre les Académiciens dé^^asse, à ce sujet, les vues de Descartes : « Les sceptiques, dit saint Augustin, conviennent avec nous qu'il faut adhérer à la vérité. Mais, disent-ils, qui la montrera, la vérité ^? Et, sur ce point, je n'entreprendrai pas de lutter avec eux... Pourtant, quel est celui qui peut nous montrerla vérité, vous l'avez dit, Alype, et je veillerai bien à ne pas me séparer de vous. C'est une divinité, avez-vous dit ^, qui seule peut montrer à l'homme en quoi consiste la vérité : votre parole est courte, elle est pieuse, Rien, dans notre conversation, ne m'a fait plus de plaisir; rien n'y a été plus grave, plus probable; et si, comme j'en ai la confiance, un Dieu nous assiste, rien n'y a été plus vrai^. »