CHAPITRE I
LES HOMELIES SUR L \ HEXAEMERON J».
Les Œuvres de saint Basile consistent en ses dis* cours, ses écrits dogmatiques et sa correspondance. Tous les ouvrages qu'il composa ne nous sont point parvenus : au dire de Cassiodore, il écrivit des commentaires sur presque toutes les parties de TÉcriture Sainte. Parmi les écrits mis sous son nom, plusieurs aussi| à tort ou à raison, sont contestés. J^analyserai seulement ceux dont Tauthenticité ne peut faire doute : ils sont encore assez nombreux pour donner une idée de ce que fut en saint Basile Torateur et Técrivain.
« Basile — a dit M. de Broglie — est le premier orateur qu'ait compté TÉglise . Avant lui» Athanase avait harangué les soldats de la foi, comme un général qui monte à la brèche; Origène avait dogmatisé devant des disciples ; Basile le premier parle à toute heure, devant
toute espèce d'hommes, un langage à la fois naturel et savant, dont Téléganee ne diminue jamais ni la simplicité, ni la force. Nulle faconde plus ornée, plus nourrie de souvenirs classiques que la sienne; nulle pourtant qui soit plus a la main, coulant plus naturellement de source, plus accessible à toutes les intelligences. L'étude n'a fait que lui préparer un trésor toujours ouvert, où l'inspiration puise, sans compter, pour les besoins du jour. Pour ce mérite de facilité k la fois brillaute et usuelle, son condisciple Grégoire lui-même ne peut lui être comparé. L'imagination est peut-être plus vive chez Grégoire, mais elle se complaît en elle-même, et celui qui parle, entraîné à la poursuite ou de l'expression qu'il a rencontrée ou de ridée qu'il entrevoit, oublie parfois et laisse en chemin celui qui l'écoute. La parole est encore un ornement pour Grégoire; pour Basile, elle n'est qu'une arme, dont la poignée, si bien ciselée qu'elle soit, ne sert qu'à enfoncer la pointe plus avant. Il y a du rhéteur souvent, et toujours du poète chez Grégoire. L'orateur seul respire chez Basile*. » .
Il était déjà en possession de tous ses moyens, quand furent prononcées, avant son élévation à l'épiscopat, iies neuf homélies sur VHexaemeron. Le commentaire oratoire des six jours de la création fut donné par Basile pendant une semaine de carême. Il y prêcha deux fois par jour, le matin et le soir, sauf un jour, où il ne prêcha qu'une fois. Dans ces discours, d'un tour à la fois si antique et si chrétien, « se reconnaît le génie grec, presque dans sa beauté native, doucement animé d'une teinte orientale, plus abondant et moins attique,
I. A. de Broglie, V Église et V Empire romain au IV* siècle^ t. V, p. 190.
mais toujours harmonieux et pur^ » Ce sont, cependant, des discours improvisés. Cela se voit a la familiarité du trait, aux digressions où l'orateur se laisse entraîner, pour rentrer brusquement ensuite dans son sujet, à la brièveté avec laquelle il conclut son discours, s'il s'aperçoit qu'il a dépassé le temps convenable. On concevrait difficilement un meilleur modèle de prédication populaire. La pensée de Torateur reste toujours élevée, tandis que, par la simplicité du langage, par la multiplicité des tableaux, par l'abondance des anecdotes, par le soin d'intéresser, d'amuser même, il se met à la portée des plus humbles auditeurs. Entre le discours du matin et le discours du soir, on leur laissera le temps de faire le travail de la journée*. Un matin, cependant, Basile a parlé trop longuement. « Je ne m'en repens point, dit-il. Nous sommes en temps de jeûne; vous n'êtes pas attendus pour le repas. Que feriez-vous jusqu'à ce soir? Beaucoup, peut-être, joueraient aux dés, ou s'oublieraient dans les querelles que le jeu engendre. En vous retenant h l'église, je vous ai tenus loin des occasions de pécher'. » L'auditoire à qui il s'adresse, dans ce hardi et familier langage, ne se composait pas d'hommes seulement : les femmes et les enfants y étaient nombreux. Quand, avant ou après le sermon, leurs voix mêlées s'élevaient pour réciter en commun la prière ou entonner des chants liturgiques, c'était, dit Basile, un bruit comparable h celui de la mer se brisant sur le rivage. Mais ce bon peuple de Césarée, si attaché à la foi orthodoxe, ne rappelle pas seulement la mer par l'agitation de la sur-
I. Villemain, Tableau de V éloquence chrétienne au IV* siècle ,
ëd. 1849, p. ii4* a. Hexaem.^ III, i.