‹ Saint BasileChapitre 118 sur 137 · I. Homil.f · texte numérisé non relu

I. Homil.f

SERMONS ET HOMÉLIES SUR DES SUJETS DIVERS. 17î>

1er à leur cœur de pierre, » et leur prodigue les exhortations, les raisonneinents, tout ce qui peut convaincre et toucher. Si Ton veut voir jusqti*ou Basile est capable de pousser le pathétique, lorsqu'il plaide la cause des pauvres, qu'on lise, dans son homélie sur les avares, le tableau du père de famille réduit par la misère à vendre ses enfants. C'est un vrai drame, comme les temps antiques en ont vu, comme, même dans les périodes d'extrême misère, les sociétés modernes, que la charité persévérante de l'Église a depuis tant de siècles guéries de la plaie de l'esclavage, n'en connaîtront jamais.

« Comment vous mettrai-je sous les yeux les angoisses du pauvre ? Ayant tout compté, il vient de reconnaître qu'il n'a pas, qu'il n'aura jamais d'argent, et que son chétif mobilier vaut à peine quelques oboles. Que faire? Il tourne enfin ses yeux vers ses enfants, et se dit qu'en les mettant en vente sur le marché, il acquerrait quelque ressource pour se sauver de la mort imminente. Contemplez le combat qui se livre entre les tortures de la faim et l'amour paternel f La faim lui montre la mort terrible qui l'attend, la nature le retient, et l'exhorte à mourir alors avec ses enfants : poussé dans un sens, dans un autre, il succombe enfin sous l'implacable étreinte de la misère. Mais quel nouveau combat remplit l'âme de ce père ! Lequel vendrai-je le premier ? Lequel tentera davantage le marchand de blé? Prendrai-je l'aîné? Mais je respecte en lui le droit d'aînesse. Choisirai-je le plus jeune ? J'ai pitié de son âge, qui ne comprend pas encore la souffrance. Celui-ci est l'image vivante de ses parents : celui-là montre d'excellentes dispositions à s'instruire. Terrible incertitude! Où me tourner? sur lequel tomberai-je? contre lequel prendrai-je une âme de bête ? pour lequel oublierai-je la nature humaine?Si je les garde tous avec moi, je les verrai

tous mourir de faim. Sije vends Tun d'eux, de quels yeux regarderai-je les autres, qui me considéreront comme traître et perfide? Comment habiterai-je une maison où j'aurai fait moi-même une place vide ? Comment m'approcherai-je d'une table, dont la nouvelle abondance aura une telle cause? Enfin, après avoir beaucoup pleuré, le père met en vente le plus aimé de ses fils. Son affliction ne t'émeut pas. Quand la faim presse ce malheureux, tu prolonges son tourment par tes hésitations et tes ruses. Il t'offre ses entrailles, en échange de quelque nourriture : non seulement, au moment de le payer, ta main n'est pas frappée d'immobilité, mais tu marchandes sur le prix, l'efforçant de tirer un bénéfice de ce marché horrible ! Ni larmes ne t'émeuvent, ni gémissements ne t'attendrissent : inflexible, implacable, tu vois une seule chose, l'or* ! »

On se figure l'effet de telles paroles sur un auditoire pour qui les scènes si puissamment décrites étaient de l'histoire contemporaine, et où plus d'un, peut-être, pouvait nommer des acteurs de ces drames trop réels. Privée du mouvement, du geste, de l'action oratoire, cette éloquence, où tant d'émotion se mêle à tant d'art, nous trouble encore après quinze siècles. Saint Jean Chrysostome, si hardi à attaquer sans ménagement les mœurs de son temps, ne porte pas plus hardiment le fer dans des blessures saignantes. Aussi ne sera-t-on pas surpris que la page que nous venons de citer ait été tout de suite célèbre : saint Ambroise, placé devant les mêmes plaies sociales, ne trouvera rien de mieux à faire que de la traduire, traduction hbre et frémissante, aussi belle que l'original*.

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