‹ Saint BasileChapitre 124 sur 137 · Saint Grégoire de Nysse, Oratio II in XL Martyres · texte numérisé non relu

Saint Grégoire de Nysse, Oratio II in XL Martyres

il traduisit sous forme oratoire les sentiments que (lurent éprouver les spectateurs du martyre, et prêta aux martyrs eux-mêmes des discours admirablement en situation, mais qui, de toute évidence, ont été imaginés : quant aux faits, leur structure est si précise, le récit tellement circonstancié, qu'on ne peut douter de Texactitude au moins générale du canevas.

Analyser ces trois discours me mènerait trop loin. Je résumerai le plus court d'entre eux, le panégyrique de Julitta\

A Césarée habitait une veuve, Julitta, autrefois propriétaire de grands biens. « Elle était en procès avec un des principaux de la cité. Cet homme, avare et violent, qui amassait des richesses par rapine et par force, lui avait enlevé beaucoup de terres. Il avait réussi à s'approprier peu k peu les champs, les métairies, les trou^ peaux, les esclaves et tout le patrimoine de la veuve. Celle-ci se décida enfin à invoquer l'appui des tribunaux. Il s'y présenta entouré de complices, de faux témoins, et muni de présents destinés h corrompre les juges. Le jour fixé pour le procès était arrivé : l'huissier venait d'appeler la cause : les avocats étaient prêts. Julitta commençait à dévoiler les fraudes de son adversaire : elle établissait contre lui les origines de sa propriété et la durée de sa possession : elle se plaignait de Taudace et de la cupidité du spoliateur. Soudain celuici, s'élançantau milieu du forum, déclara qu'elle n'avait pas le droit de lui faire un procès. Car le droit commun n'existait pas pour ceux qui n'adoraient pas les dieux des empereurs et n'abjuraient pas la foi du Christ. Le président lui donna raison. On apporta de l'encens et

I. Homil, y, i-a. Le reste de rhomëlie est la suite du sermon sur Taction de grâces, commencé la veille.

un brasier, et Ton proposa aux plaideurs celte alternative : ou de renier le Christ, et de jouir de la protection des lois ; ou de garder leur foi et de ne plus participer ni à la justice, ni à aucun des privilèges de la cité. Telle était, en effet, Tinfamie de Tédit rendu par les empereurs alors régnants. »

Saint Basile fait ici allusion au premier édit de persécution promulgué par Dioclétien et Galère en 3o3, qui refusait, dit Lactance, aux chrétiens tout droit d'ester en justice, même pour demander réparation d'un dommage'. Julitta n'hésita pas. « Périsse la vie, dit-elle, pé» rissent les biens, périsse mon corps même, avant que sorte de ma bouche une seule parole contre Dieu mon Créateur 1 » A toutes les instances comme à toutes les menaces du juge elle répondit en se proclamant la servante du Christ, et en maudissant ceux qui voulaient l'entraîner au parjure. Le magistrat, irrité, non seulement la déclara déchue de tout droit sur les biens qu'elle revendiquait, mais encore la condamna, comme chrétienne, à être brûlée vive. Julitta marcha joyeusement au supplice. « Aux femmes qui l'assistaient elle recommandait de demeurer fermes dans la piété, et de ne pas s'excuser sur la faiblesse de leur sexe, a Nous avons été créées, dit-elle, comme l'homme à l'image de Dieu. Le Créateur nous a faites aussi capables de vertu. Nous sommes les égales de l'homme en toutes choses; non seulement chair de sa chair, mais os de ses os : aussi Dieu exige-t-il de nous une foi non moins solide et non moins robuste que la sienne. » Parlant ainsi, elle s'élança sur le bûcher comme sur un lit glorieux, et, pendant que son âme montait vers le royaume du ciel, le feu étouffait son corps sans le détruire. » Saint Basile parle alors du

I, Lactance, De mort, pers,, i3; cf. ibid,, i5.

tombeau de Julitta, placé dans l*atriutn d'une des églises de Césarée, de la source rafraîchissante et salutaire qui jaillit au lieu même où avait été le bûcher, puis il conclut, avec sa sobre éloquence : « Hommes, ne vous montrez pas moins pieux que les femmes. Femmes, ne soyez pas indignes de cet exemple; mais, renonçant à toute excuse, embrassez la piété, puisque Texpérience a prouvé que la fragilité de votre sexe ne peut être un obstacle aux meilleures et aux plus belles actions. r>

On se rend compte, par ce résumé et par ces citations, de la valeur des panégyriques prononcés par saint Basile. « Quand je lis ses éloges des martyrs, dit Grégoire de Nazianze, je méprise mon corps, je deviens par Tâme le compagnon de ceux qu'il a loués, et je brûle de combattre comme eux'. » Inspirer de tels sentiments est le premier désir du pieux orateur : il n'exalte les saints que pour susciter d'autres saints à leur exemple, et il parle d'autant plus éloquemment des martyrs que, par le fait de l'arianisme, l'ère du martyre n'était pas encore close pour les chrétiens. Mais il se propose aussi de nous renseigner exactement sur les héros qu'il célèbre. On demanderait vainement à ce ferme esprit ces légendes gracieuses et fleuries, où le sentiment a plus de part que la science, qui germèrent spontanément autour de tant de saints tombeaux. Malgré l'éclat de la forme, ses narrations sont simples et précises. C'est de l'histoire, traitée par un orateur, mais, visiblement, c'est de l'histoire.

I, Saint Grëgoire de Nazianze, Oratio XLIII^ 67,

îl.

CHx4.PITRE IV

J'ai parlé longuement de Tœuvre oratoire de saint Basile, parce que Thomme, avec ses qualités si diverses, avec ses dons de nature et ce que Tétude et la sainteté y ajoutèrent, se laisse voir là tout entier.

Né pour le gouvernement et Taction, vrai conducteur d'âmes, Basile devait être avant tout orateur. C'est par la parole qu'on gouverne. Au iv* siècle, la vie publique n'existait plus. Cette puissance formidable qu'est de nos jours la presse n'était pas encore. Seul l'orateur chrétien avait le pouvoir de répandre des idées et de donner une direction aux esprits. Sans doute, les sophistes continuaient à attirer autour de leurs chaires la foule sensible à l'art de bien dire ; mais ce plaisir superficiel effleurait seulement les âmes : le vide qu'elles ressentaient, après avoir goûté les déclamations de l'école, leur faisait apprécier davantage les enseignements plus substantiels de la chaire chrétienne. Là, ce n'était plus de fictions que les entretenait l'orateur. Il touchait, avec la plus grande liberté, à tout ce qui fait la vie des âmes, dogme, morale, questions sociales. La prédication n^était pas encore un genre littéraire, ayant des règles, enfermé dans des cadres inflexibles. Même quand elle atteignait la plus haute éloquence, elle ne cessait d'être

naturelle et familière. Les événements de chaque jour, les plus petits détails parfois de l'existence populaire, s'y reflétaient comme dans un miroir. Le peuple se reconnaissait dans Torateur chrétien. Celui-ci n'était un étranger pour personne. Il avait grandi, le plus souvent, dans la ville où il exerçait le ministère pastoral. Il s'était mêlé à la vie de tous. De sa chaire, il aurait pu nommer beaucoup de ses auditeurs. Il lisait leurs sentiments et leurs pensées sur leurs visages. Il avait expérimenté de longue date les cordes qu'il fallait toucher pour éveiller dans leurs cœurs les émotions salutaires. Il savait de quelles erreurs ou de quels entraînements il était plus utile de les défendre. Comme le Sauveur lui-même, il pouvait dire : « Je connais mes brebis et mes brebis me connaissent. » Tel fut Basile h Césarée, tel sera, un peu plus tard, Jean Chrysostome à Antioclie et à Constantinople. On comprend que les discours de tels hommes n'aient rien d'arbitraire ou de conventionnel, aillent toujours au but, et soient encore pour nous si vivants. C'est par la parole que Basile se donna le plus aux âmes. Sa vie relativement courte, remplie d'affaires, d'œuvres et de soucis, ne lui laissa peut-être pas le loisir de composer beaucoup de livres. Au moins en estil resté peu qui puissent avec certitude lui être attribués. Nous connaissons déjà, pour les avoir étudiés ailleurs, ses écrits ascétiques, c'est-à-dire ses deux recueils de Règles*. Saint Grégoire de Nazianze parle des livres que Basile publia pour la défense de la foi chrétienne, et les compare « à un feu dévorant qui anéantissait l'erreur comme le feu du ciel réduisit Sodome en cendres*. » De celte catégorie d'écrits subsistent seuls

Page 1