CHAPITRE VI
des monastères s'élevaient des hameaux qui y sous les lois protectrices des moines , devenaient plus tard des bourgs et des villes... Combien de grandes cités, combien de riants villages de notre France ^ ne rappellent pas par leurs noms cette origine monastique ! Autour de Téglise y sous les murs de l'abbaye « venaient se grouper les populations désarmées , les ouvriers , les artisans y les laboureurs timides. Pour protéger la colonie contre l'invasion étrangère ou contre les agressions de voisins dange^ reux, on creusait de larges fossés , on élevait de hautes murailles. Puis, à cette multitude, garantie contre les dangers du dehors , mais non contre les divisions intestines , il fallait une magistrature choisie dans ses rangs. De là Thôtel-de-ville avec Téchevinage ^ de là la cité proprement dite j croissant , dans son enfance , sous la protection religieuse, et acquérant la liberté, lorsque la force et les richesses lui étaient venues.
Du sein du cloître , école de sagesse et de prudence , sortaient aussi ces dignes évoques qui gouvernaient le troupeau de Jésus-Christ, et qui, admis dans le conseil des rois , tempéraient par leur douceur éclairée les volontés fougueuses et souvent cruelles de ces demi-barbares. Saint Lambert, saint
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Médard , saint Léger, saint Ferréol , saint Maxime, saint Amand , saint Amé , saint Arbogaste y avaient tous connu la discipline monastique. Seuls le clergé et les religieux cultivaient encore les lettres et les sciences ; ils transcrivaient les œuvres de Tan* tiquité, celles des Pères et des Docteurs de l'Eglise ; ils écrivaient l'histoire de leur temps , la biographie des saints personnages qu'ils avaient connus et vé** nérés ; ils composaient des ouvrages de piété et des chants religieux. Toute la vie intellectuelle de l'é-^ poque était réfugiée au fond des monastères , où elle s^alliaît au travail des mains et aux labeurs apostoliques.
Pourtant l'institut de saint Benoît « quoique appuyé sur les fortes bases de l'humilité et du travail , subit les événements attachés aux choses humaines. . , La ferveur première se ralentit ; la \i* gueur de la règle s'affaiblit par des concessions à l'esprit de mollesse ; les abbayes , devenues riches en biens de la terre , parurent plus pauvres en vertus , et leurs richesses fatales excitèrent la convoitise des gens du monde. On vit, au huitième et au neuvième siècle y des leudes et des princes du sang royal se placer à la tête des monastères , en prenant le titre d'abbés-comtes ou d'abbés-laïcs. On com-
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prend de quels abas cette étrange gestion fut suivie, c Nous voyons, disaient les évéques au roi Charles le Chauve , nous voyons la colère de Dieu qui vous menace ainsi que nous-mêmes , à cause des rapines et des crimes atroces qui se commettent , et surtout parce que les séculiers osent retenir pour leur usage les biens de l'Eglise , que les rois et d'autres fidèles avaient consacrés à la nourriture des serviteurs de Dieu et des pauvres, à Diospitalilé envers les étrangers , au rachat des captifs , à la construction des temples. Les serviteurs de Dieu manquent de pain et de vêtement; les pauvres ne reçoivent plus l'aumône accoutumée ; on délaisse les voyageurs ; on ne songe plus aux captifs. Si de pareils maux nous étaient infligés par les païens . il n'y aurait qu'à prendre patience ; mais , hélas ! l'oppression nous vient de nos propres enfants , c'est-à-dire de ceux que nous ou nos prédécesseurs avons engendrés en Jésus*Christ... Les laïcs, chose inouie jusqu'à présent, se sont emparés intégralement de plusieurs lieux saints ; ils ont usurpé une portion de quelques autres... »
Mais Dieu ne laisse pas périr ainsi les œuvres inspirées par son divin Esprit. Il suscite, au moment voulu, des hommes de sa droite, qui soutiennent Té-
difice ébranlé, et qui communiquent à tous les cœurs le feu sacré qui les anime. Saint Benoît d'Ânian/e fut choisi pour relever TOrdre de saint Benoit; il trouva un chaleureux appui en Louis le Débonnaire et en Charles le Chauve , et, dans le concile d'Aixla-Chapelle , rassemblé par ses soins , il donna à Tordre monastique de nouveaux règlements, fondés sur la règle de saint Benoît : la régularité parfaite , la ferveur extrême qu'il fit régner dans son abbaye de Saint-Corneille-d'Inde , devint un modèle pour les autres maisons religieuses; et Tordre bénédictin , rafTermi de nouveau , poursuivit ses travaux pacifiques , au milieu des désordres croissants de la société, livrée aux divisions intestines, et désolée par les ravages des pirates normands.
Les maisons de TOrdre se multipliaient , et , à dater de Tan 900, elles se séparèrent en diverses congrégations, qui toutes ont ajouté quelques constitutions particulières à la règle primitive. Une des plus célèbres est la réforme de Cluny , abbaye située en Bourgogne, non loin de Mâcon. Ce fut le bienheureux Bernon qui en fut le fondateur. Il descendait des comtes de Bourgogne, et il fut habitué dès Tenfance à la discipline monastique. Aidé de saint Odon , son collègue , il établit à Cluny la stricte
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observance de saint Benoit , et il répandit dans ce monastère et dans tons ceux qui en dépendaient , le zèle le plus ardent pour la maison du Seigneur. Un seul trait suffira pour faire juger de l'attention et du respect des religieux de Cluny pour tout ce qui r^rdait le service divin. Voici comment ils pré-* paraient les hosties qui devaient servir au sacrifice de l'autel. Ils choisissaient premièrement le froment grain à grain, et le lavaient avec grand soin. On le mettait dans un sac qui ne servait à aucun autre usage y et un senriteur, reconnu pour homme de bien, le portait au moulin ; il lavait les meules; les couvrait avec des rideaux, et revêtu d'une aube se cachait le visage d'un voile. La farine n'était passée que dans un crible net et bien lavé , et trois prêtres, assistés d'un frère convers, vêtus d'aubes de fin lin , faisaient cuire les hosties dans le fer, témoignant, par ces cérémonies extérieures, de leur foi profonde et d^ leur respect pour le sacrement des autels. Leur austérité était grande, et leur charité plus grande encore; ils nourrissaient les pauvres du fruit de leurs travaux. Ils donnaient aux jeunes enfants qu'on leur confiait les mêmes soins , la même éducation que des enfants de princes auraient pu recevoir dans la maison de leurs pères.
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Ce monastère eut la gloire de compter parmi ses abbés un grand nombre de saints canonisés. C'est à l'un d'eux , saint Odillon ^ que l'on doit l'institution de la fête des fidèles trépassés. Pierre le Vénérable, qui fut le digne successeur de saint Odon , de saint Odilon , de saint M ayeul , de saint Hugues y étendit l'Ordre de saint Benoît jusqu'en Palestine;
Cluny donna à l'Eglise les souverains pontifes Ur-
bain n, Grégoire Vil et Pascal II; et jusqu'à la ré-
Tolution française, la célèbre abbaye conserva sa puissance et surtout le renom de sa piété et de sa charité.
Parmi les autres réformes importantes de l'Ordre de saint Benoît en France, nous devons citer celle de Saint-Maur et celle de Saint-Vannes. C'est à dom Grégoire Tarisse que l'on doit la première. Homme de Dieu, d'une prudence rare, d'un grand zèle pour le service du Seigneur et pour les solides études , il fut honoré de la confiance d'Anne d'Au» triche , régente de France , et de l'amitié de saint Vincent de Paul et de M. Olier ; il donna aux religieux de sa réforme une vive ardeur pour les travaux intellectuels ; il appliquait tous ses religieux aux sciences et aux arts pour lesquels il leur reconnaissait le plus d'aptitude; et ce fut grâce à ses
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soins que commença j dans Tabbaye de Saint-Germain-des-Près à Paris ^ od il résidait, cette suite d'esprits distingués et de savants illustres qui ont donné un si grand éclat à cette maison.
Dom Didier de la Cour fut Tauteur de la réforme établie vers la même époque à Tabbaye de Saint- Vannes à Verdun et de Saint-Hydulphe dans les Vosges. Sa congrégation s'illustra aussi par de savants travaux et un grand zf^le pour la religion) jusqu'au moment où le bouleversement de l'ordre social renversa comme d'un coup de massue tous ces asiles de la charité et de la science.
. I^ réforme de saint Bernard ou de Citeaux forme une autre branche de l'arbre bénédictin; car, bien qu'il eût changé quelques observances extérieures, qu'il eût adopté pour le vêtement de ses religieux le blanc an lieu du noir, l'éloquent abbé de Clairvaux , en se dévouant avec ses compagnons à une vie pénitente et apostolique, n'avait fait que continuer les traditions de saint Benoit et mettre en action l'admirable règle de ce grand patris^che. La réforme de la Trappe , introduite dans une abbaye de l'Ordre de Cîteaux par dom Armand-Jean de Raucé , fut inspirée par le même esprit , et les doctes commentaire^ de cet abbé, sur la règle de
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saint Benoît y prouvent qu'il se regardait comme le fils et le disciple de ce saint. En effet, de nos jours, les Trappistes , les enfants de Rancé et de saint Bernard, nous offrent le plus parfait modèle de la vie monastique , telle qu'on la menait dans les solitudes du Mont-Cassin et dans les vallées des Gaules, habitées par les premiers disciples de saint Maur. La vie des Trappistes n'est que travail et prière. Le monastère de Staouêli , en Afrique , sur la limite des déserts, semble une vision des premiers siècles de l'Eglise , tant il y règne d'abnégation , de courage et de ferveur. Nous permettra-t-on de citer ici quelques pages sur cette institution , dernier bienfait accordé par saint Benoît et saint Bernard à la France de nos jours , si oublieuse die leurs noms et de leurs œuvres ?
a Le fondateur du monastère de Staouêli , en Afrique . fut dom Joseph-Marie , abbé général de la Trappe. Son souvenir ne peut être oublié de ceux qui ont été les affectueux témoins de son rare mérite, caché sous tant de modestie. Son humilité même ne se découvrait qu'à la véritable simplicité de ses manières , avec une sorte de timidité gracieuse, qui cachait pourtant un cœur résolu. Dans tous ses entretiens , comme dans son active corres^
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poodance , jamais une plainte y un jugement âpre on téméraire n'a troublé la sérénité de son œu^re. Sa douceur toutefois était pleine de feu , et, à cer-» tains éclairs, on pouvait conjecturer que la piété du cénobite avait eu à se défendre d'une tête bretonne» Mais il pratiquait cette maxime d'un ouvrage qui fait partie des trésors de la Trappe , puisqu'il a été produit par son grand réformateur, don) Armand de Rancé : Le soin que nous avons de ne pas blés* ser la conscience du prochain produit en nous thu-milité.
Ce fut au mois de mai 1842 que l'établissement des Trappistes en Algérie fut proposé au maréchal Soult , ministre de la guerre , à l'insu du vénérable abbé qui visitait en ce moment le monastère d'Aiguebelle . près de Montélimart. Voici sur quels motifs on appuyait cette demande dans un mémoire où l'emploi des associations religieuses était recommandé avec d'autres moyens de culture et de colonisation.
a Nous avons , dit ce mémoire , constaté que l'altération des mœurs publiques et du caractère national sont fort à craindre dans notre colonie. Les incertitudes, le scepticisme, les débuts d'une vidlle société pourraient avoir des conséquences mons^
trueuses sar cette terre où Tesprit d'aventure des premiers colons s'aggravant des tentations offertes par une population conquise , l'immoralité indigène s'ajouterait à celle des redoutables éléments qui sont ici mêlés. La religion peut seule assurer une règle à des sentiments si confus , à des habitudes déjà si relâchées. Si la colonie n'était plus chrétienne y elle cesserait d'être française. Nous croyons donc que d'éclatants exemples d'austérité , de charité donnés par des associations religieuses vouées à la culture des terres pourraient émouvoir l'imagination si vive des Arabes, et seraient aussi très-salutaires sur les Européens.
» On céda à ces considérations; l'œuvre fut pro-* posée aux Trappistes. Dom Joseph-Marie n'hésita point ; il offrit de partir immédiatement d'Aiguë-belle , afin d'examiner, sans perte de temps, en Algérie même, les moyens de tenter la conquête spirituelle à laquelle on le conviait. Voici la lettre dans laquelle il retraça ses impressions et ses pro-> jets :
20 Mai 1S43.
a Vous me demandez que je vous fasse connaître mes projets, afin qu'ils n'éprouvent pas de retard.
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Cette demaDde est trop juste pour que je ne (àche pas d'y satisfaire. Les frères qui composeront notre colonie seront en Afrique des religieux aux yeux de Dieu, et des citoyens aux yeux de la loi... Les Trappistes portent un habit religieux ; mais qu'importe la forme ou la couleur de leur manteau , pourvu que de son ombre il protège les afQigés?
D Les hommes que nous enverrons en Algérie sont capables d'exécuter, d'après les meilleures méthodes, toutes les cultures propres à ce pays, comme celle des céréales , de la vigne , du mûrier, de Tolivier. Ils se proposent d*y établir une fermé-modèle qui pourra fournir des leçons et des exemples aux colons voisins.
9 Ces hommes se vouent au célibat , mais ils seront les pères des orphelins qu'ils élèveront pour Taccroissement de la grande famille française*
» Les leçons de morale et d'industrie qu'ils leur donneront en feront , il y a lieu de l'espérer, des enfants dignes de la patrie*
B La nouvelle colonie aura un médecin, une pharmacie et un hospice pour procurer des secours aux malades.
9 Vivant de peu et travaillant par devoir, sans aucune idée de fortune , nous rendrons à la terre
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plus qu'elle ne nous donnera; nos vœux et nos goûts repoussent la richesse : c'est par le travail aidé de la prière et soutenu par la patience ^ que les religieux de Citeaux défrichèrent les déserts de la France et hâtèrent sa civilisation. Nous tâcherons de les imiter, car nous désirons , comme eux, être utiles à notre patrie en travaillant 'et en priant pour elle. Voilà notre projet tout entier. %
C'est le 44 septembre 4843 que la première pierre du monastère de Staouëli fut posée ; mais rien n'y était préparé pour une vie saine et facile. Les exhalaisons pernicieuses des défrichements , le misérable abri des tentes , les ardeurs intolérables
du soleil, firent bientôt de Staouëli un autre champ de bataille. Sur quarante frères qui débarquèrent sous la direction de leur premier prieur, frère Martin Doubs, presque tous étaient minés par la fièvre ; dix succombèrent en 4843. Cependant le progrès des constructions, la beauté des cultures charmaient ces malades et ces mourants. Aucun d'eux ne perdit courage. La colonie fit de tels progrès qu'en 4847 la Trappe de Staouëli donnait du pain à tous ceux qui en manquaient dans les villages voisins. Aujourd'hui, elle possède des terres en pleine va-