‹ Saint Benoit et les ordres religieux dont il fut le fondateurChapitre 8 sur 37 · CHAPITRE iir · texte numérisé non relu

CHAPITRE iir

les déserts on sur les bords du Joardain , étaient les moines et les cénobites d'Israël. Dans TEglise chrétienne , cette tendance à fuir le monde , à se retirer dans la solitude , s'est manifestée dès les premiers temps. Les déserts de TEgypte , de la Palestine , de la Libye se peuplèrent d'ascètes, les uns réunis dans la irie commune , les autres menant la vie érémitiqne. Un charme indicible s'attache à la vie de ces Pères du désert , conversant avec leur Dtcu dans la solitnde, trouvant les nuits trop courtes pour leur oraison y ayant repris , par l'innocence de leur âme, ce premier empire de l'homme sur les créatures inférieures , et mourant , assistés par les anges , en léguant à un ami leur tunique de palmier. De l'Orient 9 cet attrait pour la contemplation et la solitude passa en Occident, où la vie commune fat , en général , préférée à la vie d'ascète. Saint Augustin en Afrique, saint Martin dans la Gaule, saint Césaire dans la Gaule narbonnaise, saint Colomban dans le nord de l'Europe , fondèrent des monastères; mais ces établissements n'avaient pas de règle fiie, et avaient par conséquent peu de chances de durée. Il faut une loi aux hommes qui vivent en sodété : cette loi sage, modérée, prudente, saint Benoit la donna. Elle fut universellement adoptée

en OccideDl; el les disciples de saint Benoît, partis du Mont-Cassin , chef-lieu de leur ordre y portèrent par toute l'Europe les enseignements de leur saint législateur.

Comparée aux observances primitives des soli-

taires de FOrient , la règle de saint Benoît est douce et modérée , et pourtant , aujourd'hui , pratiquée à la lettre , elle paraîtrait bien austère. Le Bénédictin passe d'exercice en exercice , tous saints et sérieux , qui Tentretiennent dans la pratique des plus hautes vertus et dans la méditation des grandes vérités de la religion. Ardemment épris des vérités éternelles et des perfections de la Divinité, il doit employer la plus grande partie de la nuit à chanter les louanges de son Créateur, à entendre sa. parole, à méditer sa loi. Les heures de repas ne sont pas des heures vides pour lui; il y repaît son âme par l'attention à la lecture pendant qu'il ne donne qu'une nourriture frugale à son corps. Son sommeil est court et accompagné de pénitence et d'austérité, par la manière dont il le prend tout vêtu et tout chaussé , couché sur une natte ou une simple paillasse, au milieu de ses frères, sous les yeux vigilants d'un supérieur, ne pouvant faire le moindre mouvement sans être aperçu. Ses lec-

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lures sont longues et méritoires, ne lisant que les livres qu'il a reçus de la main de son supérieur , les lisant d'un bout à l'autre, et toujours en un lieu public et sous les yeux de sa communauté. Sou silence est continuel , son travail de plusieurs heures chaque jour, sa dépendance absolue et gé« nérale. Son obéissance n'a d'autre limite que l'impossible ; elle ne se borne pas aux commandements de ses supérieurs, elle s'éten^ même à ceux de ses égaux et de ses inférieurs. Son éloignement du monde, des amusements, des plaisirs est tel qu'il ne lui est pas permis de recevoir une lettre ni de l'écrire, ni de donner, ni de recevoir un présent, quelque petit qu'il soit , sans l'approbation de ses supérieurs, ni de sortir du monastère sans une permission très-expresse , ni de manger hors de son cloître^ lorsqu'il y peut revenir le même jour. Ses moindres fautes sont reprises en public et corrigées sévèrement. Il est obligé de faire à son tour , par lui-même , les services les plus pénibles et les plus abjects de la cuisine et du réfectoire. Il n'y a pas un moment dans la journée auquel quelque exercice ne soit attaché , où il puisse dire qu'il es*l à lui-même. Voilà le portrait d'un religieux tel que saint Benoit nous le dépeint , tel en effet qu'il a été

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lui-mêine et qu'ont été ses plus parfaits disciples. Tels étaient les hommes formés par cette sainte règle, par ces admirables exemples, le» hommes bienfaiteurs de l'humanité^ qui , tour à tour apôtres^ laboureui*s , écrivains , portèrent à l'Europe encore barbare les lumières de la foi et celles de la civili* sation.

Saint Benoît fixa sa demeure au Mont-Cassin.

Parmi les moines qu'il gouvernait se trouvait un vénérable ermite nommé Martin, qui était épris d'un tel amour pour la solitude, qu'afin de n'être pas seulement tenté de sortir de sa cellule, il s'y était attaché avec une grosse chaîne de fer. Benoît , qui craignait que danç cette singularité ne se trouvât quelque ostentation , lui dit :

Si vous êtes véritablement serviteur de Jésus- Christ, vous n'avez pas besoin de vous lier avec une chaîne de fer ; la chaîne de son amour suffira pour vous rendre inébranlable dans votre résolution. »

Martin donna une preuve de son humilité en obéissant sans réplique et en reprenant la vie commune. Benoît, au rapport de saint Grégoire , gouvernait encore un monastère de religieuses, peu éloigné du Mont-Cassin. Il fonda un monastère

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d'hommes à Terracine , et il envoya saint Placide en Sicile pour en fonder on autre.

Totiia , roi des Goths , étant venu en Italie , fut extrêmement frappé des merveilles qu'on lui raconta sur saint Benoit ; il voulut éprouver s'il était tel qu'on le lui avait dépeint y et surtout s'il possédait le discernement des choses cachées, que 4a voix publique lui attribuait. Lors donc qu'il traversait la Campanie , en Tan 542 , il manda au saint abbé qu'il comptait lui faire une visite ; mais an lieu de l'aller voir en personne , il lui envoya un de ses officiers, nommé Riggon. U l'avait fait revêtir de ses habits royaux , et lui avait donné pour escorte les principaux seigneurs de sa cour barbare. Rig* gon entra dans le monastère , suivi d'un nombreux et imposant cortège. Saint Benoit, qui était assis, le vit de loin , et lui dit à haute voix , dès qu'il put en être entendu :

a Mon fils, quittez l'habit que vous portez , il ne vous appartient pas; il n'est pas bienséant au serviteur de se parer des ornements de son maître ! » Riggon , épouvanté , se jeta la face contre terre ; tous ceux qui l'accompagnaient, effcayés comme lui , se mirent à genoux et n'osèrent s'approcher du saint qu'ils n'avaient pu tromper. Ils retour-

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nèrent vers le roi et lui racontèrent ce qui leur était advenu. Alors Totila vint lui-même au Mont-Cassin. Dès qu'il aperçut saint Benoît , il se prosterna sans oser se relever. L'abbé vint à lui , le releva , et lui dit :

a Vous faites beaucoup de mal , vous en avez beaucoup fait ; cessez de commettre des injustices. Vous entrerez dans Rome , vous passerez la mer , et y après avoir régné neuf années , vous mourrez dans la dixième et vous serez cité au tribunal du souverain Juge pour rendre compte de vos actions.»

Cette prophétie fut accomplie à la lettre. Le roi , après s'être humblement recommandé aux prières du saint, se retira, et, depuis ce temps, il se montra clément et humain dans la victoire. Maître de Rome en 546 , il en épargna les habitants. Il mourut après la bataille de Lentegio , percé d'ime flèche^ en 552, la dixième année après la prédiction du saint.

Une épreuve cruelle était encore réservée à Benoît. Il apprit la nouvelle de la mort de son cher disciple Placide, qu'il avait envoyé en Sicile pour y fonder un monastère. Une armée de barbares avait débarqué sur le rivage de Messine et s'était emparée du couvent de Placide ainsi que des trente-

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(rois religieux qui y avaient fait profession. Eutichei Victorice, frères de Placide , et leur jeune sœur Flavie, qui étaient venus à Messine pour jouir de l'entretien du disciple de Benoit y furent tous trois les compagnons de ses souffrances et de son martyre» Après sept jours de supplices , on leur lut la sentence qui les condamnait à avoir la tête tranchée ; on les amena au bord de la mer. Lorsqu'ils y furent arrivés ils s'agenouillèrent , et Placide ^ élevant la voix y fit cette prière à Dieu :

a Seigneur Jésus , qui êtes venu du ciel sur la terre , qui avez souffert la mort de la croix pour notre salut j soyez propice à vos serviteurs à cause des vertus de notre bienheureux maitre Benoit : et donnez-nous la force de mourir pour votre saint nom. »

Manucha , chef de ces barbares , Slavons selon les uns y Goths ariens selon les autres, irrité des discours de Placide , lui fit casser les dents à coups de pierres et couper la langue ; après cela il leur fit trancher la tète à tous y le 5 octobre 541 .

En apprenant cette nouvelle , a Mes enfants , dit saint Benoît aux moines du Mont-Cassin , il est dans r(»rdre de la nature que les pères partagent le bonheur de leurs fils et que les fils jouissent du

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triomphe de leur père : c'est pourquoi je vous ai rassemblés aujourd'hui , afin de vous faire partager Tallégresse que j'ai éprouvée en apprenant que mon bienheureux disciple est entré dans le ciel revêtu de la pourpre royale du martyre. Je l'avais accompagné au lieu où il est , des yeux de l'hooime intérieur; l'offrande que j'en fis au Seigneur n'était pas une chose nouvelle , en le recevant des mains de son père , je savais qu'il me serait un jour ravi par la mort ; je vois bien aujourd'hui que la prévision que j'en eus n'était pas une illusion ; mais je n'ai point eu sujet de me plaindre ; je rends grâces à Dieu, au contraire, de ce qu'il lui a plu de manifester sa gloire par la mort de cette précieuse victime qu'il a prise dans mon bercail ; quelques moments de souffrance lui ont valu un poids immense de gloire; c'est là le fruit de la passion du Sauveur, qui n'est mort pour nous sur la croix qu'afin que nous vivions par lui. Je vous remercie, Seigneur, de la miséricorde que vous avez faite à votre serviteur; mon âme vous en louera éternellement; soyez béni à jamais de la faveur que vous m'avez accordée en me donnant un tel disciple; je ne pleure point sa perte , }e me réjouis de son bonheur : la vie qu'il a donnée pour vous , il l'aurait

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perdae tôt oa tard ^ mais la gloire dont vous l'avez «ivironné , en le rendant comme un holocauste y est accordée à peu de fidèles. Le calice de la mort €st amer; mais il devient précieux quand elle est soufferte pour la vérité. Heureuses paroles employées pour vous y à mon enfant ! heureux travaux soufferts par vous ! Je confesse que je vous dois ces sentiments de tendresse , .puisque celle que vous aviez pour moi était égale à celle que vous aviez pour votre père TertuUe ! Le service de Dieu et la pratique de l'obéissance ont eu seuls le pouvoir de nous séparer. Il fallait que la Croix de Jésus-Christ fit la division de vous et de moi ; sa gloire nous réunira quelque jour y si Dieu me fait miséricorde! »

Peu de temps après l'époque dont nous parlons, saint Bendît fit un voyage à Rome ; il changea en monastère le palais Anicius y dont il avait hérité de ses ancêtres; après sa mort on y bâtit une église qui porta son nom. Pendant ce voyage , il rendit visite à sainte Sjlvie ; sa proche parente , épouse de Gordius Anicius; elle était enceinte. Benoit lui prédit que l'enfant qu'elle portait dans son sein s'appellerait Grégoire et qu'il serait l'un des plus illustres pontifes qui fussent montés sur la chaire

de Saint-Pierre. Cet enfant fut le pape saint Grégoire I*% dit le Grand, qui a laissé l'Eglise dans l'admiration des merveilles opérées sous son pontificat , et qui a légué à la postérité de précieux détails sur la vie et les miracles de saint Benoît. Sainte Sylvie et son époux donnèrent des biens considérables au Mont-Cassin et au couvent du désert de Sublac. L'Ordre bénédictin grandissait de jour en jour; vingt-trois monastères , répandus dans Rome, avaient adopté sa règle. Turibe^ depuis évêque de Palence, disciple de saint Benoit , l'avait portée en Espagne ; saint Maur la répandait dans les Gaules , ainsi que nous le verrons en avançant dans ce récit.

Sainte Scholastique.

Saint Benoit avait une sœur nommée Scholastique, consacrée à Dieu dès ses premières années , et qui vivait dans un monastère à quelque distance du Mont-Cassin. Elle venait le voir une fois tous les ans^ il la recevait y non dans Tenceinte du monastère y mais dans une métairie qui en dépendait, n y vint un jour, accompi^né de quelques-uns de ses disciples; et après avoir passé la journée à chanter les louanges de Dieu et à s'entretenir de choses saintes, ils mangèrent ensemble vers le soir. Comme ils étaient encore à table et qu'il se faisait tard , Sdiolastique dit à son frère :

« De grâce, ne me quittez point cette nuit, afin que nous parlions de la joie céleste jusqu'à demain matin. »

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Il répondit : a Que dites-vous, ma sœur? Je ne puis en aucune façon demeurer hors du monastère.»

Le temps était en ce moment fort serein. La sainte , affligée de ce refus , mit ses mains jointes sur la table y appuya sa tête dessus ; puis , fondant en larmes, elle pria le Ciel de s'intéresser en sa faveur. Sa prière était à peine achevée , qu'il survint une pluie d'orage accompagnée d'éclairs et de grands coups de tonnerre; en sorte que ni saint Benoît ni les religieux ne purent sortir de la maison et reprendre les sentiers escarpés qui menaient au Mcmt-Cassin. L'homme de Dieu s'en plaignit, en disant :

« Que Dieu vous pardonne , ma sœur I qu'avei* vous fait? X»

Elle répondit : a Voilà que je vous ai prié , et vous n'avez pas voulu m'entendre; j'ai prié mon Seigneur , et il m'a exaucée. Maintenant , quittezmoi si vous le pouvez, et retournez à votre monastère. »

Saint Benoit fut donc obligé de rester avec sa sœur. Ils veillèrent toute la nuit, uniquement occupés à s'entretenir de la félicité des saints , dans les délices d'un entretien qui rappelait celui de sainte Monique et de saint Augustin.

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