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tline, saint Bernard la poursuivit à outrance. Aujourd'hui que la société civile a succédé à la société religieuse, on comprend peu ces poursuites inflexibles dirigées contre des doctrines purement spéculatives. On ne doit pourtant pas condamner le moyen âge d'une façon absolue :
est-ce que les gouvernements laïques n*ont pas leurs dogmes 7 ne frappent- ils pas les hérésies politiques aussi inflexiblement que le faisaient les Conciles à l'égard des doctrines religieuses ? Nul ne peut impunément attaquer la constitution d*un État moderne : i'u])iuion républicaine est punie quand elle se proclame la vérité sous la monarchie ; la Trinité des pouvoirs : Royauté, Sénat» Communes, ne peut être mise en question sans que l'écrivain encoure une peine ; les formes sont changées, mais la répression reste la même.
Ce débat entre saint Bernard et Abailard a été raconté d'une façon simple et naïve parTami et le biographe de r abbé de Clair vaux : «Dans ce temps, dit-il, existait Pierre Abailard, fameax docteur, célèbre dans T opinion de tous par sa science, mais qui avançait sur la foi des dogmes dangereux (1). Comme ses écrits, remplis des
(1) S. Bernard, Vit* Daas Mabillon.
phis grands blasphèmes, commençaient à se répandre de toutes parts, des personnages érudits el fidèles rapportèrent à l'homme de Dieu
les nouveautés profanes qu'ils renfermaient» tant dans leurs expressions que dans leur sens, Bernard, qui avec bénignité ordinaire désirait redresser Terreur d'Abailard, mais non le couvrir de confusion, lui adressa secrètement de -sages avertissements et en agit envers lui avec tant déraison et de modestie, que celui-ci, touché de componction, promitde s'en remettre sur tous les points à son jugement et de se corriger. Mais ce même Pierre n'eut pas plus tôt quitté rhomme de Dieu, que, stimulé par d'iniques conseils, vain des forces de son esprit et se liant malheureusement à sa grande expérience dans Tart de disputer, Abailard rétracta rengagement plus sage qu'il avait pris, suppliant en outre Tévêque de Sens, métropolitain de la province, de réunir dans son église un nombreux Concile \ il accusa l'abbé de Clairvaux d'attaquer ses livres en secret, ajoutant qu'il était prêt à défendre ses ouvrages à la face de tout le monde ; il pria que, sile susdit abbé avait quelque chose contre lui, il fût appelé à ce Concile. Il fut fait ainsi qu'il l'avsdt demandé ; mais
notre abbé refusa d'abord nettenient de venir à
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ce Concile, disant que cette affaire n'était pas la sienne. Cédant ensuite aux conseils d'hommea importants, et craignant que, par Feffet de son absence, . le scandale ne s'augmentât parmi le peuple, il consentit enfin à se mettre en route ; mais ce ne fut pas sans tristesse et sans larmes qu'il fit cet effort sur lui-même, ainsi qu'il le dit dans une lettre au Pape Innocent, oii il détaille pleinement et clairement toute cette affaire, n
Saint Bernard ne cherchait pas d'abord le • débat public avec Abailard, l'ancien maître qu'il avait aimé : il aurait voulu le ramener doucement, sans dispute accentuée ; mais Absulard avait lui-même provoqué le Concile, et l'abbé de Clairvaux ne pouyait refuser de Ty suivre .* « Le jour arrive. Devant une nombreuse assemblée du clergé, le serviteur de Dieu présente les écrits de Pierre Abailard et en désigne les passages erronés. On donne à celui-ci le choix, ou de nier queâes ouvrages soient de lui, ou de reconnaître et de rectifier ses erreurs, ou de répondre (1) aux raisons et aux preuves tirées
(1) Peudaul la tenue de ce Concile, Abailard el Uéloïse s'écrivaient les lettres les plus licencieuses, par exemple celle od se trouvait cé passage plein des souvenirs du passé : Phara eniU ùsetUa quàm sententia; éœpiàs ad simm qmm ad lihras dedueelmntur manus» Et Ton a*étoiine qu'un tel religieux ait éié coudamnél
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des saints Pères*, mais lui, qui ne Voulait pas se repentir et se sentait hors d'état de résister, en appela, pour gagner du temps, au' Siège apostolique. Bernard alors l'assura qu'on ne se por* terait à aucune rigueur contre sa personne il le* conjura de répondre librement et en toute sécurité. Abailard avouait dans la suite aux . siens, comme eux-mêmes le disent, qu'à cette heute il sentit sa mémoire de troubler^ sa raison s'obscurcir et son sens intérieur s'évanouir; le Concile renvoya le maître libre, en condamnant son abominable erreur. 11 ne put trouver un appui auprès de la chaire du bienheureux Pierre. Le pieux Pontife qui occupait le Siège apostolique, enveloppant dans la même sentence et les doctrines hérétiques et leur auteur, condamna les ouvrages d' Abailard au feu et l'écrivain au silence, dans une abbaye solitaire (1). »
Incontestablement, saint Bernard avait agi sans haine de la personne d' Abailard en poursuivant ses théories; le Souverain Pontife n'appliqua lui-même aucune peine personnelle, se
contentant de lui imposer le silence pour éviter
(1) L'abbaye de SainirGildas, dans le dioc^ de Vannes, dont Abailard (ut nommé abbé, était une solitude un peu sawrage*
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le scandale (1). Le maître de la scolastiqae
ne céda pas : il est dans les hommes de science et de théorie un entêtement orgueilleux qui brave tout. Or, les pouvoirs doivent-ils céder devant ce qu'ils croient une erreur* un danger, et surtout une insulte à leur autoriic? Avec ,1a conviction des périls de T Église devant T hérésie, saint Bernard poursuivit sa voie. A côtéd'Abailard s'était élevé Gilbert delaPorrée, esprit plus grave, moins mêlé aux passions humaines, moins orgueilleux surtout. Né à Poitiers vers Fan 1070, après avoir fait ses premières études à la collégiale, il était venu se perlectionner sous les maîtres qui dirigeaient les écoles de Chartres et de Laon. La régularité de sa conduite et la sévérité de ses moeurs répondaient à son ardeur pour les sciences et Ton avait récompensé son mérite par la chancellerie de Téglise de Chartres, dignité à laquelle étaient attachés les devoirs de l'enseignement. Gilbert
(i) Âbailard ne s'était évité aucun scandale : il avait eu un enfant d'Uéloïse, que, par une bizarrerie scieutitique, il vait nommé Astrolabe. Héloise, fille sans pudeur, écri- ▼aît à Âbailard qu'elle aimait mieux être sa mattresse que sa femme. On ne s'étonne pas qu'à tous ces litres Abailard et Héloïsc aient inéiilé une giande place dans le panthéon philosopiiique. Pope et Golardeau ont traduit leur lettres en vers*
s'en acquitta avec succès. Sa renommée le fit appeler à Paris pour y remplir une chaire de dialectique et de théologie : tout épris des doctrines réalistes, il triompha des nominaux (1) avec d'autant plus de facilité que ceux*ci ve« naient d'éprouver un échec considérable par la condamnation d'Abailard« Élu en HAÏ à la scolastique de Poitiers, leshahitants, frappés de tant de science, l'élurent pour leur évêque. Gil* bert, entraîné dans les voies de la dialectique, osa mêler des opinions hardies à ses sermons de théologie. Deux de ses archidiacres, Galon, esprit sévère, Arnaud, qu'on avaii surnommé le clerc qui ne rit jamais^ allèrciu déférer lour évêque au Pape Eugène III, alors à Sienne ; ils avertirent aussi saint Bernard , encore tout éclatant de sa victoire sur Abailard.
Uévêque de Poitiers fut cité au Concile de Paris avec une grande solennité. Les propositions soumises au jugement de l'assemblée furent considérables. Gilbert soutenait : ui^'que l'essence divine n'est pas Dieu; 2* que les propriétés des personnes divines ne sont pas les
(1) Les Bénédiclins, dans l Ifistoire littéraire de la France y se sont élendus sur le vériiable cararii're des deux écoles de philosophie les réalisles ei les nomuiauJCf sublilité scolaslique du raoyea àgf"*
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personnes mêmes ; S"" que les attributs divins ne touchent pas les personnes divines; A** que la nature divine ue s est pas incarnée, mais la personne du Verbe ; 6* qu'il n'y a point d'autres mérites que ceux de Jésus-Christ; Q'* que le baptême n'est réellement conféré qu'à ceux qui doivent être sauvés, n Ces subtilités d'école s'écartaient du dogme pur et simple de Nicée< Gilbert, philosophe transcendant, se défendit avec une érudition habile et une parole aisée : on lui donna une année pour réfléchir et se repentir; il fut cité de nouveau à un Concile qui se tint à Reims (1148) (1). L'évéque Gilbert se présenta devant ce Concile, que présidait le Pape en personne; il faisait porter devant lui un grand nombre de volumes où il prétendait trouver sa justification ; il lut donc beaucoup d'une manière confuse, jusqu'à ce que le Pape l'interrompît par ces paroles palernelles : « Mon frère, vous rapportez là bien des choses, et des choses que nous n'entendons pas j répondez-moi simplement : cette souveraine essence que vous confessez être en Dieu, en trois personnes, croyez*vous qu'elle est Dieu ?» — « Je ne le crois
(1) La vie et les œuvres de Gilbert de h\ Porrée ont été résumés exactement par le janséniste labaraud.
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pas, n répondit Gilbert avec une certaine hardiesse. Le lendemain, il voulut expliquer cette réponse hérésiarque en disant que Dieu signifiait tautot la nature, tantôt la personne; il n'avait entendu ce terme qu'au second sens.
Alors saint Bernard prit la parole ; <• A quoi bon tant de discours? l'unique cause du scandale, c est que vous passez dans ropiaion de beaucoup pour enseigner et croire que l'essence et la nature de Dieu, sa divinité, sa sagesse, sa bonté, sa grandeur ne sont pas Dieut mais la forme par laquelle il est Dieu : est-ce là votre sentiment, oui ou non ? » Gilbert, devant une question théologique si nette, demeura toutinterdit : sa doctrine fut condamnée solennellement» La force de Tabbé de Clairvaux venait précisément de Tétude profonde des Écritures saintes et des Pères de la primitive Eglise : on ne parle bien qu'à la condition de savoir bien. Sous Tim fluence de saint Bernard, le Concile se montra donc conâliant ; tout en reconnaissant les blaa^ phèmes que contenait la doctrine de Gilbert, les Pères cherchèrent à détourner de lui la peine sévère qu'il avait méritée.
Après les erreurs de Gilbert, furent prêchées celles d'Éon de l'Étoile ; comme Abailard, il e^^agérait la puissance de l'Ësprit dans la Trinité.
Puis s'éleva un Italien, Arnaud de Brescia, attaquant avec hardiesse Tautorité des Papes, leur souveraineté sur liome; Arnaud de Brescia dénonçait les richessess du clergé et les mauvaises mœurs des Ordres monastiques (J). Saint, Bernard marcha la tête haute devant tous ses adversaires; il flétrit Tesprit séditieux des Uoniains, qui avaient osé renverser le Saint-Siège; il leur prédit les maux inlinis de l'anarchie : la ville de saint Pierre et des Apôtres pourrait-elle vivre sans Tautorité du Pape? Les martyrs des catacombes se lèveraient plutôt de leur linceul pour protester contre la folie de ce peuple qui osait rêver une Rome sans la chaire de saint Pierre (2) : u Qui peut ignorer, s écrie-t-il, la vanité, Tignorance des Romains? peuple nourri de séditions, cruel, intraitable, méprisant Tobéissance, à moins qu il ne soit trop faible pour résister* Quand il promet de servir, il aspire à régner ; quand il promet T obéissance, il veille pour la révolte; habile à là méchanceté,!! n'a jamais appris à faire bien ; odieux à la terre, au ciel ; impies envers Dieu, séditieux envers eux-mêmes;
(i) Arnaud de Brescia avait été un disciple de S. Bernard à rUniversité de Paris.
Les letires de saint Bernard aux Romains sont foit remarquables.
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jaloux de leurs voisins, inhumains envers les étrangers, les romains n'aiment personne et ne sont aimés d* aucuns. Ils veulent inspirer de la crainte et sont dans de continuelles appréhen-* sious sur eux-mêmes ; faibles devant leurs supérieurs, intolérables avec leurs égaux, ingrats pour leurs bienfaiteurs; généreux eu pruiuesses, avares en action; Taduiation, la calomnie, la trahison sont les arts familiers de leur politique (1). I»
Les invectives de saint Bernard dénonçaient
la conduite insensée des ilomaias : ils avaient créé une république municipale et ne savaient pas la défendre! Arnaud de Brescia s'empara d'une dictature bientôt renvei*sée; et quand le désordre fut à son comble, Rome suppliante rappela ses Papes. La cité des Brutus était morte, et sa puissance reposait sur la tiare : les Papes exilés, Rome devenait une ville dé* sertej Therbe parasite rampait sur ses monuments, ses basiliques étaient vides, et quelques sarabandes ne pouvaient remplacer les processions saintes et la bénédiction pontificale du haut de la Chaire des Apôtres, Au douzième siècle, des sectes de mani-
(i) Beroardus, de ComideraLy lib» iV, c if*