‹ Saint Bernard abbé de Clairvaux et les abbayes de Cluny et de CiteauxChapitre 4 sur 9 · SAINT BK&NARD · texte numérisé non relu

SAINT BK&NARD

chéens, chassées comme des bohéûuens de r Asie-Mineure et de la Grèce» éttdent venues se réfugier en I^ombardie et dans plusieurs pro-p vinces du Midi de la France* Ces hérétiques s'attaquèrent surtout aux sacrements de TEglise, au pouvoir des.évèques, au caraetère ' sacré des piètres. Pierre de Bruys, simple laïque, chef d'une de ces bandes, parcourut les provinces, saccageant les basiliques, les croix, les autels ; ils rebaptisaient les chrétiens, fouettalent les prêtres et les moines. Fier du concours de la multitude, Pierre de Bruys (1) osa, sur la grande place de Saint-Gilles, en Languedoc, brûler publiquement un amas de cxcnx brisées ou abattues et d'autels renversés»

Gomme les écrits de Pierre de Bruys ne sont pas parvenus jusqu'à nous, il serait difficile de préciser ses doctrines; cependant on peut les résumer dans les points suivants : « 1* le baptême est inutile aux enfants avant Tâge où fationnellement ils peuvent faire un acte de M en le recevant ; 2? on n'a pas besoin d'églises m de lieux de sacrifiée, la pri^ étant aussi agréable à Dieu dans une taverne et sur une

(i) Mosheim dit, dans son Bistaire de VÉglise^ oeuvre pfotestante, que Çruys ami reiioii(Bé m doetrines du

manichéisme.

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place publique qnW piedi des ftutels ; 3* on ne doit adorer ni croix m images; A* TEucharistie ne eontiedt ni la eliair ni le sang de Jésus-Christ» ni même la ligure et appai'ODce de don corps ; 6« les prières, les offrandes^ les œuvres de charité faites par les vivants sont Inttlilea aux morts (1 ) . «

Les doctrines de Pierre de Bruys étaient doue les avant^^oureurederanabaptisme^qui depuis agita rAilemague et la Hollande. On n'a pas asses étudié lé dourièmë siècle , époque des grands périls pour Tordre, la propriété, la hiéirarcMe. On s'explique la Croisade contre les Albigeois, Tutilité pratique des prédications de saint Doininique et même la nécessité de F Inquisition. Oui, chaque époque de péril pour Yotàt^ et lâ Éociété appelle des lois exceptionnelles : les gouvernements politiques en ont fourni des exemplës plus encore que l'autorité religieuse* Saint Bernard fut une de ces grandes figures qui sauvent les sociétés dans les temps de crise*

(1) Pour avoir une idée exacte des doclilni s de Pierre de liruys, il faut consulter les Œuvres de Pierre le Vénénble. Les protestanls le reconoaissenl comme un de leurs patriarehes. Voyes PetHo, MisU dés Vaudois*

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U ne suffisait pas de réprimer les erreurs, il

fallait corriger les mœurs mauvaises dans le clergé : car la première conditiçn de la force, c'est la venu : « Aujourd'hui, a* écrie saint Bernard dans un de ses sermons, les païens, les hérétiques, laissent en paix l'Église ; ce sont-ses faux enfants qui Tafiligent : les dignités ecclésiastiques sont devenues l'objet d'un honteux trafic, d'un négoce ténébreux; on vient chercher dans le sanctuaire, non les biens spirituels, mais l'opulence et le luxe ; c'est pour satisfaire sa cupidité qu'on se coupe les cheveux, qu'on assiste aux offices, qu'on dit des messes, qu on chante des psaumes ; on se dispute impudemment les évêchés, les archidiaconés ; c'est à qui peut parvenir à dissiper les revenus des églises en superfluités et en dignités mondaines. «Saint Bernard est bien dur pour le clergé de son temps ; il le traite du iiaut de sou inflexible vertu : il sait que, pour lutter contre les hérétiques, il faut que l'Église se réforme elle-même, qu'elle soit pure et sainte : « Nul homme, dit Garât (1) (un philosophe du dix-huitième siècle) , n'a peut-

(t) Garât (Éloge de Suger}^ élève de Roassean et de

Vollairc, ministre de la juslice sous Danton ; il fui chargé de signiiier k Louis XVI son arrêt de morU

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être exercé sur son siècle une influence aussi extraordinaire. Entraîné vers la vie solitaire et religieuse par un de ces sentiments impérieux qui n'en laissent pas d'autre dans Tàme, il alla preiidi e sur l'autel toute la puissance de la religion. Lorsque, sortant de son désert, il paraissait au milieu des peuples et des Cours, les austérités de sa vie, empreintes sur des traits où la nature avait répandu la j^n âce et la force, remplissaient toutes les âmes d'amour et de res- ^ pect. Éloquent dans un siècle où la pensée et les charmes de la pai^ole étaient absolument inconnus, il triomphait de toutes les hérésies dans les Concises ; il frappait de terreur les courtisans jusqu'au pied du trône; il faisait fondre en larmes les peuples au milieu des places publiques. Son éloquence paraissait un des miracles de la religion qu'il prêchait. Enfin TligUse, dont il était la lumière dans ces temps barbares, semblait recevoir les volontés divines par son entremise. Il dirigea les rois et les ministres, à qui son inilexible sévérité ne pardonna jamais un vice : tous s'humiliaient sous ses réprimandes comme sous la main de Dieu même. Les peuples, dans leurs calamités, allaient se ranger autour de lui, comme ils vont se jeter au pied

des autels. Égaré par l'enthousiasme de son

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zèle (1), il â(mna à des éi^relit^ Tàutoiiië de ddd

'vertus et la puissance de son caractère; mais il ne faut pââ croirè qu'il ait jamais VûulU trûtti^

per, ni qu'il ait eu d'autre ambition que celle

d'agrandir l'empire de la religion. C'est pour«

quoi il eut son ascendant avec bonne foi. L'Église, malgré seâi erreurs, l'a mis au rang des sa!nts; la philosophie , malgré les reproches qu'elle lui tait, doit l'élever au rang des grands hommes, n

Ainsi s'exprime M. Garât: la figure historique desaîût Bertiard l'a frappé d'admiration. M. Garât (2) garde assurément quelques-uns des pré^ jiigés et dès faux jugements du dix-huitième siècle : il considère les Croisades comme Texpression du fanatisme; et pourtant, lui qui avait vécu au milieu des opinions et des scènes ardentes de la Révolution fhuiçdse, devait savoir mieux qu'un autre la force, la puissance des opinions populaires^ il avait vu d'autres croisades : les multitudes soulevées

(1) Ici !e philosophe m mooue encore avec ses préjugés contre resprit du moyea ftge.

(2) M. Garai fui séuateor el académieteii bous le premier empire; il esl mort au reste pieusement dans le pays

basque, au milieu de ses compatriotes, après avoir reçu tous les SacrementSt Décembre 1833.

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marchant à la conquête» un fanatisme bien autrement terrible et sanglant! Hais les esprits trop admirateurs du présent jugent les idées du passé avec des préventions aveugles ; lis croient que les idées marchent quand elles ne font que se transformer.

LA TRADITIOlf DBS MIRACLES DE SAIlfT BERNARD. ^ SA

PIU IMr UiON DANS LK LANGUEDOC, E\ ALLEMAGNE. — SON RETOUR A GLAÏHYAUX, SES S0UFFBANC£9» SES MA- LADIES ET SA MORT.

Cette vie si active, tout empreinte des événements suprêmes et des controverses du douzième siècle, fut encore rehaussée, illuminée par des miiacles éclatants venus de Dieu et recueillis avec respect dans les annales contemporaines : saint iki nard guérit les malades par l'imposition des mains ou par ses ferventes prières; il chasse les démons, flagelle les passions mauvaises et rend à leur pauvre mère les enfants au teint livide de la mort ; les paralytiques marchent, les agonisants reviennent des portes de la tombe ; le méchant est flétri, le bon est secouru. Et ces faits merveilleux, accomplis devant des milliers d'hommes, surexcitent la ferveur, l'enthousiasme des fidèles ; ils sont ra-

saiht bebnard 69

contés par des témoins oculdres et par des re- '

ligieux convaincus, qui n'auraient pas menti à tout un peuple (1).

La science sceptique rejette tous ces témoignages par ce raisonnement toujours le même : « L'ordre matériel ne peut être interrompu dans sa marche inflexible. » Nous ré* pondrons, sans invoquer les témoignages delà foi : La science est impuissante pour expliquer certains phénomènes dans Tordre des esprits : a-t-elle dit son derilier mot sur le sommeil, les rêves,le magnétisme, le somnambulisme, toutes ces forces mystérieuses agissant en dehors des certitudes scientifiques? La foi du chrétien est plus sûre et plus ferme : elle croit que Dieu choisit certains de ses serviteurs pour manifester sa puissance; le Seigneur peut tout quand les prières sur les ailes des anges s'élèvent jusqu'à lui : il ne serait pas Dieu s'il ne pouvait pétrir le monde comme une molle argile, s'il ne pouvait suspendre les lois de l'univers : les Livres saints sont pleins de miracles, et ceux qui

(1) On peut lire les miracles de S. Bernard dans ses trois hagiographes : Guillaume, abbé de Saint-Tliierry; Arnauid, abbé de Bonneval, et frère Geoifroi de Ciairvaux, témoÎDS presque ociilaire&

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10 saiKt BnRAim

n'y croient pas ne sont pas chrétiens de TÉran*

gile, pas lïiême juifs du Vieux Testament.

Quelques-uns de ces miracles de saint Ber-^ nard sont racontés àyee une rimpllcité raVissaute par ses frères» ses ootnpagnonsi <)ui le suiràlent dans ses pient Toyages t oArFabbe de Glairvaux multipliait ses pér^rinations depuis son retour dltalie. Le Languedoc surtout était plein de trouble et d'hérésie: les églises éiaieni àbàttuës, les eroit* brisées* lasàittteEtLcharistte dispersée par des mains sacrilèges. Saint Ber* nard, épuisé de fatighe, triste» malade, votilnt couronner sa vie par une prédication solennelle dans le midi des Gànles. Il Conservait Sft voix écoutée, le prestige immense de sa parole, et rien he pouvait répéter au exhortations qu'il jetait du haut de la chaire ou sur la place publique s « Le saint homme, dont l'Église de la Languedoc avait souvent réclamé le secours, se laissa enûn pei^uader par les sollicitations du révérendissime Albéric, évèque d'Ostie, légat du Siège apostolique ; il se mit en route. A son arrivée, le peuple de cette contrée le reçut avec une piété incroyable et comme un ange envoyé du ciel. Il ne put demeurer longtemps parmi ce peuple, parce qu'il ne fut au pouvoir de personne de contenir la foule de ceux qui se préd-

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pitajent sur ses pas (1). Il prêcha pendant quelques joura dans la cité de Toulouse et dans d'autres endroits que les hérétiques avouent infectés de leurs doctrines ; partout il allait éclairant beaucoup de gens simples dans leur foi, ralfermissant ceux qui ebancelftleat» rao^gnant les égarés et accablant de son autorité les corrupteurs des âmes et les obstinés, de manière qu'aucun d^eux n'avais la présomption, je ne dis pi^ de lui résister, mm de paraître pu sa présence.

jtt A Sarlat, prè^ de Toulouse, on présenta au serviteur de Di<su plusieurs pains pour être bénis, aiu^i que cela 3e pratiquait partout. Lui, élevant les mains, faisant le signe de la croix, les béiiit au nom du Seigneur ej. dit ; Si )es malades de cette ville qui auront goûté de ces pains, recouvrent la santé, yous reconnaîtrez alors que c'est nous qui vous enseignons des choses vraies, et que les hérétiques vous en annoncent de fausses, n A ces paroles hardies, dites avec trop de certitude, le vénérable évêque de Chartres, l'illustre Geoâroi, qui était présent et tout proche de l'homme de Dieu, fut saisi de crainte et reprit i u Oui, s'ils mangent ds ce#

(I) Dom Htbittoii, dans les Œunre$ âe 8. Bernard ^ doDoe quelques lettres sur ce Toysge.

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pains avec une foi sincère^ ils seront guéris, n L'évêque craignait que la proposition ne fût trop osée. Mais le saint abbé, plein d'une coulîance sans bornes dans la puissance du Seigneur, ré.pliqua ; u Non, je n'ai point dit cela, mais bien que tous ceux qui en goûteraient seraient guéris, afin que tous reconnaissent que nous sommes des hommes véridiques envoyés de Dieu. »

Alors tant de malades goûtèrent de ce pain et revinrent à la santé, que le bruit de ce miracle se répandit dans toute la province, et que l'homme de Dieu, passant à son retour par des euciroiis, évita et craignit de reparaître en ce lieu à cause de la foule intolérable qui se serait réunie sur ses pas. (1) »

Dans le pays de la Languedoc , inondé d'hérésie, ces miracles étaient nécessaires pour la conversion des âmes : ce pain vivifiant qui guérissait les malades était le symbole de TEucharistie, nié, profané par les hérétiques. Saint Bernard, avec une naïveté et une simplicité douce et charmante, repoussait le mérite de ces '

prodiges de la foi; il ne s'en croyait pas digne :

il les rapportait à Dieu : k Je me demande avec

un proLuid étonnement, disait-il, ce que signi-

(1) Dom Mabillon a annoté avec j^iaud som celle pai lie de la Vie de S. Bernard.

SAINT BBRITÀRD 13

fieDt ces miracles et pourquoi Dieu a trouvé boa de faire de telles choses par de telles mains. Il me semble n'avoir rien lu dans les pages des saintes Écritures sur cette espèce de miracle : car les prodiges sont opérés quelquefois aussi par . des imposteurs. J'ai bien la conviction d'être loin de la perfection, mais j'ai aussi celle d'être étranger à toute imposture. » Dans les derniers temps de sa vie, il crut avoir trouvé la vraie route pour sortir de ces doutes : « Les miracles ont lieu, disait-il (1) , je ne l'ignore pas, non en vue de la sainteté d'un seul, mais du salut de beaucoup. Dieu considère dans riiouinie par lequel il effectue de telles choses, non pas tant sa perfection que l'opinion qu^on a de lui, et c'est ainsi qu'il met en recommandation parmi les peuples les vertus que Ton croît à celuinsi. Il n'y a donc rien qui m'appartienne en propre dans les miracles exécutés par moi ; ils sont, je le reconnais, le résultat de la renommée dont je jouis plus que de ma vie, et ils arrivent moins à ma considération que pour l'avertissement des autres, n

Dans ces douces et humbles paroles se révèle Fesprit de saint Bernard ; c'était pour Futilité

(4) L'abbé Gaîllfiame a consacré tout un chapitre aux miracles de S. BeruariU

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de tous que le Seigneur lui confiait un pouvoir merveilleux, à lui, j^iaible de corps, si mala* dif I Delà Languedoc, saint Bernard passa les Pyrénées pour prêcher eu Espagne un peu après l'époque du Cid , ce temps héroïque où Rodrigûue Diaz de Bivar, vainqueur des Sarrasins, menait cinq rois maures enchaînés aux pieds du roi de Castiile. Saint Bernard ranima le zèle des Croisades pour la délivranœ de la patrie castillane ; mais, avec un esprit detempé* ranceet de modération, il voulut qu'on ménageât les Sarrasins et les Juifs. Lors de la seconde Croisade, Bernard, alors auprès de l'Empereur, avait sauvé les Juifs des massacres dans le nord des Gaules et en Allemagne (i). 11 gardait cette belle empreinte dans ses sermons à saint Jacques de Gompostelle, & Burgos, dans la vieille Castiile récemment cûa(j[uise : « Épargnez le sang des hommes, ramenez-les doucement à Dieu. »

Le caractère du génie, c'est l'universalité :

l'esprit de saint Bernard n'appartenait pas à une seule nation. A peine sa tâche finie en £s*

(1) Les Juifs étaient alors en exécration aux peuples par îotîr usure et leurs sacrilèges. Voir mon livre couronné par riasliiiit sur VÉtat des Juifs au moym âge, S. Bernard les présem d'une réaction jpopuliire»

SAINT BEEUAJLD 75

pagne, il passa les Alpes pour voir une fois en- . core l'Italie* L'abbé de Glainraux avait toujours jugé les Italiens avec une grande sévérité : cç caractère léger» tumultueux, toujours prêt à secouer le pouvoir, n'allait pas à son esprit ; il aimait Tobéissance, comme fa première condi^ lion de la foi. A Home, saint Bernard trouva le Pape £ugèue III rétabli dans toute la plénitude de son pouvoir, le Sénat aboli, l'autorité tumultueuse des tribuns abattue (1)» Saint Ber« nard avait dompté toutes les résistances ; et, sans aucun orgueil pour les succès qu il venait d'obtenir, tout son soin à Rome fut de visiter les basiliques saintes et de recuellir les reliques des martyrs pour les monastères de Glairvaux, de Cîteaux et de Cluny. C'étaient alors la gloire et la richesse des monastères et des abbayes que les ossements des saints : on venait en pèlerinage de tous les points du monde.

Comme la vive crainte des Italiens était l'invasion des Allemands au delà des Alpes (la querelle de l'Empire et du Sacerdoce n'était point apaisée,) saint Bernard visitai' Allemagne pour la contenir, et il exerça sur rempereui , les

(]) Sttr l'élat de Rome et de l'Italie , voyez les épU très 19S-197 de S. Bernard dans le Recueil de Dom MabittoD.

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électeurs, les graffs et les burgiaffs le même ascendant que sur les rois. L'abbé de Uairvaux était un esprit merveilleusement propre à la supériorité» à la conciliation, à l'arbitrage : on venût à lui comme à rintelligence inspirée de Dieu ; ses exhortations souverainement écoutées abaissaient tous les fronts. Les chroniques par* lent encore de nouveaux miracles qui marquèrent son passage tout le long du Rhin, à Mayence, à Cologne, et jusque dans la Belgique : le Seigneur semblait marcher à ses côtés.

Tant de fatigues, tant de travaux avaient

considérablement affaibli la sanlé de saint Bernard : depuis son extrême jeunesse, il souffrait d'une maladie d'estomac, qui lui faisait rendre tout ce qu'il prenait; ses longs jeûnes, seis fatigues, ses prédications, ses dévouements avaient encore aggravé son état. Le Saint n'y prenait garde et semblait dédaigner les précautions les plus simples. Quand un homme ardenmiont exalté se consacre à une œuvre, il méprise son corps : car il existe d'une vie intellectuelle, qui a aussi sa force et son charme. Après son retour du voyage d'Allemagne, son épuisement fut au comble, et lui-même le fait connaître dans une lettre à l'un de ses frères de Clair-

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vaux (1) ; a Nous avons reçu avec, un esprit d'humiSM et non avec les sentiments â*un plaisi' mondain les témoignages de votre charité. Quel plaisir, en effet , peut attendi*e un être que les peines amëres revendiquent tout entier ? Ne pouvoir plus rièn manger est en quelque sorte la seule jouissance que je connaisse encore. Le sommeil m'a totalement abandonné, de peur que dans ce court momeot uq repos bienfaisant ne vienne suspendre en moi la sensation de la douleur* Je ne souffre guère que d'une défaillance d'estomac. Elle exige que, la nuit comme le jour, on mesoutienneavecunliquidequelconque, mais toujours en tràs-^petite quantité à la fois. Quant à tout aliment solide, mon estomac s'y refuse absolument : le peu qu'il veut bien recevoir, il ne le prend jamais sans une violente souiïrance ; mais il en redoute une plus vive encore s'il reste entièrement vide. Que s'il se résigne à admettre quelque chose de plus que de coutume, même en très-peLile quaaliLé, alors la douleur est au comble, mes jambes et mes pieds sont enllés, comme il arrive d'ordinaire aux hydropiques.

Au milieu de tous ces maux, et pour ne rien taire à un ami inquiet del'étatde son ami, même

(1) Recueil de doiu Mabilloo, si exacte! si précienx*

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sur ce qu'il j a déplus intérieur dans l'hommei je vous dirai, sans recherche des expressions scientifiques, que chez moi l'esprit est toujours prompt dans une chair infirme. Priez le San* veur, qui ne veut pas la moi l du pécheur,denepas retarder, mais de protéger mon heureuse sortie de ce monde. Ayez soin surtout de fortifier de vos vœux, à son départ de cette terre, les pas d'un houiaie privé de tout mérite aux yeux de Dieu, afin que celui qui ne cesse de tendre des embûches au genre humain, ne puisse trouver en moi aucune place où il enfonce sa dent et fasse nue blessure. Cette lettre, je l'ai écrite moimême, tout malade que je suis, pour queles ca^ ractères, tracés par une main qui vous est si bien connue, vous soient une preuve de toute mon affection (1). )»

Déjàsaint Bernard n'appai^tient plusàla terre; souifrant, épuisé, il secoue les liens qui le retiennent encore : il a appelé de ses vœux la patrie céleste. Tous ses frères pleuraient autour de lui à chaudes larmes : que deviendra G iairvaux, la fondation chérie, quand il ne sera plus ? Saint Bernard les rassure, les console : son esprit sera

(1) Bernard, EpisU J*ài donné eette lettre tout entière coniine un modèle (tu style de S, Bernard.

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toujours avec eux \ Glaimux* à traver» d€S

siècles, vivra, pourvu que ses frères conservent l'esprit de charité et d'égalité parfaite, Tamour de Dieu et du prochain. C'est en prononçant ces belles exhortations que saint Bernardexpira, le 20 avril 4163, dans la soixante-troisième année de son âge« 11 laissait le monastère de Clairvaux dans tout son éclat ; il comptait alcM sept cents religieux^sans comprendrelM colonies de Fontenay et Trms^Fmiaines, qtà en étaient comme une dépendance. Durant sa vie active^ il avait fondé ou agrégé qaatre^vingt-^trois mo* nastères de son Ordre : 3ô en France, 11 en Espagne, 10 ea Angleterre, 11 en Irlande, 6 en Flandre, à en Italie, 2 en Allemagne^ 2 en Suède, 1 en Hongrie, 1 en Danemark.

Et avec Tactivité d'une vie voyageuse, saint Bernard trouvait encore le loisir d'une corres'^ pondance universelle. Les savants liénédictiiis ont publié 76 lettres adressées aux Empereurs d'Allemagne, aux Rois de France i 2 à Louis le Gros, 8 à Louis le Jeune, 12àSuger, h à Thi-baud comte de Champagne, 4 aux Milanais, 1 aux GénoiSt 1 aux Pisans, 6 au Pape Honorius, 57 il Innocent II, 85 à Eugène III, 31 à divers Cardinaux oulégats, sans compter leslettres aux archevêques, évêques o\x abbés,. que saint

ëO SAINT BSEHAAD

Bernard excite à la piété et au bon gouvernement de l'Église (1).

Dans la vie des hommes célèbres, il est difficile de rencontrer le double mérite de Féloquence qui peri^uade et de 1 esprit d' organisadon qui fonde, grandit et fortifie une œuvre t ces deux qualités pourtant se trouvent réunies dans saint Bernard ; en lui est surtout la haute faculté du gouvernement. Les abbés de Ciuny et deCiteaux avaient leur autorité et leur gran* deur i mais ils n'avaieiu jamais songé à grouper, àréunir les forces dispersées de leurOrdre : tous les monastères dépendant des deux abbayes vivaient isolés (2) ; à peine quelques vi* siteurs, venaient à des périodes éloignées, examiner si les règles étaient observées et les prescriptions remplies. Sûnt Bernard ordonna que chaque année les abbés de toutes les colonies de Glairvaux, depuis l'extrémité du Nord jusqu'au midi de r£spagne et du Portugal, quitteraient leur monastère pour se rendre à la maison-mère, où se tiendrait le chapitre de

(1) Dom MabilloQ. C'est dans ses savantes recherches que j'ai Ironvé i'hiftioiie Uuéraire de sftint Bernard.

(S) Aepiii» S. Antoine et les Pères du désert, on ne imvait pas de réunion des Ordres religieux pour délibé>

rcr sur la lui commune.

SAINT BJSAKAED 81

rOrdre, aiodèle sur lequel furent depuis copiés les états généraux politiques. Ctiaque abbé

^apportait son avis, exprimait ses besoins, et Ton ne se séparait qu'après s'être pénétrés de Tesprit commun. De cette manière saint Bernard avait résolu le problème de T unité dans Tautorité et de la liberté dans Tordre.

<(La gloire de la création des chapitres généraux, dit un savant prélat romain (1) , revient à Giteaux, qui renouvela la face de Tétat monastique, grâce à cette puissante institution. 11 est assez intéressant de iaire observer que la fête de saint Bernard, en qui se personnifie Citeaux, est célébrée dans l'Église universelle le 20 août, c'est-à«-dire le jour où les moines de la Thébaide avaient l'usage de célébrer lecha-

. pitre annuel. La Charia charUatis^ écrite en 1119 par saint Étienne, abbé de Cîteaux, prescrit le chapitre général annuel, sous peine de déposition pour les abbés qui ne s'y rendraient pas. A une époque où les communications ' étaient si difficiles, n'est-ce pas une prescrip-

(!) Monseij^nenr Cliaillot. Je dois ces idées sur les C/ui' pitres yciiéraux à uuc conversation que j'ai eu l hotineur d'avoir avec ce savant prélat, qui dirige a Roineavec tant ' de science le reciMil : Anakcta Jwi$ PotUifim^ Home, place de Venise.

8È SAIHT £S&IflRD

tion bien remarquable que celle qui oblige les abbés répandus dans toute l'Europe et au, delà des merSi à se rendre à Cîteaux tous les anS) pour traiter de la discipline et nommer des visiteurs, sous peine de déposition? »

L*esprit administratif de saint Bernard se laaniicbte dans le gouvernement intérieur de son abbaye. Adoptant les traditions de ' Home, il avait établi des préfets {prœfecii) pour chaque branche de service i préfet des eaux, préfet des forges, des fours, des celliers, de la culture^ des jardins t et toutes ces adm> nistralions particulières étaient soumises à une autorité supérieure, sous la crosse abbatiale. Les préoccupations industrielles de Claitvaux devinrent si considéiables que les Papes furent obligés de les contenir, afin d'éviter que la maison de prière ne devint une manufactura (1)«

(1) Leftdéparlemenfs de la Bourgogne et de la Lorraina doivent aux moînes de Ctioaux et de Glairvaux rori(^iie de leur exploitation des mines, comme celle de la création des vignobles. Clos est un root monastique venant de

cloître (clôture). C'est aux P>. lu ciictius que la Chainpaj^ne doit reiploilalioQ de ses produits.

LA CANONISATION DE SAINT BERNARD. — SON tlISTQIRE GLAIRYAUX,

Avec la conviction profondeque saint Bernard, la coQFonne au front» vivait parmi les bienheureux, les frères de Clairvaux n'en éprouvèrent j)a3 moins une vive douleur à la mort de leur saint Abbé. Bernard laissait un grand vide:

qui oserait continuer une tâche si rude, une vie si pure, si active, et remplacer ce génie si fécond? Tous ces frères à la tête rasée, agenouillés avec leur robe de bure, vêtement d'innocence, priaient autour du mort aux nobles traits étendu sur une couche de terre. Un religieux composa l'épitaphe pleine d'enthousiasme et d'antithèses, selon la mode littéraire du temps : (I Nos vallées sont brillantes, disait*il, et notre abbé est pluâbrillant encore ; il alaissé au monde un nom aussi rayonnant que lui ; oiseau rare, il

rest plus encore par son génie, sa religion, sa morale! Ses cendres brillent et son sépulcre aussi : son esprit est encore plus resplendissant devant Dieu (1) . »

La vie de saint Bernai d, ses miracles, toutes les merveilles qui se rattachaient à son exis» tence, s'étaient accomplis sur un trop grand théâtre, en face de toute une génération, pour qu'il y eût le moindre doute à Rome sur sa canonisation. L'abbé de Clairvaux avait fait des Papes, il les avait défendus ou même dirigés dans leur gouvernement ; il avait sauvé TÉglise de schismes profonds, enseigné les peuples, conduit les rois et combattu F hérésie avec une vigueur sans pareille. Pénétré d'un sentiment d'humilité profonde, saint Bernard avait commandé au monde sans le vouloir et presque sans s'en apercevoir. Vingt ans après sa mort, le 20 août 1178, le Pap3 Alexandre III prononça sa canonisation, sans enquête préalable, avec des cérémonies d*un éclat inaccoutumé ; il

(1) Tai cherché à traduire ces vers, au reste tort difticiles :

Clarœ sant valles, Md Claris Tallibns ai>ba« Clarior hit elaram nomen io orba dédit

Qanif avis, dams ooerids et elaros honore, Clarns et ingénie, religione magis.

Mors est elara, einis claras clarnmque sepnlèhniin ; Clarior emlut apiritas antè Deonu

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