Longueval, Hist. de l'Egl. gallicane, t. XVI, p
- quelques mois l’œuvre de la réunion, si péniblement élaborée par saint Bonaventure.
L'œuvre fut reprise au concile de Florence (1439), toujours avec le même insuccès. Depuis, les révolutions ont succédé aux révolutions et bouleversé la face de l’Europe; et les Grecs demeurent invariablement enlacés dans les liens du schisme de Photius, sans qu’on puisse prévoir quel sera le nouveau Constantin ou le nouveau Chrysostome, le glaive ou la Bouche d’or, capable de rompre des chaines tant de fois séculaires.
A quoi attribuer une pareille opiniâtreté, une pareille obstination dans l'erreur? N’y voir qu’une question d’antipathies de race, de préjugés habilement entretenus, d’orgueil national, serait se méprendre, à notre avis, et trop s'arrêter à des causes secondaires; il y en a d’autres. Nous avons éludié l'Orient pendant la guerre gréco-turque (1897), et nous avons constaté de nos propres yeux qu'il y a trois autres plaies plus profondes, invétérées, humainement inguérissables, qui empêchent le retour à l’unité catholique, c’est-à-dire le retour à la vie. Ces trois plaies sont : {a vénalilé des consciences, l’ignorance des popes et l'oppression du laïcisme.
« Ici, écrivions-nous de Constantinople aux Annales Franciscaines, ici tout se vend à prix d’or, les charges et les consciences, les ordres sacrés et les sacrements. Les dignités ecclésiastiques sont à l’encan, et le « pa- « ltriarche œcuménique » de Byzance lui-même n’échappe pas à une loi qu’ilest le premier à condamner. Il n'obtient le firman de la Sublime-Porte qu'après
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lui avoir versé une forte somme d'argent (1). On devine les intrigues, les bassesses, les perfidies que recouvre une pareille simonie.
« Une autre plaie de l’Église orthodoxe, c'est l’ignorance des popes, et par suile l'ignorance des ouailles confiées à leur sollicitude. Sans éducation ni préparation intellectuelle (ce qui les expose souvent au mépris public), absorbés par les soucis matériels et par la nécessité où ils se trouvent de songer à l'avenir de leur progéniture, ils ne savent rien, n’étudient jamais et sont incapables d’expliquer le Symbole. Tout ce que nous pourrions dire ici sera toujours au-dessous de la réalité; et la réalité est des plus attristantes! L'un de ces popes disait à ses paroissiens : « Ce n’est pas à nous d'aller à l'Église latine; « c’est à elle de revenir à nous. Et puis, quelle récon- « Ciliation est possible avec les Latins? Ils adorent « trois Dieux! » Un autre : « Ce sont des infidèles, « puisqu'ils n’ont pas le baptème d'immersion, seul « valide! » Un troisième : « Ils ont déclaré leur pape « impeccable; ils en ont fait une idole! » Où trouver, dans celte absence complète d'instruction religieuse, la recherche loyale et sincère de la vérité?
« Le pis est qu'évêques et popes ne sont pas libres. Ils ont les mains liées par une institution laïque, par les Éphores, sorte de trésoriers ou fabriciens exer-
4. L'élection du « Patriarche œcuménique » se fait à trois degrés. L'élément laïque y prédomine, et le choix de l'élu est soumis à la ratification du Sultan, qui accorde ou refuse à son gré le bérat d’investiture. — Voir les £tudes des Pères Jésuites, l'Eglise de Constantinople, juillet 1898.
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cant une suprématie dont nous cherchons en vain l’origine et le fondement dans l'Évangile, Ce sont les Éphores qui choisissent les candidats ecclésiastiques, dictent aux évêques le sens de leurs circulaires, pro- - voquent les émeutes et commandent au clergé. La plupart sont plus ou moins teints de protestantisme et de libre-pensée; mais ils n’en sont pas moins les chefs occultes du culte orthodoxe, et quand même un patriarche serait disposé à céder aux pressants appels du Pontife romain, nous sommes persuadé qu’il ne serait pas suivi par son peuple et qu'il aurait contre lui les Éphores et tous les esprits mercantiles, plus sensibles à la vue d’une pièce d’or qu’au cri de la conscience. Le laïcisme, son intrusion, ses empiétements, sa puissance, voilà la grande plaie de l'Église grecque, le chancre de l'Orient, l'obstacle permanent qui a fait avorter tous les essais de conciliation, depuis le concile œcuménique de Lyon jusqu’à l’encyclique de Léon XII. Nous ne craignons pas de l'affirmer, preuves en mains, siles clercs et le peuple sont plus que jamais, en ce moment, opposés à la tentative d'union sortie du cœur du Souverain Pontife, c'est encore au parti des Éphores qu'il faut attribuer cette recrudescence d’hostilités.
« Grand Dieu! Quel contraste entre les richesses de la nature et les lristesses morales qui vous enveloppent de toutes parts! Le cœur se serre quand on parcourt Stamboul, aux rues étroiles et sales, et qu'on voit Sainte-Sophie profanée, le Phanar aux mains d’évêques révoltés, les maisons ensanglantées par les Vépres arméniennes, les Hellènes expulsés
de l'empire et traités comme un vil troupeau, et làhaut le Ture, toujours le même, indolent et fanatique, campé en conquérant d’un jour sur les rives du Bosphore, à côté de ruines qu'il ne songe pas à relever, au milieu de peuplades diverses qu’il ne cherche pas à s’assimiler. En face d’un spectacle si navrant, on serait tenté de maudire plutôt que de bénir, si l’on ne se rappelait qu’il y a une Providence qui gouverne le monde et fait tout converger vers une fin digne de la Sagesse éternelle.
« Oui, le Turc a sa place ici; il est, pour un temps, le fléau de la Grèce apostate et le vengeur des droits de Dieu.
« Au concile de Florence, le Saint-Siège Dent les Grecs de rentrer dans le bercail de l’unité catholique, et les Grecs répondaient avec dédain : « Non! Plulôt « le turban que la tiare! » Et moins de quinze ans après, MahometIT entrait en ve dans la ville de Constantin.
« Il y a deux ans, Léon XIII, marchant surles traces de ses prédécesseurs, adressait à nos frères séparés un pressant et suprême appel; et à ces miséricordieuses avances, le patriarche Anthime, au nom de ses collègues et de son peuple, ne répondait que par l’injure et l’outrage. Plus hardi que Photius, plus insolent que Michel Cérulaire, il traitait les délégués du Pape de loups ravisseurs, déclarait l'Église romaine schismatique et la sommait de revenir à l’antique unité, c’est-à-dire à l'Église des sept conciles! Et voici qu’à l'heure où nous traçons ces lignes, Larissa est prise par les Turcs, le panhellénisme
écrasé, le photianisme vaincu. Comment ne pas voir dans ces événements la réponse du Très-Haut vengeant l'honneur de son Église (1)? »
Cette pensée n’est pas de nous; elle est de saint Bonaventure, qui répondait, il y a six siècles, aux . Sophismes des Grecs : « Non, le Pape n’est pas une idole, mais le chef suprême de la hiérarchie ecclésiastique! Non, la Papauté n’est pas de création humaine, mais une institution fondée par le Sauveur lui-même, quand il a dit : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas! C’est grâce, à cette unité que l'Église a résisté, et résistera jusqu’à la fin des temps, à tous les assauts de l'erreur. En brisant cette unité, vous vous condamnez à l’anarchie religieuse, à l’'asservissement national, à tous les aveuglements de l’orgueil (2). »
On dirait les surnaturelles visions d’un prophète. Mais non! Le Docteur séraphique parle ici en philosophe; il ne fait que rappeler aux partisans de Photius cette sévère lecon de l’histoire : c’est que la révolte entraine après soi le châtiment. Pour lui, il ne verra ni l’apostasie ni le châtiment; Dieu lui épargnera cette douleur. Il sera moissonné par la mort au milieu des triomphes de l’Église, comme le soldat qui tombe sur la brèche, au moment où la victoire semble sourire à son drapeau.