CHAPITRE XXVI
Le monde est un vaste champ de bataille où chaque homme à sa place déterminée, son rôle, sa mission, sa responsabilité personnelle. Honte et malheur aux
déserteurs du devoir! Honneur, au contraire, à ceux
qui, parvenus au bout de leur carrière, peuvent se dire que leur vie n’a pas été inutile et qu'ils ont fidèlement accompli leur tâche!
C'est le témoignage que pouvait se rendre l’héroïque Franciscain dont nous écrivons l’histoire. La Providence l'avait appelé, et il avait répondu; elle lui avait confié deux œuvres dont personne ne sera tenté de nier l'importance : le gouvernement de l'Ordre des Mineurs et la réunion des Grecs. Il s’était dévoué à l’une et à l’autre, avec un succès iné-
gal, mais toujours avec le même courage. Sa tâche
était achevée, et l'heure des récompenses allait son-
ner pour lui, d’une facon providentielle comme sa.
mission.
Le lendemain de l’abjuration des Grecs, en effet, — 7 juillet, — épuisé par les veilles et les fatigues, il s’affaissa, et sans rien perdre de sa lucidité d’esprit, il fut bientôt réduit à un état de faiblesse ex-
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trême. C'était le prélude d'une catastrophe imminente. La nouvelle s’en répandit, avec la rapidité d'une traînée de poudre, sur les deux rives du Rhône, et y sema la consternation : tant le saint cardinal était vénéré! Tant il était aimé! Grégoire X vint en personne visiter le malade dans son étroite cellule, et daigna, pour lui témoigner son affection paternelle, lui administrer lui-même l’extrême-onction. Une consolation manquait au-Saint, par suite de ses vomissements continuels : celle de recevoir le saint Viatique. Désolé, il demande à contempler au moins de ses yeux la divine Eucharistie; il veut adorer une dernière fois le Verbe anéanti et voilé sous l'Hostie ; il veut lui faire hommage de son dernier souffle et des derniers battements de son cœur. On condescend à ses désirs; et voici que l’Hostie s'échappe des mains du prêtre, et pénètre à travers la poitrine du moribond, en y laissant l'empreinte de son passage, pendant qu'elle verse dans son cœur des torrents de délices. Ivre d'amour et de bonheur, il éclate en cris de reconnaissance, en soupirs enflammés. Puis son âme brise sans effort les liens de son enveloppe mortelle, et va continuer là-haut, parmi les splendeurs de la patrie, le cantique d’adoration commencé ici-bas, dans les douleurs de l'exil (1). C'était un dimanche, le 15 juillet, aux premières 1. Wadding, ann. 1274. — Tous les annalistes franciscains racontent ce fait, avec certaines divergences de détail qui n’en infirment pas la vérité. C’est à tort que les Bollandistes le rejettent, et nous maintenons contre eux ce principe de
critique, « qu’il faut garder les traditions antiques et vénérables, quand on n’a pas de preuves sérieuses à y opposer ».
lueurs de l'aube, deux jours avant la clôture du concile. Ainsi s’éteignait, en un suprême élan d'amour, dans la cinquante-troisième année de son âge, au milieu des triomphes de l'Église, qui étaient aussi les siens, ce beau génie qui avait été l’oracle des Grecs et des Latins, des Universités et des conciles : « homme d’une science éminente et d’une sainteté plus éminente encore; célèbre par son éloquence, doux, affable, miséricordieux, plein de mérites et de vertus, chéri de Dieu et des hommes (1). »
Sa mort laissa un vide immense, et l’on comprit alors toule la place qu’il tenait dans le monde. « Qui nous rendra notre père ? » soupiraient en sanglotant ses frères les Cordeliers. — « Le grand athlète de la foi n’est plus! La colonne de l'Église est tombée! » répétaient tristement les Grecs et les Latins. Le peuple faisait écho à la douleur commune. Les envieux, les esprits jaloux, les partisans attardés de Guillaume de Saint-Amour, voix peu nombreuses du reste, se taisaient devant la majesté de la mort, tandis que les miséreux consolés, les malades guéris, les schismatiques rentrés dans le giron de l'Église, commencaient à publier à haute voix les bienfaits et les faveurs surnaturelles dont ils avaient été l'objet.
Après les larmes données à l’amitié, il fallut soncer aux funérailles du prince de l’Église et du Saint. Elles eurent lieu, selon l’usage de ces temps, le soir
4. Expressions d’un contemporain, du rédacteur des actes du second concile de Lyon. — Voir Labbe, coll. concil., t. I, p. 960.
même du décès, dans la chapelle des Cordeliers, avec une magnificence inexprimable (1). Jamais souverain n’eut, autour de son cercueil, un pareil cortège, de pareils honneurs. Là se pressait tout ce qu'il y avait de plusillustre dans l’univers, le Pontife romain, le roi d'Aragon, les ambassadeurs des princes chrétiens, l’épiscopat de l'Orient et de l'Occident, la magistrature et le peuple de Lyon. Sauf le voile de tristesse répandu sur tous les visages, on eût dit un cortège triomphal, et non une pompe funèbre. Pierre de Tarentaise, cardinal évêque d’Ostie, célébra la messe et prononca l’oraison funèbre du défunt. Son début fut saisissant. « Je te pleure, Ô Jonathas, monifrère! » s’écria-t-il, en appliquant à Bonaventure le cri de David apprenant la mort du fils de Saül. Son allocution fut celle d’un frère pleurant un frère aîné. Il retraça à grands traits sa vie et ses œuvres, la guérison miraculeuse de l'enfant, la science du docteur, l’activité du Ministre Général, l’héroïque dévouement du prince de l’Église. Ce Saint. clercs et fidèles l'avaient vu; ils avaient subi l'irrésistible fascination de sa douceur. Ce thaumaturge, ils l'avaient invoqué aux heures de détresse. Ce puissant orateur,ils l’avaientapplaudi. Jamais pareille lumière se lèvera-t-elle dans l’Église? » Lorsque le prédicateur en vint à raconter les derniers moments du Bienheureux, les sanglots de l'assistance lui prouvèrent qu’il
4. Fodéré, Hist. de la Prov. de s. Bon. — Au témoignage de ce chroniqueur, une inscription latine, gravée au seuil de la cellule du Bienheureux, rappelait tous ces grands souvenirs. — V. Gaspard de Honte-Santo, p. 180.
avait su toucher les fibres les plus délicates du cœur humain (1).
La dépouille mortelle fut déposée dans le sanctuaire des Cordeliers, à quelques pas de l’autel.
Le lendemain, 16 juillet, le concile tenait sa cinquième session. Après la promulgation de la « constitution des conclaves », constitution à laquelle notre Bienheureux n'avait pu demeurer étranger, Grégoire X ne put se défendre d'exprimer publiquement la douleur qui l’oppressait. « La colonne de la chrétienté est tombée! s’écria-t-il. Et moi, je perds en Bonaventure un conseiller fidèle, un auxiliaire dévoué, un trésor inappréciable. » Et il y avait des larmes dans sa voix. L’éloge du Saint ne pouvait être plus sincère ni tomber de lèvres plus augustes. A la fin de son allocution, et par une exception unique dans les fastes ecclésiastiques, le Pontife enjoignit à tous les évèques et à tous les prêtres du concile de dire une messe pour le repos de l'âme du vaillant athlète de la foi (2). C'élait associer à son deuil et à sa douleur la catholicité tout entière, qui spontanément, du reste, fit écho à sa parole.
Dans ce concert unanime de regrets mêlés d’éloges, l'Ordre de Saint-Dominique se distingua entre tous. Il s'était déjà exprimé, en face du cercueil du Bienheureux, par la bouche de Pierre de Tarentaise:; c'était un premier hommage rendu à la mémoire du Saint. Mais au tribut des louanges, les Frères-Prêécheurs voulurent joindre celui des prières ; et pour
4. Obitus s. Bonav. Mensink, t. XI; — Wadding, ann. 1274. 2. Labbe, loc. cit.
resserrer les nœuds du pacte d'alliance qui unissait les deux familles dominicaine et franciscaine, ils formulèrent au Chapitre général de Bologne (1275), une ordonnance qui demeure comme un témoignage historique de leur reconnaissance envers l’illustre défunt. Lisons-la, elle est éloquente dans son laconisme, « Tous les prêtres de l'Ordre célébreront une messe pour le vénérable Père et seigneur Bonaventure (1). »
Les Pères du concile et les Dominicains pleuraient un ami, les Frères-Mineurs pleuraient un père, et la douleur filiale est un de ces sentiments que le cœur comprend, mais que la plume ne déerit pas. Disons seulement qu’à cette occasion, Francois de Fabriano, le secrétaire du vénérable défunt, composa une élégie en vers syllabiques, qui a pour le moins le mérile de refléter la profonde affliction de l'Ordre. Écoutons … quelques-uns de ses accents,
O famille des Mineurs, gémis, lamente-loi, Donne un libre cours à tes larmes!
Tu as perdu ton premier pasteur.
Et quel docteur! quel père!.…
O zélateur de la justice,
O protecteur de la pauvreté,
O docteur de la vérité,
Que tout rang, que tout âge te pleure!
Et maintenant du haut des cieux, Protège ta famille religieuse, Tois qui fus ici-bas son modèle (2).