‹ Saint Bonaventure (1221-1274)Chapitre 47 sur 121 · De la contemplation, Paris · texte numérisé non relu

De la contemplation, Paris

eût pour le Docteur angéliqué, il préférerait toujours l’École de Saint Bonaventure à l'École de saint Thomas, parce que, quoique saint Thomas lui parût avoir autant et peut-être plus de lumière, Bonaventure lui paraissait avoir plus d’ardeur. « J'aimerais « mieux, disait ce saint prélat, être séraphin qu'être < ange, savoir moins et aimer un peu plus (1). »

La postérité n’a pas ratifié le jugement de Gerson et de saint François de Sales. A l’ardeür elle a préféré la lumière ; au séräphin, l'ange de l'École : et de nos jours, quand Léon XIII a voulu assigner un patron aux écoles catholiques, il a choisi saint Thomas, « le plus savant des saints et le plus saint des savants »., Dans l’encÿelique Æfernti Patris, qui contient ce décret, il préconise et recommande la doctrine de l’Ange de l’École comme « plus opportune pour la défensé et l’ornement de la foi catholique, pour le bien de la Société, pour l'avancement de toutes les sciences ».

Les admirateurs de saint Bonäventure n’ont ici qu'à se féliciter et à bénir. Në sait-on pas, en effet, que les deux amis sont inséparables et que glorifier l’un, c’est encore glorifier l’autfé ? Et n'est-ce pas le merveilleux Spectacle que fous offre la vie posthume de ces deux grands homnies ? Enisemble, ils ont été supplantés par l’école Cartésienne, bannis de l’enseigneñent par les encyclopédistes ; éfisémble, ils nous revieñheñt avec leurs inéomparables trésors dé science; et voici que léur doctrine réfleurit, rion plus

ee Sermons du P: de là Colombière, S: J:, t: HE, p. 475 : Lyon, 1797,

seulement dans les cloitres, mais dans les séminaires et dans les Universités. C’est le signe des temps nouveaux et la pleine réhabilitation de cette méthode scolastique que Sixte-Quint considère « comme le boulevard et la citadelle de la foi catholique (1) ».

Reverrons-nous les jours où des professeurs de talent comme Guillaume Vorilong, Étienne Brülefer, Pierre Trigosus, se faisaient honneur de commenter la théologie de saint Bonaventure? Peut-être! Mais laissons à l'avenir ses secrets, et retournons au moyen âge, aux temps où le livre qui nous occupe avait une voix pour lui donner la vie et la couleur, la voix la plus enchanteresse qu’il y eût au monde. Alors ce n’était plus la synopse pâle, froide, décolorée, que nous avons sous les yeux, mais une harangue mouvementée, à la manière antique, un dialogue plein d'animation entre l’orateur et son jeune auditoire.

On aime à se représenter ainsi le Docteur séraphique au milieu de ses disciples. Ils sont assis, tenant à la main les objections qu'il leur a présentées la veille et attendant la réponse. Le maître est debout; il expose clairement sa thèse, parle avec autorité, s’échauffe peu à peu, et pendant plus d’une heure il tient ses élèves sous le charme d’une parole chaude et convaincue. Aussi bien tout conspire en sa faveur : l’incomparable héritage de gloire que lui a légué saint Francois, son érudition, sa jeunesse et

1. Munitissimam scholasticæ theologiæ arcem. (Bulle Triumphantis Hierusalem.)

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plus encore que tout le reste, la magie de sa diction, jointe à l’auréole de beauté morale qui resplendit à son front.

Mêmes merveilles, avec saint Thomas, au collège régulier de Saint-Jacques. Les familles témoignaient une entière confiance aux deux brillants professeurs, et les écoliers désertaient les cours des maitres séculiers pour s'attacher aux pas du Prêécheur et du Franciscain. Ce fut la cause première des jalousies de l’Université et d’un long conflit qui faillit troubler la France.

Trois ou quatre professeurs mécontents, un peu de dépitet d’orgueil froissé, de vagues déclamations contre « les empiétements des moines », voilà ce que nous trouvons aux débuts de la campagne universitaire. Mais où ne conduit pas une passion, lorsqu'elle s’est une fois emparée d’un cœur, lors même que ce cœur est celui d'un clerc ou d’un prêtre? Au lieu d’opposer au talent la légitime concurrence du travail et de l’émulation, les mécontents eurent recours à l'intrigue et ourdirent un complot destiné à reconquérir ce qu'ils revendiquaient comme leur privilège exclusif : le monopole de l’enseignement. Guillaume de Saint-Amour, chanoine de Beauvais et chapelain de l’Université, esprit ambitieux et remuant qui rappelle Abaïlard, dont il occupait la chaire de philosophie au parvis Notre-Dame, était l'âme du complot. Il profitait de toutes les circonstances pour exciter les jalousies de ses collègues et amener l’expulsion de ses adversaires. De là, les mesures suivantes prises par l’Université.

En 1252, elle portait un décret n’autorisant plus

qu’une seule chaire dans les collèges des réguliers,

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LES DÉMÉLÉS AVEC L'UNIVERSITÉ DE PARIS 67 décret qui visait les Dominicains. L’année suivante, elle faisait un pas en avant. À la suite d'une éChauffourée entre écoliers et bourgeois, elle dressait, sous couleur de solidarité professionnelle, de nouveaux statuts au nom desquels elle frappait d’ostracisme les candidats ou les professeurs réguliers, absolument Comme on nous chasse aujourd’hui de nos couvents, sous prétexte que nous refusons de nous soumettre aux lois existantes. En même temps, elle refusait d'admettre au doctorat les deux jeunes candidats qui l’offusquaient, Thomas et Bonaventure, chansôtinait, Sous le couvert des Ordres mendian!ts, les disciples de saint François et de saint Dominique et leur Coupait lés vivres en les diffamant.

Jean de Parme, alors en Allemagrie, vint à Paris, s’aboucha avec les professeurs de l’Université et les réconcilia avec ses Frères. Mais ce n’était qu’une trève partielle et passagère. En 1955 éclatait comme une bombe un pamphlet anonyme, ayant pour titre: Les périls des derniers temps, qui donnait le signal d’une recrudescence d’hostilités.

L'auteur était lé sophiste franc-comtois dont nous avons prononcé le nom, Guilläume de Saint-Amour. Voici lé résumé de ses diatribes Contre les Ordres mendiants. « Le renoncement absolu à toute propriété est cohträire à l'Évangile; les religieux mendiants sont en vüie de dätünation, pour avoir abandoñné le travail manuel; il ne leur est pas permis de vivre d’aumônes ; le droit qu'ils s’arrogent de prècher et de confesser n’est qu’une usurpation attentatoire au pouvoir des évêques et des curés: CE sont de fäux prophètes

et des précurseurs de l’Antéchrist (1). » Le ton était cauteleux et perfide. L'auteur se posait en défenseur des vérilables intérêts de l’épiscopat français.

« Sur dix-sept docteurs que comptait alors l’Université de Paris, trois seulement, outre l’auteur, adhérèrent à ce pamphlet (2). » Ce n’était qu’une infime minorité! Mais dans tous les temps, selon la réflexion de Tacite, ne sont-ce pas les minorités arrog'antes et tapageuses qui prévalent et s'imposent aux multitudes inconscientes ? Non contents de répandre à profusion ce libelle incendiaire, les meneurs déchainèrent contre les moines jalousésles malsaines convoitises de la populace et, ce qui est pis encore, les railleries bouffonnes de la jeunesse universitaire. « Le peuple se mit à tourner en ridicule les religieux mendiants. On les abreuvait d’outrages; et les épithètes d'étrangers, de pharisiens, d’intrus, de précurseurs de l’Antéchrist, et cent autres plus injurieuses les unes que les autres, étaient dans toutes les bouches (3). »

Les dissensions prenaient des proportions effrayantes. Le pieux roi de France, récemment arrivé de Palestine, en était profondément affligé. Il résolut d’y porter remède, en déférant le livre accusateur au jugement du chef suprême de la catholicité. Alexandre IV accueillit paternellement les envoyés du roi, et confia l'examen de l'ouvrage à

4. Les Périls des derniers temps, et sermons divers.—V. Féret, Moyen âge, t. II, p. 216.

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