Chronique de Geoffroy de Beaulieu
2. Claude Frassen, Règle du Tiers-Ordre, éd. de 1736, p. 449. — L’habit de tertiaire de saint Louis fut conservé, jusqu’à la Révolution, au monastère royal des Clarisses, faubourg Saint- Marcel-lès-Paris (76.)
« La reine m'adresse des reproches continuels, dit-il un jour à saint Bonaventure, paree que mon fils Pierre veut, parait-il, entrer dans votre Ordre. Et moi je lui réponds : Ne vous tourmentez pas! Je connais
le Fr. Bonaventure. Il m'aime; il ne voudrait pas
prendre une pareille délermination sans m'en pré-
venir. Dites-moi, Frère Bonaventure, me suis-je
trompé? — Sire, lui répondit le serviteur de Dieu, tenez pour certain que si votre fils me fait des ouver-
tures à ce sujet, je soumettrai le cas à votre décision
et vous en laisserai toute la responsabilité. — Je ne veux pas. reprit vivement le prince, charger ma conscience d’une détermination aussi grave. Soyez sûr que si Pierre veut servir le Seigneur sous la bure franciscaine, ce n’est pas moi qui l’en détournerai. »
« Le Créateur vous a donné trois couronnes, lui dit une autre fois le Docteur séraphique : une couronne d’or, une couronne d’épines, relique précieuse
de la Passion, et la troisième meilleure encore, puis-
qu’elle est impérissable, la couronne des élus. Vivez de manière à ne pas perdre la troisième, sans laquelle les deux autres seraient bien peu de chose! »
Le roi s'en alla fort édifié. « Il me semble, dit-il
à ses courtisans, que Bonaventure a bien parlé. Ses
enseignements ont pénétré jusqu’au plus intime de mon cœur. »
Dans ces colloques familiers, le fils de Blanche de Castille ne craignait pas quelquefois d'aborder les sujets les plus ardus. « Lequel vaut mieux, demanda-t-il un jour, d’être damné ou de ne pas exister? — Sire, répliqua Bonaventure, pour bien juger la ques-
nt dd à
tion, il faut distinguer entre le châtiment et sa cause, En enfer, le supplice ne cessera jamais, parce que la révolte et le péché ne finiront jamais. Or, à mon avis, il vaut mieux ne pas exister que de vivre élernellement dans la haine de Dieu. » Devant une réponse si claire et si péremptoire, le monarque fut dans l'admiration; et après avoir entendu les autres docteurs, il s’écria : « Je m'en tiens à l'opinion de Fr. Bonaventure. J'aimerais mieux, je vous l’affirme, rentrer sous Lerre et perdre la couronne de France, que de rester sur le trône, mais dans l’inimitié du Juge suprême (1). »
Il est beau de voir le prince et le moine, le roi chevalier qui faisait trembler les Sarrasins, et le Franciscain qui ne faisait la guerre qu'au vice et à l’erreur, s’aboucher ainsi familièrement, résoudre les plus hauts problèmes de la philosophie et disserter ensemble sur les destinées de l’homme. Et l’on ne sait ce qu'il faut le plus admirer ici, du monarque qui poursuit avec tant de passion la connaissance de la vérité, ou du religieux qui tire immédiatement du trésor de son cœur des solulions si lumineuses et si précises.
Il y a pourtant one chose, sinon de plus admirable, au moins de plus émouvant : c'est de voir l’humble moine se faire le consolateur du souverain, dans les épreuves et les deuils de famille. En 1260, Louis, fils aîné du roi, héritier présomptif de la cou-
4. Glassherger, Analecta Franciscana, t. 1, p. 414, et t. IT, p. 74.
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ronne, jeune prince qui donnait les plus belles espérances, était moissonné à la fleur de l’âge et prématurément enlevé à l'affection des siens. Le roi le pleura amèrement. Bonaventure alla lui offrir ses douloureuses condoléances, et lui adressa quelquesunes de ces paroles qui vont droit au cœur d’un père. « Qui, répartit le monarque d’une voix entrecoupée de sanglots, j'ai le cœur brisé, plus que je ne le saurais dire! Maïs c’est Dieu qui me demande ce: sacrifice; je me soumets, et j'adore! » Et parlant de son enfant : « Pauvre Louis! Vivant, je l’ai tendrement aimé; mort, je veux l’aimer encore, et prier. pour le repos de son âme. » Et Bonaventure se relira, peut-être encore plus édifié qu'il n’avait été consolateur (1).
Il y avait entre ces deux grandes âmes, Fous points de contact, que les conversalions privées. C'étaient les écrits. Le fils de Blanche de Castille gœoütait, savourait les opuscules presque divins qui coulaient de la plume du Docteur séraphique, comme d'une source intarissable. Il lui demanda quelques slances sur les souffrances de l’'Homme-Dieu, et l’'humble religieux revint, quelques jours après, lui apporter l'Office de la Passion, pages toutes parfumées d'amour, d'un amour tendre et compatissant.
Louis IX est une figure idéale; il n’a pas son égal dans l’histoire. Ce même souverain qui avait bâti le joyau de la Sainte-Chapelle pour la sainte couronne d'épines et qui se plaisait à réciter, en compagnie