Salimhbéné, loc. cit
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aussi sur les prières de ceux qui m'ont donné leur confiance, et sur le concours efficace que vous m’apporterez pour déraciner le mal, développer le bien, : ranimer le zèle des tièdes et assurer la persévérance des fervenis (1). »
Avec le généralat, la vie du Docteur séraphique entrait dans une phase nouvelle. Dans l'impossibilité de pouvoir faire marcher de front l’enseignement universitaire et les mille sollicitudes d’une vaste administration, il dit adieu, des qu'il le put, — et non sans une émotion facile à comprendre, — à ce qui l'avait passionné jusque-là, sa chaire de théologie, ses livres, ses commentaires et la jeunesse, cette jeunesse enthousiaste et sincère dont il avait su captiver l’affection.
Son premier soin, en prenant le timon des affaires, fut de se poser à lui-même cette question : « Qu'est-ce qu'un Ministre général dans la pensée de saint Fran-
. cois? » Il ouvrit l’histoire du Patriarche séraphique par ses premiers biographes, et y lut la page suivante, qui lui servit de réponse.
« Je voudrais que le Ministre général de l'Ordre füt de bonne réputation, grave et prudent, accessible a tous ses Frères, sans acception de personnes, aussi affable avec les simples et les ignorants qu'avec les érudits et les esprits cultivés, favorisant par-dessus tout la pratique des vertus religieuses et stimulant sans cesse la ferveur autour de lui, plus encore par ses exemples que par ses discours. Qu’il partage son
1, Wadding, ann. 1256.
temps entre la prière et les mille sollicitudes de l’administration.
« Qu'il ait horreur de la pécune, la grande ennemie de notre vocation, et qu'il se montre en toutes circonstances l'amant de la pauvreté et le modèle de ses Frères. Un habit, un livre, une plume lui suffiront. Pas d'études absorbantes ou vaines, capables de nuire à l’accomplissement de ses devoirs! Qu'il console les malades, guérisse les cœurs meurtris, fasse fléchir, à force de bonté, l’orgueil et l’insolence, et qu’il ouvre aux brebis égarées le sein de la miséricorde, lui qui est le dernier refuge de ses religieux dans les épreuves de la vie! Que les sujets, à leur tour, honorent dans sa personne le représentant du Christ, et qu’ils l'entourent de toutes les marques de respect dues à sa dignité.
« Pour lui, qu’il ne se laisse ni éblouir par les flatteries, ni abattre par les revers, et qu'il ne change rien à sa manière d’agir, si ce n’est en mieux. Qu'il se garde de prêter facilement l'oreille aux délateurs ; qu'il n’écoute pas les conseils des ambitions malsaines, et qu’il évite soigneusement tout compromis avec l'injustice ou l’iniquité, non moins ennemi des transactions qui énerveraient la discipline monastique, que des duretés qui perdraient les âmes. Enfin qu'il se souvienne que sa prélature est une charge avant d’être un honneur(1). »
Voilà le pasteur idéal, le pasteur selon le cœur
4, Speculum perfectionis, c. Lxxx. — Cf. Thomas de Célano, Vita secunda, p. II, c. cxvr.
de Dieu, gardien de la législation monastique à l'intérieur et sentinelle vigilante contre l'ennemi du dehors, le supérieur tel que l'a esquissé, tel que l’a rêvé le fondateur des Pauvres volontaires, tel aussi que le comprend son septième successeur. Celui-ci aura constamment ce portrait devant les yeux. 1} fera mieux encore : il en sera la réalisation vivante, pendant les dix-sept années de son administration.
Les commencements furent pénibles. A peine avait-il saisi la houlette, que l'affaire de l'Évangile élernel et des idées joachimites réelamait sa vigilance et son intervention. |
On donnait le nom de joachimisme aux rêveries d’un moine cistercien, Joachim, abbé de Flore en Calabre, réputé prophète en son pays et mort dans les premières années du xin° siecle. Divisant l’histoire du monde en trois âges ou grandes époques, il avait annoncé, au xu° siècle finissant, une prochaine et définitive évolution des consciences : l’âge d'amour et de liberté, succédant à l’âge de foi de l'Évangile, comme l'Évangile avait succédé à l’âge de crainte du mosaïsme. « Le premier âge a été celui des esclaves ; le second, celui des fils; le troisième sera celui des amis. Le premier a porté la tige; le second les épis; le troisième donnera le froment. Dans le premier, la prépondérance a appartenu aux hommes mariés; dans le second, au clergé séculier; dans le troisième, elle appartiendra aux institutions monastiques: » Idées vagues et confuses, mais qui trouvaient un écho dans les masses, parmi les miséreux et les victimes des discordes civiles, parce qu’elles faisaient
LE MINISTRE GÉNÉRAL ET LE JOACHIMISME id
miroiter à leurs yeux, sans aueun effort de leur part, la fin de leurs angoisses et une félicité qui est le rêve de toutes les générations. C’est ce qui nous explique leur succès.
Nombreux furent en Italie les adeptes de l'abbé Joachim. Quelques-uns d’entre eux se mirent à dogmatiser et formèrent une véritable secte d'illuminés. Substituant au système ternaire des époques celui du règne successif des trois personnes divines, ils prétendaient qu'après le règne du Père et du Fils viendrait celui de l'Esprit-Saint, qui ne connaitrait ni déclin ni terme. De là le nom d’Évangile éternel placé en tête du livre où s’étalaient toutes ces extravagances. L'ouvrage a été détruit; mais on peut juger de l'esprit qui l’animait, par les propositions suivantes, que nous avons extraites du rapport de l'inquisiteur Eymeric. « La doctrine de l'abbé Joachim est au-dessus de celle du Christ. L'Évangile ne mène point à la perfection; il doit être aboli en 1260. Les Grecs ont bien fait de se séparer des Latins. Nul homme n’est capable d’instruire les autres, en matière spirituelle, s’il ne marche pieds nus (1). »
Guillaume de Saint-Amour s’élait fondé sur celle dernière proposition, lors du procès d’Anagni, pour accuser positivement les Ordres mendiants, et surtout les Frères-Mineurs, d’être les auteurs de ces monstrueuses insanités. Bonaventure ne pouvait demeurer indifférent à une imputation dont l’odieux rejaillissait sur toute sa famille religieuse. Il releva donc le