‹ Saint Bonaventure (1221-1274)Chapitre 76 sur 121 · Iltinerar., ©. vn · texte numérisé non relu

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2, Ozanam, les Poètes franciscains, p. 110.

pales, inséparables l’une de l’autre : le concours de la volonté et la prière.

Il ne suffit pas, en effet, que l'intelligence soit investie des lumières de la foi, ni qu’elle soit orientée vers le but de la vie et qu’elle en connaisse le chemin. Il faut que la faculté qui préside à tous les efforts de notre activité, il faut que la volonté intervienne, pour que nous puissions nous mettre en marche.

- Deplus, êtres déchus, nos tendances naturelles nous

portent en bas plutôt qu’en haut, au mal plutôt qu'au bien, et notre liberté a besoin, tantôt d’être redressée, tantôt d’être soutenue. Nous en faisons l'expérience tous les jours : de même qu'avec ses seules lumières, notre esprit ne peut ni saisir la vérité totale, ni expliquer l’énigme de nos destinées, de même, avec ses seules forces, notre volonté est incapable de conserver constamment l'intégrité de l'innocence, comme de se relever après la chute. Il lui faut un supplément

qui rétablisse l'harmonie entre elle et le bien, et soit

assez fort pour l’arracher à la tyrannie des sollicitations d’en bas. La grâce est ce supplément divin, et c’est à la prière qu’elle est attachée.

La volonté et la prière, voilà les deux leviers du monde moral.

Arrière donc l’averrhoïsme et le rationalisme qui répudient le dogme et le mystère, sous prétexte que « c’est la région de l’inconnaissable, séparée de notre monde par un océan infranchissable pour lequel nous n'avons ni barque ni voile (1) »! Mais arrière aussi le

4, Taine:

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pélagianisme et le naturalisme qui prétendent que l’homme n’a pas besoin de l'assistance divine pour remplir tous ses devoirs et atteindre sa destinée finale! Arrière enfin le quiétisme qui fuit la lutte et s'endort dans une lâche indifférence entre le bien et le mal! Toutes ces erreurs et celles qui en découlent, le Docteur séraphique les condamne par cette substantielle définition : « Le vrai mystique tend à Dieu par la prière, l'amour et le sacrifice (1). »

Formule magique que lui emprunteront les sainte Thérèse, les saint Francois de Sales, les Fénelon! C'est le fond même du mysticisme. Mais le mysticisme ainsi entendu n'est-il pas la fleur du christianisme, et ne plonge-t-il pas ses racines jusque dans les dernières profondeurs de notre être? Écoutons là-dessus les réflexions d’un éminent professeur de nos Universités

catholiques.

«L'âme humaine, dit-il, porte au dedans d'ellemême le sentiment et comme la conscience de l’infini. Ce phénomène, qui seul explique ee qu’il y a de plus élevé dans nos jouissances, et de plus douloureux dans nos angoisses, est le point de départ psychologique de tout mysticisme, comme, au reste, de toutes les écoles qui conservent quelque souci de la dignité humaine. Nier le nécessaire, l'infini, le parfait, interdire à la pensée le droit de regarder au delà de l'horizon de cette vie, c’est supprimer la raison tout entière, qui n’est rien, si elle n’est pas la faculté de l'infini. Du même coup, on détruit la science, en

4. Via contemplationis est per ardentem amorem Crucifixi. (Itinerar., prolog.)

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brisant les axiomes éternels qui en sont le fondement; on dégrade l’art, en niant l'idéal qui est le principe de ses aspirations et le modèle de ses œuvres; on anéantit la vertu, en faisanttaire la conscience qui preserit le devoir. Il ne reste rien de l’homme, rien, excepté l’animal non raisonnable que chacun de nous traîne avec soi (1). »

. La thèse de saint Bonaventure est justifiée : l'âme porte en elle-même le sentiment de sa vocation. Elle est faite pour l'infini, pour le Bien suprême, et notre: Bienheureux ne fait que lui indiquer les moyens d'atteindre sa fin dernière, quand il lui crie : « Va done à Dieu par la prière, l'amour et le sacrifice. »

Outre ces vues profondes et ces lumières jetées, en passant, sur les mystères de la nature et de la grâce, l'{tinerarium élincelle de beautés littéraires, quoique l’auteur n’y vise pas. C’est là qu’on trouve cette maonifique définition défigurée par Pascal : « Dieu est une sphère infinie dont le centre est partout, et la circonférence nulle part(2).» C’est là aussi qu’il adresse aux averrhoïstes de tous les temps cette virulente apostrophe : « Il est vraiment étonnant que vous ne puissiez découvrir le premier principe de toutes choses, alors qu'il est si près de vous et que son nom est écrit en lettres de feu à la voûte du firmament, en lettres d’or au fond de vos consciences! — Oui, il

4. A. de Margerie, Essai sur la philosophie de saint Bonaventure. Paris, 1855.

2. Pascal dit : « La nature est une sphère infinie dont le centre est partout, et la circonférence nulle part. » La nature, au lieu du Créateur! L’imitation est loin de valoir l'original.

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est aveugle celui qui n’est pas éclairé par de si vives splendeurs ! Il est sourd celui que n’éveillent pas les harmonies de la nature! Il est muet celui qui, en face des merveilles de la création, ne loue pas le Créateur? Insensés qui, avec tant de vestiges et d’indices, ne savez pas remonter à la cause première, la création tout entière se lèvera un jour contre vous pour vous condamner!»

Le Docteur séraphique ne s’attarde point aux longues descriptions. Ce qu'il cherche, ce ne sont pas les grands spectacles de la nature; c’est l’Étre des êtres, c’est la beauté par excellence, c’est Dieu. Quand il l’a découvert, il le salue par un cri d’adoraüon, par un chant d'amour. « Ouvre les yeux, à mon âme, prête l'oreille, délie tes lèvres, applique ton cœur. En toutes choses, regarde Dieu; en toutes choses, loue Dieu; en toutes choses, aime, honore et glorifie Dieu, etredis avec le Roi-Prophète : Seigneur, que vos œuvres sont grandes et belles! Vous avez tout fait avec sagesse, et la terre est remplie de vos bienfaits (1)! » >

Une si rapide esquisse ne suffira point aux intellectuels. Ils voudrontlire eux-mêmes ce chef-d'œuvre. Seulement, nous les en avertissons, il en est de l’/é1nerarium comme des toiles de Fra Angelico. Cellesci, pour être goüûtées, demandent une belle lumiere, un regard prolongé et le sens du beau. L’opuscule de saint Bonaventure exige les mêmes conditions. Il ne suffit pas de le lire : il faut le méditer, l’approfondir

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