SAINT BONAVENTURE ET LA FÊTE DU SAINT SACREMENT
Personne n’ignore que l'institution de la fête du Saint-Sacrement remonte au xrm° siècle et qu’elle est une des pages les plus brillantes de l’histoire du culte eucharistique. Mais quels sont les faits qui provoquèrent ce mouvement religieux ? Quelle est la part . qu'y prit le Docteur séraphique ? Ces deux points sont moins connus et méritent d'être examinés à part.
Liège est le berceau de cette dévotion, et Notre- Seigneur lui-même en fut le premier inspirateur. Dans cette ville, au monastère du Mont-Cornillon, vivait au xru° siècle une religieuse bénédictine que ses vertus prédestinaient au choix divin. Julienne de Rétinnes était son nom. Son plus grand bonheur était de passer ses heures libres en présence du Tabernacle; elle y priait longuement, toujours avec une nouvelle ferveur. Un jour qu’elle était proslernée devant l’autel, le Sauveur lui apparut (1208) ; et lui montrant un disque lumineux, avec une échancrure, il lui dit : « Le disque représente l’ensemble des fêtes catholiques; l’échancrure signifie qu'il en manque
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une pour honorer le sacrement de mon amour, et c’est sur toi que j'ai jeté les yeux pour l’établir. » Julienne, épouvantée des responsabilités d’une pareille mission, resta longtemps sans s’en ouvrir à personne. Enfin, devenue abbesse de Mont-Cornillon, elle soumit le message céleste à l'approbation épiscopale, et le bruit de l'apparition de 1208 tomba ainsi dans le domaine public.
Le projet de l’abbesse subit l'épreuve réservée à toutes les œuvres divines à leur berceau : l'épreuve de la contradiction. On la traita de visionnaire, d’hallucinée, de fausse dévote. En dépit de ces injures, Robert de Torote, évêque de Liège, approuva sa pensée etprescrivit, pour son diocèse, la célébration annuelle de la Fête-Dieu, avec abstention d'œuvres serviles et jeüne préparatoire.Julienne, avant de mourir (1956), légua à une pieuse recluse, du nom d’Éva, le soin de continuer et de mener à bonne fin sa mission; et dès l’année 1262, Urbain IV, qui, étant archidiacre de Liège, avait connu Éva, confirmait le décret synodal de Robert de Torote.
Restait à étendre cette institution à toute l’Église. L'intervention directe et manifeste du Ciel allait hâter sur ce point la décision du Saint-Siège. Nous voulons parler du miracle de Bolséna, qui eut alors un grand retentissement. Voici le fait.
Un prêtre allemand, torturé par le doute au sujet de la Présence réelle, avait entrepris le voyage de Rome. Arrivé à Bolséna, il voulut célébrer la messe dans l’église Sainte-Christine. Pendant le saint sacrifice, au moment de diviser l’hostie, il la vit se trans-
former sous ses yeux, Elle était changée en chair vive, le sang coulait sur le corporal, et le Sauveur lui apparaissait couronné d'épines. A la fois éperdu de bonheur et saisi d'épouvante, succombant à l’émotion, il dut interrompre le saint sacrifice et emporter l'hostie miraculeuse; et le sang divin s’en échappait si fortement, que, durant le court trajet de l’autel à la sacristie, de larges gouttes tombèrent sur les dalles.
Urbain IV résidait alors à Orviéto. Instruit par le prêtre lui-même des circonstances merveilleuses du prodige, il délégua immédiatement plusieurs prélats de sa maison pour procéder à une enquête sérieuse. E’hostie miraculeuse, avec le corporal et quatre purificatoires rougis du sang divin, fut solennellement transportée au dôme d’Orviéto et enfermée, en présence du Pape et des cardinaux, dans une bourse brochée d’or et d'argent. Vers le même temps, la Sainte- Chapelle, à Paris, et la collégiale Saint-Aiïmé, à Douai, étaient témoins de prodiges analogues; et le pontife romain, émerveillé de l'occurrence providentielle de ces miracles eucharistiques avec l'apparition de Liège, heureux d’ailleurs de saisir cette occasion pour confondre les blasphèmes des hérétiques du temps, signa la bulle Transiturus, qui étendait à tout l’univers la célébration de la touchante solennité.
Mais à cette fête il fallait un office liturgique, des hymnes, un chant; et voici ce que Denys le Chartreux et, après lui, Wadding nous raçontent à ce sujet.
Urbain IV chargea les deux grands docteurs ps l’époque, Thomas et Bonaventure, de composer cet
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office. Le travail achevé, tous deux se présentèrent devant le Pape et les cardinaux assemblés. Thomas commença et lut ces répons, ces hymnes, ce Laudate Sion, où les accents lyriques de la plus haute poésie s'unissent à l’exposé le plus fidèle du dogme catholique. Les nobles auditeurs étaient ravis d’admiration. « À votre tour, Frère Bonaventure, dit le pontife. — C’est le Sauveur lui-même qui s’est loué par la bouche de Frère Thomas, répartit l'humble Franciscain. Qu’avons-nous besoin d'autre chose? » Et il replia les feuilles manuscrites qu’il avait apportées.
Il disait vrai. La veille, saint Thomas, ayant déposé son travail sur l’autel, avait entendu le crucifix lui dire distinctement : « Thomas, tu as bien écrit du sacrement de mon corps (1). »
Le récit de Denys le Chartreux et de Wadding, en ce qui concerne saint Bonaventure, a été contesté par quelques historiens et relégué par eux au nombre des légendes, peut-être avec plus de précipitation que de raison. Il est difficile d'admettre, en effet, que deux annalistes si recommandables aient altéré la relation de leurs devanciers; et il n’est pas moins difficile d'admettre que les traditions dontils se sont faits les organes soient de tous points controuvées. Peut-être l'avenir apportera-t-il quelque lumière sur ce débat. En attendant, voici le résultat tangible de nos investigations.
Il est certain que saint Bonaventure n’a point été
4, Orviéto conserve précieusement les deux reliques dont
nous venons de parler : l'hostie ensanglantée, à la cathédrale, et le crucifix miraculeux dans la chapelle des Dominicains.
étranger à ce mouvement religieux. On à de lui un sermon spécial $ur la dévotion au Saint Sacrement (1). De plus, il est mandé par Urbain IV à Orviéto, y séjourne et y prêche « devant le Pape et les cardinaux réunis en consistoire (2) ».
D'autre part, tous les efforts tentés depuis un demisiècle pour découvrir l'office et les hymnes qu'on lui prête, n’ont abouti qu’à un résultat purement négatif. La principale pièce du débat fait défaut, et dès lors le fond de l'affaire est abandonné aux libres discussions de la critique.
Ajoutons cependant, à l’appui de la relation de Denys le Chartreux, que la joûte littéraire qu'il rapporte, est tout à fait dans les goûts du moyen âge, et que de son temps (xv° siècle) elle a cours dans les écoles universitaires. L'imagination populaire se repaît de ces délicieux souvenirs, et Raphaël n'hésite pas à s’en constituer l'interprète dans sa belle fresque de la Dispute du Saint-Sacrement. L'Hostie sainte occupe le centre du tableau, le Docteur angélique est à droite, le Docteur séraphique, à gauche. Le premier proclame le dogme de la Présence réelle et chante les merveilles eucharistiques; le second écoute, se recueille et adore en silence. Comment ne pas voir, dans l’attitude significative de l’un et de l’autre, une allusion manifeste à la scène d’Orviéto ?
De nos jours, la même pensée a présidé à l’ornementation de l’église Saint-Joachim de Rome, bâtie en souvenir du Jubilé épiscopal de Léon XIII et de-
4. De Corpore Christi, éd. de Quaracchi, t. V, p. 538. ‘2, P. Fidèle de Fanna, Ratio, p. 116. (Sermons inédits.)
venue le centre de l’adoration perpétuelle internationale du Saint-Sacrement. Sur le portique, une mosaïque superbe représente Clément VIII, promoteur de l’adoration perpétuelle à Rome, et Léon XIIT invitant les fidèles des cinq parties du monde à venir s’agenouiller au pied du trône eucharistique. Aux côtés de ce grand cadre, se détachent quatre grandes statues, à droite saint Thomas et sainte Claire, à gauche saint Bonaventure et sainte Julienne de Liège. Pourquoi la présence du Docteur séraphique à cette place de choix, sinon parce que Léon XIIT a voulu rappeler la croyance traditionnelle que les deux princes de la théologie scolastique se levèrent à tour de rôle pour chanter les anéantissements et les gran- deurs du Dieu de l’'Eucharistie ?
En résumé, la scène d’Orviéto n’a rien d’invraisemblable, et les traditions franciscaines militent en sa faveur. La sagesse et les règles de la saine critique nous font done un devoir de suspendre notre jugement jusqu’à plus ample information. Mais quelle que soit la décision de l’avenir, l’auréole des deux Saints brillera d’un éclat que ne modifieront pas les vicissitudes du siècle, et le nom des deux poètes continuera à être environné de gloire. « Aussi longtemps que durera le monde, jusqu’à l'heure solennelle où le dernier prêtre, quittant la terre, emportera dans sa poitrine la dernière hostie,saint Thomas d'Aquin restera, au sein de l’Église catholique, le chantre immortel de la divine Eucharistie (1). » Tant que durera le monde
4, R,. P. Joyau, Saint Thomas d'Aquin, p. 167.
également, on parlera de l'esprit d’abnégation et d'humilité de son émule, saint Bonaventure, l’autre chantre des abaissements du Verbe incarné ; car lüi aussi est poète autant que théologien, un poëte ins-. piré, sans que la sécheresse des luttes scolastiques ait rien enlevé à la fraicheur et à l’éclat de son génie.
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