CHAPITRE XX
Saint Bonaventure a dit quelque part : « L’âme est une lyre harmonieuse, aux capacités infinies {1). »
Ces paroles ne conviennent à personne mieux qu’à celui qui les a prononcées. Quelque sujet qu’il traite, il est une lyre harmonieuse; en face du beau, il s’émeut, il tressaille ; en face du divin, il adore et chante. Mais pour luicomme pour tous les hommesde génie, le beau et le divin sont inséparables, et volontiers il eüt souscrit à ce mot de Michel-Ange : « Ni la chaleur ne peut être séparée du feu, ni le beau de l’éternel(2). »
Le beau, partout où il le découvre, a le don de l’enthousiasmer : le beau dans la nature, défiguré par la souillure originelle, mais visible encore; et plus haut, dans l’ordre de la grâce, l’idéale beauté de Marie, le sacrifice sanglant du Calvaire et l’immolation mystique de nos autels. 11 chante ce qu'il aime, et c’est l'infinie beauté de Dieu qui a ravi son cœur. Ne lui demandons pas de mêler à ses odes la peinture troublante des passions humaines : il briserait plutôt sa
4. Symphonialis est anima, capax Dei. (Præp. ad missam ; Hexameron.) 2. Michel-Ange, sonnet 6°,
plume! Il est de l’école de saint François, son père et son modèle : c’est l'amour divin qui tourmente son âme, un amour qui ne peut faire entendre que des accents chastes et purs.
Ses premières poésies sont contemporaines de la Sainte-Chapelle, dont elles magnifient les trésors sacrés (une parcelle de la vraie croix, la lance et la couronne d’épines). Elles sont enchâssées, comme autant de perles précieuses, dans l'Office de la Passion, composé, comme on le sait, pour saint Louis. On nous saura gré d'en citer quelques strophes.
L’hymne des Matines s'ouvre par une large effusion de sentiments pieux.
Que la Passion du Seigneur Source de notre salut,
Soit notre rafraîchissement Et l’objet de nos désirs.
Ayons sans cesse présents à l'esprit
Les opprobres et les douleurs du Christ, La couronne d’épines,
La croix, les clous et la lance (1).
L’hymne des Laudes a une allure plus vive et une forme plus poétique. On dirait un chant de triomphe
O Christ, notre chef, par la croix
Tu nous a délivrés des mains de nos ennemis.
Que la terre et les cieux Retentissent de tes louanges.
L. | In passione Domini Qua datur salus homini.… Ed. de Quaracchi, t. VII.
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Heureuses plaies, Glorieux soufflets, Qui nous ont valu Les immortels dons de la grâce!
Enivre-nous, Ô divin Sauveur,
Des délices de ta Passion;
Et fidèle à tes promesses, Donne-nous les joies éternelles (1).
On sent que le fils des Fidanza est contemporain des croisades, que le sang des Bohémond coule dans ses veines et qu'après le désastre de Mansourah, il brüle du désir de ramener la victoire sous les plis du drapeau des chrétiens. La Croix est leur drapeau; voilà pourquoi il la célèbre dans ses vers, essayant de rallumer dans le cœur des chevaliers et des preux d'Occident la flamme religieuse et patriotique.
Mais, comme tous les poètes du moyen âge, comme les architectes qui ont construit nos cathédrales gothiques, il croirait son œuvre imparfaite, si l’image de la Reine des anges n’y occupait une place d’honneur, la première après Dieu, et ne venait réjouir les regards. Il la chante comme il l'aime, avec les libres élans d’une piété filiale qui cherche à se satisfaire sans pouvoir y parvenir. Il passe tellement, au moyen âge, pour le poète de Marie, qu’on lui attribue indistinctement toutes les slances consacrées à la vierge de Juda. Grand honneur pour son talent, mais
ge Christum ducem, qui per crucem.
.…ÆExullet cœium laudibus.
Ed. de Quaracchi, t, VIII.
grande difficulté pour la critique, lorsqu'elle veut faire le discernement des œuvres authentiques.
L'opinion de trois siècles est, à notre avis, un de ces sentiments qu’il faut respecter; et dès lors, en face du peu qui nous reste, les deux conclusions suivantes s'imposent : 1° Saint Bonaventure a été le poète de Marie; 2° Toutes ses composilions lyriques ne nous sont pas parvenues.
Des poésies mariales précédemment imprimées sous son nom, les éditeurs de Quaracchi n’en ont conservé que deux, Philomena et le Rosaire de Marie, rejetant les autres comme apocryphes. Et encore ontils rangé ces deux dernières parmi les œuvres douteuses, par suite de l'insuffisance des garanties d’authenticité. Cependant ils se montrent plus affirmatifs pour le Rosaire de Marie, Corona B. Mariæ Virginis : composition pleine de fraicheur, en vers syllabiques avec rimes alternées, et qu'on peut regarder comme le digne pendant du Si quæris miracula. En voici le texte avec la traduction.
1. Gaude, Virgo Mater Christi, Queæ per aurem concepisti, Gabriele nuntio.
2, Gaude, quia Deo plena, Peperisli sine pœna.
- Cum pudoris lilia.
3. Gaude, quia tui Nati, Quem dolebas mortem pat, Fulget resurrectlio.
4, Gaude, Christo ascendente, Qui in cœlum, te vidente, Motu fertur proprio.
D. Gaude, quæ post Christum scandis, Et est honos tibi grandis In cœli palatio.