CHAPITRE XXI
La dévotion à la Mère du divin Rédempteur, une dévotion filiale, tendre et forte, éclaire de ses lueurs la physionomie du fils des Fidanza et rayonne sur toutes ses œuvres, méditations philosophiques, poésies ou prédications, Nous ne devons pas nous en étonner; le contraire nous surprendrait. Cette dévotion tient, en effet, aux entrailles du christianisme, dont tous les dogmes sont suspendus à la maternité divine de Marie. Elle fleurit à tous les âges de l’Église et s'épanouit dans le cœur de tous les enfants de Dieu, mais semble être parvenue, au xm° siècle, à son apogée. Notre Bienheureux la retrouve partout autour de lui: chez les docteurs qui célebrent les grandeurs de Marie et lui font hommage de leur science, chez les rois qui lui consacrent leurs couronnes, dans les cités qui rivalisent de zèle pour lui élever des basiliques où le feuillage et les fleurs, l'or et les marbres, prennent une voix pour chanter la souveraine de la création.
- I] la retrouve surtout dans les traditions de l'Ordre,
en remontant par Alexandre de Halès et saint Antoine de Padoue jusqu’à saint Francois, dont la sublime théologie va illuminer de ses feux son intelligence et son cœur, Comme lui, ilest vraiment « le chevalier de Marie », Il la proclame la mère et la patronne de l'Ordre (1), publie avec un attendrissement ému les merveilles dues à sa puissante médiation, et se plait a chanter la suréminence de ses prérogatives, « Seul, déclare-t-il, le Fils de l’homme possède par nature la plénitude de la grâce et des perfections ; seule, Marie la possède par privilège (2). » Les actes répondent aux paroles. Au Chapitre de Pise (1263), il renouvelle . les fameuses ordonnances du Chapitre des Nattes (3) et prescrit de rechef de célébrer une messe solennelle, tous les samedis, en l'honneur de l’auguste Mère de Dieu. Il y revient encore au Chapitre d'Assise (1269), et non content d’avoir ressuscité et affermi les traditions familiales, il institue une nouvelle forme de prière, en harmonie avec les goûts du moyen âge. Il voit que les châtelaines de la terre aiment à être saluées, le soir, par les chants des troubadours. I] rêve pour la châtelaine du ciel un hommage à la fois plus universel et plus pur. « Dans toutes les églises de l’Institut, la cloche sonnera à la chute du jour,
1, Hos peculiater luos, Ô Maria. (Apol. paup.)
2, « Gratia plena... » In Joan., c. 1, coll. 3, édit. de Quaracchi, t. VI. — Malheureusement, nous ne pouvons inscrire saint Bonaventure parmi les champions de la cause de l’Immaculée-Conception. (Sentent., lib. III, dist. II.) La thèse était alors mal posée, et il était réservé à un autre docteur de l'Ordre de l’établir nettement et d'en amener le triomphe.
3. Voir notre Vie de saint François d'Assise, 6 édit., ch. xr1..
pour rappeler le salut de l’archange Gabriel à la Vierge de Juda (1). » Sa pensée est accueillie avec enthousiasme, et bientôt l’Angelus, « ce poétique appel parti de l’humble tour des Franciscains, vole de clocher en clocher pour réjouir le paysan sur le sillon et le voyageur sur la route (2) »
Mais il n’entend pas laisser au bronze le soin de louer la Mère de Dieu. Il s’est consacré à elle dès l’aurore de sa jeunesse; il lui a voué son cœur, toute sa vie, toute sa famille religieuse. 11 se promet à luimême d’être fidèle à ses engagements, et n’épargne rien pour affermir dans son âme, et dans l’âme de ses Frères, le culte si suave et si consolant de la Vierge immaculée.
L'art aime à le représenter, la plume à la main, l'œil fixé sur une image de Marie, au bas de laquelle on lit ces mots : « Tous les biens me sont venus par ses mains. » On ne saurait mieux traduire le fond de sa pensée. En Marie il salue la reine de la création, l’avocaite du genre humain et la dispensatrice des trésors de la grâce; il lui attribue tous ses succès, essaie, pour chanter son nom, toutes les cordes de la lyre chrétiènne, préconise du haut de la chaire la suréminence de ses prérogatives, et déclare « qu'il faut être prêt à les défendre, même au péril de ses jours (3) ». D’un autre côté, par les innovations ou prescriptions liturgiques dont nous avons
1. « Insliluil ut fratres populum adhortarentur signo campanæ. » Acla canon. et Chron. des vingt-quatre Généraux.