‹ Saint Bonaventure (1221-1274)Chapitre 95 sur 121 · Chronique des vingt-quatre Généraux · texte numérisé non relu

Chronique des vingt-quatre Généraux

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la question que saint Louis avait posée au sénéchal de Joinville : « Qu'est-ce que Dieu? » Il a prêté l'oreille, et toutes les voix de la création, l’insecte qui bourdonne, l'oiseau qui entonne sa chanson matinale, le vent qui bruit dans la forêt, le torrent qui mugit aux flancs du rocher, l'océan qui chante sur la falaise, toutes ces mélodies du ciel et de la terre lui ont fait entendre le même cri : « Dieu est l’Étre par excellence! Dieu est Beauté (1)! »

Chrétien, prêtre, religieux, il interroge tour à tour le Calvaire, la croix, le tabernacle ; et les voix de la grâce lui crient plus fortement encore que celles de la nature : « Dieu est Bonté! Dieu est Amour (2)! »

Dieu est amour. L’aimer fait la béatitude des anges, la joie et la consolation de l’homme encore voyageur. Bonaventure a compris. « Dieu est le souverain Bien, le seul qui suffise et que rien ne remplace. Aimonsle, et nous serons assez riche (3). » Et la réflexion, la prière, la contemplation habituelle des mystères de l'Évangile, la correspondance fidèle et constante aux prévenances et aux touches de la grâce, ont fait de lui un séraphin.

Parvenu sur ces hauteurs, il nous invite à le suivre et nous découvre un sentier inconnu, plus facile et plus court. « Montez, nous crie-t-il, montez encore; entrez dans le Paradis de l'amour, pénétrez dans ce Cœur adorable dont la lance du soldat vous a ouvert la porte. Là est le secret de la sainteté; c’est là que

1. Ilinerar., ©. v. « Ordo ducit ad Deum.….. » 2. Ibid, ec. vx

3. Ama unum bonum, et sufficit, (De perfectione vilæ, ©. vin.)

vous trouverez ces ineffables trésors qui se nomment l'esprit de componction, le don des larmes, la patience dans l’adversité, la compatissance aux douleurs d'autrui (1). » ,

Le Docteur séraphique possède « ces ineffables

trésors », et il en connait le prix. Il sail que près d'eux, tous les diamants de la terre ne sont qu’une vile poussière. Aussi les conserve-t-il avec un soin jaloux. Mais qu'on ne s’imagine pas qu'il lui suffit d'avoir atteint pour lui-même les cimes de la perfection, et qu'il va ensuite se renfermer dans les béates illusions d’un faux mysticisme. Lui, s’enfermer dans les basses visées d’un étroit égoisme et demeurer étranger soit aux joies, soit aux angoisses de ses semblables! Non; rien ne serait plus opposé à son tempérament moral, comme au caractère de la vraie piété. Non; son cœur déborde de tendresse, et peu de supérieurs ont allié, à l’art de gouverner, plus de bienveillance et de bonté compatissante à l'égard de leurs sujets. Wadding nous en cite un trait que nous enchâssons avec bonheur dans notre récit.

Bonaventure, occupé à la visite canonique des couvents de son Ordre, parcourait l’'Ombrie. La, comme partout, il s’efforçait de restituer à l'institution franciscaine le prestige et plus encore la ferveur des premiers temps. Il venait de quitter Foligno et de bénir ses religieux, tous se félicitant d’avoir pu jouir du charme de sa conversation, tous remplis d’une sainte allégresse, hormis un pauvre Frère lai qui ne

1. Ad paradisum carilatis ascende, (Vitis mystica, ©, xx1v, 1 et 3,)s \ :

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pouvait retenir Ses larmes, désolé qu'il était de n'avoir pas eu le temps de lui ouvrir son âme. Il ne perdit pas courage cependant. Sachant que le Général se dirigeait vers Assise, il pril les devants et l’attendit à Spello. « Père, lui dit-il, dès qu'il l’apercut, pardonnez-moi, je suis la dernière de vos brebis, mais la plus éprouvée, celle qui a le plus besoin de vos consolations! » Le Bienheureux s'arrêta, fil signe au Frère de s’asseoir à ses côtés, au bord du chemin, et l’encouragea à lui confier ses peines. L'entretien dura longtemps, si longtemps que les compagnons du Saint lui reprochèrent de compromettre sa dignité par de pareilles condescendances, par cet excès de familiarité. « Vous avez tort de m'adresser ce reproche, répliqua-t-il avec douceur. Saint François ne dit-il pas dans sa Règle, que le Ministre Général est le serviteur de ses Frères? Donc, en déférant au désir d'un de mes religieux, en compatissant à ses angoisses, je n’ai fait que remplir mon devoir. » Et il continua sa route, heureux d’avoir versé sur les plaies d’un cœur affligé le baume des divines consolations (1).

L'amour, quand il s’est emparé d’une âme, la porte a s’effacer devant l’objet de ses désirs. De là, chez saint Bonaventure, ce complet désintéressement, ce total oubli de lui-même, ce parfait esprit d’humilité qui naît d’une nolion plus lumineuse de la majesté divine, et d’un sentiment plus vif de notre bassesse native. « L’humilité, répétait-il fréquemment, est la

1, Wadding, ann. 1269.

vertu capitale du religieux; elle le garde, le guérit et le conduit aux sommets de la perfection. Si elle vient à disparaitre, tout l'édifice spirituel disparaît avec

elle. » I1 n’avait garde de la laisser disparaître, ou :

même s’amoindrir; on peut même avancer qu'au moins une fois dans sa vie, il semble l’avoir poussée jusqu’à l'excès. Voici dans quelles circonstances.

Cet homme si pur, si modeste, « qui paraissait n'avoir pas hérité de la tache originelle », n’osait monter à l’autel! L’Eucharistie l’effrayait, et devant le tabernacle il se sentait comme écrasé sous le poids de la gloire du Dieu trois fois saint. Au cours d’une retraite, — « dans sa jeunesse », d’après les actes de la canonisation; « alors qu’il était prêtre », selon la réflexion un peu vague de la Chronique des vingtquatre. Généraux, — il resta plusieurs jours sans célébrer la messe ni communier. Il était haletant au pied de l’autel, les yeux fixés sur le tabernacle, l’âme suspendue entre deux sentiments d’une égale violence, la crainte et l'amour, le désir de communier à

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la vie divine et la conscience de son indignité. Un

matin, il assistait au saint sacrifice de la messe, offert par un de ses Frères en religion. Il voit les fidèles silencieux et recueillis S’asseoir au banquet des anges; il envie leur bonheur, mais sans oser le partager. Mais que ne peut une larme sur le cœur de l'Amant des humbles? Tout à coup apparaît sur les degrés de l’autel, au sein d’une lumière surnaturelle,

un ange aux ailes de feu. Il saisit une hostie dans le

ciboire que tient le célébrant et la dépose sur les lèvres du Saint, éperdu de reconnaissance et tout

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enivré de délices dont il a emporté le secret dans la tombe (1).

A partir de cette heure, le Docteur séraphique rentra dans la voie qu’il avait lui-même tracée pour les consciences timorées, et fit taire le sentiment de la crainte pour obéir aux sollicitations meilleures de la confiance et de l’amour (2).

Arrêtons-nous sur ce gracieux épisode pour dessiner à grands traits la physionomie morale de notre héros. Esprit délicat et tres cultivé, voix mélodieuse toujours prête à chanter, lyre enchanteresse, génie

sublime, cœur accessible à tous et en toutes circonstances, et par-dessus tout, amant de la croix, de Dieu et des âmes jusqu'à l’héroïsme, jusqu’au mépris de lui-même : voilà saint Bonaventure tel qu’il nous apparaît à toutes les pages de son histoire. Ajoutons-y une onction pénétrante, une douceur exquise, qui tempère ce qu’aurait de trop éblouissant pour nous la flamme des Séraphins, et nous aurons le secret de son ascendant sur ses contemporains, comme aussi du cachet spécial de sa sainteté (3). C’est le Saint, aimable et doux, se faisant tout à tous, qui attire les belles âmes, apaise tous les différends et conquiert toutes les sympathies. C’est au Saint

4, Prodromus, 1. I, ©. x. — La Chronique des vingt-quatre Généraux constate que saint Bonaventure était prêtre, mais sans déterminer ni le lieu ni la date. Cum minime ne

: — V. Analecta Franciscana, t. IT, p. 334.

2, In libr. Sentent, p. IL, art, I, q. 2 3. Eloquens, milis, facilis, modestus, - Moribus castus, facie decorus.

{(Hymn. off, S. Bonav.)

que s’attachent les Thomas d'Aquin, les saint Louis, les Isabelle de France. C’est du Saint que les historiens disent « qu’on ne peut le voir sans l’aimer ». C’est encore le Saint, autant que le docteur émérite, que les Souverains Ponlifes ne larderont pas à tirer. de l’obscurilé du cloitre, pour lui confier les postes les plus importants, comme c’est le Saint qui résiste tout d’abord à leurs instances les plus pressantes.

En 1265, le siège archiépiscopal d’York était vacant, par suite de la mort de Geoffroy de Kinton. L'élection de son successeur, ne se trouvant conforme ni aux règles canoniques, ni aux besoins de cette Église, fut annulée par Clément IV. Celui-ci, archevêque de Narbonne, puis nonce apostolique en Angleterre avant d’être pape, était mieux à même que personne de juger la situation. Il pensa que l'homme le plus capable de remédier à la division des partis était l’humble Général des Franciscains. Le 21 juin 1265, il lui expédia une bulle où il indiquait les motifs de son choix. « Il appartient au pasteur suprêème, lui écrivait-il, de veiller au bien général de l'Église. Obligé par notre charge de pourvoir au siège illustre d’York et admirant en vous les hautes qualités qui vous distinguent, la pureté‘de vie, la douceur de caractère, la gravité des mœurs, l’éminence de la doctrine, la sagesse et la prudence dans le gouvernement d’un grand Ordre, nous vous nom* mons archevèque et pasteur de cette Église. »

Le rescrit de Clément IV fut un coup de foudre pour l’humilité de notre Bienheureux. IL courut à Rome, se prosterna aux genoux du Vicaire du Christ,

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et le supplia, les larmes aux yeux, de revenir sur sa décision. Touché de son désintéressement et de son esprit d’abnégation, le Pontife n'insista pas. I] lui adressa, en le congédiant, ces paroles significatives de l'Ecclésiastique : « Sta in testamento tuo : demeure fidèle à ton alliance, fais-en le sujet de tes entretiens, et vieillis dans ADESRANER des lois que tu t'es imposées.

C'est le a de l'humilité, auquel va s’adjoindre, sous un autre ponesl le mérite de l’obéissance.

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