‹ Saint Boniface (680-755)Chapitre 13 sur 82 · Epist, 8, p · texte numérisé non relu

Epist, 8, p

de son fils Albéric, qui revenait du palais royal et qui vivait en habits laïques sous le toit de sa grand'mère. Au dîner, l'enfant, après avoir reçu la bénédiction de Tabbesse, fut chargé de faire à haute voix la lecture d'usage.

« As-tu bien compris ce que tu viens de lire ? lui demanda le saint lorsqu'il eut fini.

— Oui, répondit l'enfant avec assurance.

— Eh bien, redis-le-nous. »

Là-dessus l'enfant se remit à lire tout haut le texte latin.

a Non, reprit le saint, c'est dans ta langue à toi que je te demande de lious redire ce que tu as appris dans le livre. »

L'enfant, tout confus, avoua qu'il ne pouvait. Alors le saint, lui faisant relire lentement le passage, lui exphqua au fur et à mesure, ainsi qu'à l'abbesse et aux commensaux, le sens de la page sacrée. C'était vraiment, ajoute l'historiographe qui nous a conservé ce charmant épisode, l'Esprit Saint qui parlait par la bouche de Boniface, et la suite le montra bien, car à partir de ce moment l'enfant ne voulut plus le quitter.

a Je veux le suivre, dit-il à sa grand'mère, je veux devenir son disciple et apprendre de lui l'explication des livres divins. »

Ce fut en vain que l'abbesse essaya de le dissuader, alléguant, pour avoir raison de ce qu'elle prenait pour un caprice, que Boniface était un étran-

ger, qu'on ne savait d'oii il venait ni où il allait; l'enfant insista avec force :

« Si tu ne veux pas me donner un cheval pour partir avec lui, dit-il, je partirai à pied. »

L^entretien dura encore quelque temps sur ce ton, mais, à la fin, Tobstination de Tenfant Temporta, et la grand'mère, tout émue et se disant qu'elle était en présence d'un appel de Dieu, consentit à se séparer de l'enfant aimé : elle lui donna des chevaux et les gens nécessaires à son service, et lui fit ses adieux, qui devaient être éternels. Grégoire ne quitta plus jamais le saint maître dont il avait fait choix dès l'aurore de la vie; ils travaillèrent ensemble, dit l'hagiograplie, jusqu'au jour où le martyre vint couronner la carrière glorieuse de l'apôtre. Il y a bien des taches de sang et de boue sur la dynastie mérovingienne, mais une page comme celle que nous venons de transcrire y fait briller le sourire de la grâce divine *.

Boniface avait, s'il est permis de s'exprimer ainsi, terminé son apprentissage de la vie du missionnaire : le moment était venu pour lui de travailler sous sa propre responsabilité. Devant lui s'étendait le domaine à peu près illimité de l'activité évangélique. Sur la rive droite du Rhin, toute la partie de rAllemagne soumise à l'autorité des Francs était encore à moitié païenne ; la Saxe l'était tout à fait. Son zèle

I. Liudger, P^ita sancti Gregorii, c. a, dans Monumenta Germanî» Historica^ SS,, t. XV, i, p. 63.

ne s'effrayait pas à l'idée de les gagner Tune après Tautre. Mais il voulut procéder avec prudence et ne s'acheminer que par étapes vers le centre du paganisme germanique, où vivaient les ancêtres de son peuple.

Ce fut rAIlemagne franque à qui il demanda les prémices de son apostolat. Laissant de côté, pour le moment, TÂllémanie et la Bavière, qui vivaient sous l'autorité de princes chrétiens vassaux des Francs, il aborda cette vaste et mon tueuse région qui occupait le centre de l'Allemagne, la Hesse et la Thuringe. C'était une terre de profondes forêts et d'antique barbarie. Elle avait déjà reçu la visite des missionnaires : les Irlandais surtout l'avaient évangélisée, et l'on y conservait avec respect le souvenir de saint Kilien. Mais l'indifférence des rois mérovingiens pour la conversion de ces contrées, l'absence d'une organisation sérieuse du travail apostolique, l'austérité trop grande peut-être du clergé irlandais, qui semble n'avoir pas toujours compris les Germains, les fâcheuses dissidences liturgiques et disciplinaires qui mettaient souvent ses membres aux prises avec les . prêtres du continent, telles étaient les raisons qui avaient jusqu'alors empêché la vie religieuse des chrétiens de Germanie de prendre un véritable essor. La foi naissante de ces peuples ne parvenait pas à se détacher du paganisme ambiant et menaçait à chaque instant d'y retomber.

Quand on pense que le saint rencontra dans ces

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parages des prêtres chrétiens qui participaient euxmêmes au culte du dieu Thor et à ses banquets sacrés', on se demande avec effroi quel devait être Tétat moral et religieux des populations confiées à de pareils pasteurs. On ne voit pas trop ce qui les distinguait des païens; on voit Tabîme qui les séparait de rÉvangile.

Dans de pareilles conjonctures, ce fut un grand bonheur pour le saint de rencontrer d'emblée, dans le pays d'Amoeneburg où il commença son travail apostolique, deux personnages de marque qui se firent ses zélés protecteurs. Dettic et Deoric — ^ c'est ainsi qu'ils s'appelaient — étaient chrétiens par le baptême et, au surplus, pleins de bonne volonté, mais assez ignorants et même à moitié idolâtres. Boniface éclaira leurs intelligences, les amena à une conception plus haute et plus pure de leur religion, et se servît d'eux pour instruire et con vertir un grand nombre de leurs compatriotes.

Le biographe passe rapidement sur ces premiers labeurs apostoliques, qui durent être particulièrement pénibles et difficiles*. Seul en face d'un monde à soulever, menacé souvent dans sa sécurité personnelle, n'ayant autour de lui personne à qui il pût demander un conseil ou une direction, il voyait, à certaines heures, tout se conjurer contre son œuvre, et Dieu même se dérober en quelque sorte. Alors,

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