CHAPITRE III
l'épiscopat
Grégoire II avait des vues sur Boniface. Depuis trois ans qu'il observait cet excellent ouvrier de rÉvangile, il avait pu se convaincre qu'il y avait dans )e modeste missionnaire anglo-saxon rétoffe d'un pasteur de peuples. Son but, en l'appelant à Rome, était, après l'avoir dûment examiné au point de vue de la doctrine, de l'introduire dans la hiérarchie catholique et de le renvoyer, entouré d'un nouveau prestige et muni d'une autorité plus efficace, dans le domaine qu'il avait commencé de défricher. La mission de Germanie était devenue assez fructueuse pour mériter d'avoir son évêque à elle.
Boniface était loin de se douter des hautes destinées qui l'attendaient à Rome, pendant qu'il s'acheminait par la vallée du Rhône dans la direction de la Ville Étemelle, entouré d'un nombreux cortège de fidèles et d'amis qui avaient voulu faire avec lui le pèlerinage, dès lors si populaire, au tombeau du prince des Apôtres. Arrivé à Rome, il courut d'abord faire ses dévotions devant la Confession de saint
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Pierre, puis il informa le souverain pontife de som arrivée. Le pape lui fit donner une prévenante hospitalité dans un des nombreux xénodoches de la ville» après quoi il Tinvita à son audience.
Le biographe du saint a reproduit avec un soin particulier les détails de cette entrevue entre le chef de l'Eglise et Tapôtre de la Germanie, et, en vérité^ il en valait la peine, car c'était de l'avenir d'une grande nation qu'il s'agissait. Le pape commença par interroger Boniface sur la foi.
« Saint-Père, répondit l'apôtre, je ne suis qu*un étranger, et je n'ai pas l'habitude du langage qu'on parle ici, mais, je vous en prie, accordez-moi le temps de mettre ma profession de foi par écrit, et vous aurez un document qui vous renseignera sur ma doctrine. ]»
Cette demande fut agréée, et Boniface rédigea, on peut penser avec quelle sollicitude et quelle précision ! une profession de foi qui devait rassurer Grégoire II sur son orthodoxie et sur sa science. Le pape, l'ayant reçue, l'examina attentivement, et, satisfait de cette épreuve, il invita Boniface à une nouvelle entrevue au Latran. L'apôtre se prosterna à ses pieds et lui demanda sa bénédiction, mais le pape le releva affectueusement, le fit asseoir près de lui, lui rendit sa déclaration et l'engagea à conserver sa foi intacte pour la transmettre dans le même état aux autres. L'entretien, cette fois, se prolongea pendant presque toute la journée, et il est permis de croire qu'il
acheva la formation apostolique de Boniface. Dans cette âme si pénétrée de la foi en la chaire romaine, lés conseils et les exhortations du vicaire de Jésus- Christ devaient pénétrer pour s'y graver à tout jamais.
Au terme de cette entrevue mémorable, le pape révéla à r apôtre son dessein jusqu'alors caché, qui était de rélever à Tépiscopat. Boniface, nous dit son biographe, n osa pas résister à la volonté du souverain pontife, et il obéit*. Ces quelques mots peignent au vif Tâme du saint. Quelques années auparavant, il s'était dérobé à toutes les sollicitations de Willibrord qui voulait l'avoir pour collègue ou pour successeur ; aujourd'hui, la volonté du vicaire de Jésus-Christ était pour lui un ordre d'en haut, devant lequel toutes ses répugnances se taisaient.
Il ne faut pas se méprendre sur la nature de l'honaeur que le pape faisait à Boniface, en lui ouvrant les rangs de la hiérarchie épiscopale. Il ne s'agissait pas de faire de lui un évêque comme un autre, ni de lui confier un des diocèses alors existant dans la chrétienté. Boniface devenait, si l'on peut parler ainsi, évêque de Germanie ; son diocèse était immense, puis* qu'il comprenait toute l'Allemagne transrhénane. Il était l'égal des autres évêques pour la juridiction, il se distinguait d'eux en ce qu'il n'avait pas de siège épiscopal et qu'il devait créer lui-même son troupeau.
I. Willibald, c. 6, pp. 449-4^1* Sed quia contradîcere huie tanto pontifici apostolicse sedi prœlato non auderet, consensît etiam et obedivit.
Il n^était pas encadré dans la hiérarchie métropolitaine et ne devenait le suSragant de personne, mais il était rattaché directement à la chaire romaine. C'est elle qui allait faire, par Boniface, la conquête de l'Allemagne, comme elle avait fait par Augustin celle de r Angleterre. Pierre, le vieux pêcheur d'hommes, jetait de nouveau son filet pour quelque pêche miraculeuse.
L'ordination épiscopale de Bonifaceeut lieu à Rome même, le 3o novembre 722, jour de la fête de saint André, apôtre. Le saint, à cette occasion, prêta le serment des évêques suburbicaires ; voici quelle en fut la formule :
« Moi, Boniface, évêque par la grâce de Dieu, je promets à vous, bienheureux Pierre, prince des apôtres, et à votre vicaire le pape Grégoire, ainsi qu'à ses successeurs, par le Père, le Fils et l'Esprit Saint, indivisible Trinité, et par votre corps très sacré, que je garderai )a sainte foi catholique dans toute sa pureté et qu'avec lu grâce de Dieu je persisterai dans l'unité de cette foi, dans laquelle se trouve sans doute possible le salut de tous les chrétiens. Je promets que d'aucune manière et à la sollicitation de personne je ne contreviendrai à l'unité de l'Église universelle, mais que, comme je l'ai dit, je garderai la pureté de ma foi et mon concours en toutes choses à vous et aux intérêts de votre Église, qui a reçu de Dieu le pouvoir de lier et de délier, ainsi qu'à votre vicaire susdit et à ses successeurs. Je promets de plus que, si je
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connais des évéques vivant contrairement aux antiqaes statuts des saints pères, je n'aurai avec eux aucune communion ni concert; bien plus, si je puis empêcher leur genre de vie, je m'y emploierai; sinon, j'en ferai fidèlement et sans tarder rapport à mon seigneur apostolique*. Que si — ce qu'à Dieu ne plaise! — je faisais ou tentais quoi que ce soit de contraire a ces promesses, puissé-je être condamné au jour du jugement et encourir le châtiment d'Ânanias et de Saphira, qui ont osé vous tromper sur leurs propres biens et vous dire des choses mensongères*!
« Cette formule de serment, moi, Boniface, je l'ai signée de ma main, et après qu^elle a été posée sur votre corps très sacré, en présence de Dieu mon témoin et mon juge, j'ai prêté le serment auquel je promets de rester fidèle. »
En même temps, le pape remettait au nouvel évêque un recueil des canons des conciles, probablement celui de Denys le Petit, pour y recourir et s'y conformer dans l'exercice de ses fonctions. Il lui donnait aussi une lettre pour Charles Martel, le puissant duc
I. Ici la formule du serment de saint Boniface s*ëcarte de celle du serment des ëvêques suburbicaires, qui juraient de s^opposer à tout ce qui pourrait être fait contra rempublicam vel piissimum prineipem nostrum. Cela se comprend : la Germanie ne faisait pas partie de TEmpire, et Boniface n'était pas le sujet de TËmpereur. L'Église, dans cette rariante, franchit les frontières de l'Empire, et plante la croix où ne sont jamais arrivées les aigles. Y. Epist, 17, p. y6, avec la note de Jaffë.
a. Epist, y L c.
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des Francs, qu'îl priait de protéger et de favoriser la mission de Germanie*. Enfin, il le munissait encore de recommandations spéciales pour les princes et les évêques dont il allait traverser les territoires, pour les Thuringiens qu'il allait évangéliser, et pour les Saxons, que le saint, semble-t-il, avait inscrits dès lors au programme de son apostolat'.
Ainsi outillé, si Ton peut employer cette expression, Boniface prit le chemin du retour, et, dès 728, il était à la cour du duc Charles, auquel il remettait la lettre du pape. Charles Martel était alors l'unique protecteur du christianisme dans le monde, et son épée la seule qui fût tirée au service de la foi. Sans doute, ce rude guerrier ne remplissait peut-être qu'à son insu le grand rôle que la Providence lui avait réservé dans l'histoire. Pour relever le trône de son père Pépin, pour se faire reconnaître, lui fils illégitime, comme le souverain de son peuple, pour résister à tant d'ennemis conjurés qui le forcèrent à passer sa vie presque tout entière sur les champs de bataille, il avait dû pactiser avec bien des abus, re-