‹ Saint Boniface (680-755)Chapitre 33 sur 82 · I. Hauck, t. I, p · texte numérisé non relu

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et simple parole d'un historien protestant résume d'une manière éloquente toute la première partie de la carrière du saint.

N'est-il pas bien remarquable qu'au milieu de ces hautes préoccupations et de ces éclatants succès, l'âme du missionnaire et de l'apôtre, au lieu de se reposer dans la jouissance heureuse de ses triomphes, soit restée inquiète et préoccupée? Ce qu'il avait fait était si peu de chose, à ses yeux, au regard de ce qu'il avait rêvé ! Il était tourmenté par la sublime inquiétude du zèle apostolique, qui ne croit avoir rien fait tant qu'il reste quelque chose à faire. Il eût voulu réaliser le royaume de Dieu sur terre, et comment s'étonner de sa sainte tristesse à voir continuer autour de lui tant de barbarie et tant d'ignorance ?,

Et puis, d'autres soucis plus cuisants encore ne cessaient de ronger son âme. Toujours sa conscience alarmée évoquait le souvenir du serment qu'il avait prêté au pape d'éviter la communion des mauvais prêtres, et il lui avait été impossible, sous peine de compromettre toute sa chère mission, de tenir complètement cette promesse. En vain Grégoire II avait pris lui-même la peine de le rassurer, en interprétant dans le sens le plus large l'engagement que Boniface avait pris vis-à-vis de lui. La crainte d'être parjure lui était restée ; seulement, ce n'est plus au pape, c'est à son vieil ami Daniel de Winchester qu'il confiait ses douloureuses incertitudes. « C'est l'habi-

tude des hommes, lui écrit-il, lorsqu'il leur arrive quelque chose de triste ou de fâcheux, de chercher conseil ou consolation chez ceux dont Tamitié et la sagesse leur inspirent le plus de confiance. C'est ainsi que moi, m'en remettant entièrement à la sagesse et à Tamitié de votre paternité, je vous expose les angoisses de mon âme accablée et je prends mon recours auprès de vous. Je n'ai pas seulement, selon le mot de Tapôtre, des combats au dehors et des craintes au dedans; mes combats sont intérieurs comme mes craintes, grâce surtout aux faux prêtres et aux hypocrites. Ces hommes sont les ennemis de Dieu; ils se perdent eux-mêmes et ils séduisent le peuple qu'ils scandalisent et trompent, lui disant comme le prophète : paix, paix, et il n'y a point de paix. La semence de la parole, que j'ai recueillie au sein de l'Eglise catholique et apostolique et que je m'efforce de répandre, eux, ils y sèment de l'ivraie, ils essaient de l'étouffer ou de la convertir en herbes empoisonnées. Ce que je plante, ils ne l'arrosent pas pour le faire croître, ils travaillent à l'arracher pour le faire sécher, prônant au peuple des sectes nouvelles et lui enseignant divers genres d'erreurs. Les uns s'abstiennent des aliments que Dieu a faits pour nous; certains ne se nourrissent que de lait et de miel, rejetant le pain et toute autre nourriture. D'autres, au grand détriment des fidèles, leur affirment que des homicides et des adultères, même s'ils persévèrent dans leurs crimes, peuvent devenir des

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prêtres de Dieu. Et les peuples, selon^ la parole de Tapôtre, ne supportent plus la saine doctrine, mais écoutent des maîtres selon leurs désirs.

« Pour nous, qui allons chercher le patronage des souverains francs dans leur palais, nous ne pouvons pas nous abstenir de la communion corporelle de pareils prêtres ni nous séparer d'eux, selon les prescriptions des canons; tout au plus pouvons-nous éviter de participer à leur communion dans le sacré mystère du corps et du sang du Seigneur. Mais ce que nous évitons soigneusement, c'est l'entente avec eux. De tels hommes sont bien étrangers à nos combats contre le paganisme, à nos labeurs au milieu de la multitude. Au contraire, s'il arrive qu'un prêtre ou un diacre, un clerc ou un moine fuie le sein de l'Eglise notre mère, et s'écarte de la vérité et de la foi, alors ils rivalisent avec les païens en blasphèmes contre les enfants de l'Église. C'est là un cruel obstacle à l'Évangile de la gloire du Christ.

« En toutes choses, et pour que nous puissions accomplir le cours de notre ministère sans détriment pour notre âme, nous demandons d'abord l'intercession de votre paternité auprès de Dieu. Nous vous supplions par ce Dieu, de la manière la plus intime, de prier pour nous, pour que dans sa miséricorde il permette que nos âmes se gardent intactes au milieu de tels troubles.

a Puis, je désire ardemment entendre votre sage conseil au sujet de la communion avec les susdits

prêtres. Sans le patronage du prince des Francs, je ne peux ni gouverner les fidèles de TÉglise ni défendre les prêtres et les clercs, les religieux et les religieuses; je ne puis même pas, sans un de ses ordres et sans la crainte qu'ils inspirent, empêcher les rites païens et les pratiques de Tidolâtrie. Et cependant, quand j'irai le trouver pour lui demander son intervention, je ne pourrai d'aucune manière m'abstenir de la communion corporelle avec ces mauvais prêtres ; tout au plus pourrai-je éviter l'entente avec eux. Et je crains que par là je ne sois en faute. Car je me rappelle avoir, du temps de mon ordination, juré sur le corps de saint Pierre, selon le précepte du pape Grégoire, d'éviter leur communion, si je ne pouvais les ramener à la voie canonique. D'autre part, je redoute un plus grand dommage pour la prédication que je donne aux peuples, si je ne vais pas trouver le prince des Francs. Daignez me dire ce que votre paternité croit devoir, en cette matière, conseiller à un fils inquiet et affligé*. »

A toutes ces effusions d'une âme angoissée, le vieil évêque de Winchester répondit longuement et sur le ton de la plus affectueuse amitié. Tout en montrant de la compassion pour ses souffrances, il s'efforçait de lui rendre courage en lui inculquant que tant d'opposition et de traverses étaient la preuve de l'excellence de son œuvre, et que c'était au prix des

I, Epist, 55, pp. 157-161.

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mêmes épreuves que les saints avaient gagné le Ciel. Patience donc! répétait-il. Et, arrivant à la question qui formait le principal objet des soucis de son correspondant, il Jui demandait avec une douce ironie comment, tout en ayant pour les mauvais prêtres la légitime horreur qu'ils méritaient, il était possible d'éviter la communion corporelle avec eux à moins de sortir de ce monde. Puis, entrant plus avant dans la dilBculté, il s'efforçait de lui montrer, en s'appuyant sur l'autorité des Pères de FÉglise, que ses scrupules étaient peu fondés. Notre-Seigneur luimême, qui n'était pas venu pour appeler les justes, ne s'était-il pas assis à la table des pécheurs, et la parabole du bon grain et de l'ivraie n'indiquait-elle pas qu'il faut se résigner au mélange des bons et des mauvais ici-bas? Ces remarques, présentées en tremblant par le vénérable évêque, n'étaient guère faites pour rassurer Boniface; elles ne rencontraient pas même la redoutable question du serment prêté, qui était sa grande angoisse ; aussi comprend-on que ses scrupules aient survécu à cette nouvelle consultation, et qu'ils l'aient accompagné pendant presque toute sa vie.

Ce ne fut pas la seule difficulté qui tourmentât la délicatesse de cette noble conscience. Dans sa correspondance de cette époque, nous retrouvons la trace de plusieurs autres consultations qu'il a demandées à ses amis d'Angleterre. Un prêtre prévaricateur, après sa pénitence, avait été rétabli dans sa charge

par les Francs; il habitait un vaste pays, où il était le seul ministre de la religion, conférait le baptême et disait la messe. La rigueur du droit caaon voulait que Baniface rëcarlât, mais Tintérêt des âmes s'opposait à la lettre de la loi : car, si on Téloignait, les enfants mourraient sans baptême. Que fallait-il faire, et où était le moindre mal? Un autre prêtre, qui était également tombé dans le péché et avait fait pénitences s'était vu rétablir dans sa dignité primitive. Il était en grand honneur auprès du clergé et des fidèles, qui ignoraient qu'il eût été pénitent; lui enlever son rang, c'était révéler sa faute secrète, c'était scandaliser la multitude et faire périr plus d'une âme, c'était amoindrir le prestige du clergé et par là l'efficacité de son ministère. Boniface avait donc pris sur lui de maintenir le prêtre en question dans la dignité qu'il occupait indûment, préférant le péril d'un seul à la perte de beaucoup. Mais sa perplexité était grande, et il demanda conseil, cette fois, à son ami Ecbert, archevêque d'York*. Nous ne possédons pas la réponse de celui-ci et nous igno-

I. Epist. loo, p. 25i : In eodem peccamine lapsum et iterum perpœnitentiam priori gradui restitutum. Il est évident qu'il faut lire ici : post au lieu de per, malgré Tautorité des manuscrits ; je remarque d'ailleurs que le principal de ceux-ci, qui est celui de Vienne, omet per^ peut-être parce que son prototype donnait le mot en abrégé ; les autres auront mal résolu l'abréviation. On sait que le droit canon ne permettait pas à l'homme qui s'était soumis à la pénitence publique — et c'est celle dont il est question ici — de rentrer dans sa dignité primitive après l'avoir subie.

a. £pist, loo, p. !i49-a5i.

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rons ce qui résulta de cette double consultation; au surplus, Tintérêt de l'épisode réside plutôt dans la question que dans la réponse, en ce qu'elle nous fait pénétrer dans l'intimité de la conscience du saint et qu'elle nous montre la haute notion qu'il avait de sa responsabilité pastorale.

Une autre difficulté qui le troubla plus longtemps, parce qu'elle n'était pas seulement pratique, mais encore doctrinale, ce fut celle de la licéité du mariage entre gens unis parles liens spirituels. On sait quelle était, à cette époque, la tendance de l'Eglise. Assimilant la parenté spirituelle qui résultait du sacrement de baptême entre parrain et filleul à la parenté selon la chair, elle la considérait comme un empêchement dirimant du mariage. Le parrain et la marraine étant respectivement le père et la mère de l'enfant qu'ils avaient tenu sur les fonts, aucun lien d'ordre charnel ne pouvait être établi entre eux et lui, et une telle union aurait été incestueuse, à peu près comme celle d'un père avec sa fille ou d'une mère avec son fils. Sur ce point, l'on était d'accord dans l'Église. Mais la question se présenta un jour pour Boniface d'une manière toute nouvelle. Un de ses chrétiens était devenu le pan^ain d'un enfant; plus tard, le père de celui-ci étant mort, il avait épousé la veuve. Or, le clergé romain et franc soutenait qu'un tel mariage était illicite^, cet homme étant

I. Epist, 29, p. 95 : Adfirmant sacerdotes per totam Franciam et per Galliam. Ibid,y 3o, p. 96 : Quod Romani pec-

devenu par le baptême le compère de cette femme, et ayant contracté avec elle un lien de parenté spirituelle qui excluait tout lien purement charnel entre ces mêmes personnes. Boniface fut très surpris de cette extension donnée à Tempêchcment canonique. tt Si un tel mariage est un péché^ dit-il, je Tai toujours ignoré, et je ne Tai jamais appris, ni dans les anciens canons, ni dans les décrétales des papes, ni dans le Calculas peccatorum des apôtres. » Et il organisa, cette fois, une consultation des plus se-, rieuses, puisque nous le voyons s'adresser à trois de ses compatriotes : à l'archevêque Nothelm de Canterbury, à Tévêque Pechthelm de Withem, ainsi qu'à un abbé du nom de Duddon, pour leur demander le concours de leurs lumières, a Si vous trouvez quel* que chose à ce sujet dans la littérature ecclésiastique, veuillez m'en faire part, et dites-moi ce que vous pensez de la question. Pour moi, je ne puis comprendre d'aucune manière comment ta parenté spirituelle pourrait être considérée comme un empêchement de mariage, puisque, par le saint baptême, tous les chrétiens sont devenus fils et filles du Christ, et frères et sœurs entre eux* ».

Cette question des mariages présentait une autre difficulté qui devait être ressentie péniblement par tous les missionnaires prêchant l'Evangile en pays

catum esse adserunt. Ibid.^ 3i, p. 98 : Capitale peccatum apud Komanos.

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