‹ Saint Boniface (680-755)Chapitre 4 sur 82 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Appelée à la vie chrétienne par la charité sublime du grand pape saint Grégoire, la nation anglo-saxonne avait marché à pas rapides dans la voie de la civilisation. Les missionnaires n'avaient pas encore pu répandre la parole évangélique dans toutes les couches de ce peuple que déjà elle portait des fruits abondants parmi ses premiers auditeurs. A peine un siècle s^était écoulé depuis qu'Augustin et ses quarante compagnons avaient mis le pied dans Tilede Thanet, et déjà le pays d'Hengîst et d'Horsa méritait d'être appelé Vile des saints. Des foyers de civilisation s'allumaient de toutes parts. Les monastères, s'échelonnant le long des rivages et se dispersant jusqu^au fond des solitudes les plus inaccessibles, faisaient pénétrer partout la culture matérielle et intellectuelle. L'Angleterre était tellement riche en vertus chrétiennes qu'elle pouvait verser sur le continent

le trop-plein de ses ressources morales. Elle payait sa dette à la papauté en Taidant à conquérir les peuples encore assis dans les ténèbres de la mort.

Ce qui distingua dés Torigine la Foi anglo-saxonne, ce fut, si Ton peut ainsi parler, la vocation des missions étrangères. La passion pour les voyages, qui est propre à tous les peuples du nord, se sanctifiait dans les pèlerinages qui menaient les Anglo-Saxons en bandes nombreuses aux sanctuaires les plus vénérés du monde chrétien. Rome surtout exerçait sur eux une attraction irrésistible. Le Saint-Siège, auquel ils étaient redevables de leur salut, était de leur part Tobjet d*un tendre et ardent attachement. Ils furent, si Ton peut ainsi parler, les premiers des ultramontains f et en cela ils se distinguaient des Irlandais, leurs voisins, qui, non moins passionnés pour les missions, apportaient dans l'œuvre de Tévangélisation un esprit plus personnel et une tendance plus nationale. Mais ce que les Anglo-Saxons ne voulaient pas laisser aux Irlandais, c'était le culte des lettres et la soif du savoir. Jamais peuple barbare ne s'éprit d'un amour plus sincère et plus désintéressé de la science sacrée. Les femmes elles-mêmes, dans la solitude du cloître^ s'adonnaient à l'étude des Livres Saints et des Pères, cultivaient la poésie et faisaient de la langue latine leur langue usuelle.

Ce triple amour des lettres, des missions étrangères et de la chaire romaine, qui est commun à toute la race, nous le retrouvons vivant et intense chez le

grand homme qui est Tobjet de ce récît. Winfrid, c'est le nom qu'il portait avant qu'il se fût fait, si Ton peut ainsi parler, le client du Saint-Siège, était né dans le royaume de Wessex, la plus récente conquête du christianisme chez les Ânglo-Saxons. Le Wessex semblait vouloir dépasser ses aînés dans la foi. Son roi Ceadwalla, après une carrière retentissante pleine de gloire et de triomphes, avait déposé la couronne et était allé mourir à Bome sous rhabit monastique. L'idéal religieux du christianisme semblait planer sur tout le royaume dans l'image de ce roi devenu moine romain.

Ni l'année ni le lieu de la naissance de Winfrid ne sont connus d'une manière exacte. Son biographe les a ignorés lui-même, sans doute parce que le saint, le seul homme qui pût les lui apprendre, avait voulu qu'on les ignorât. On suppose toutefois avec assez de raison qu'il est né dans le Devonshire, et l'on nomme d'ordinaire la petite ville de Crediton comme

tivant eu l'honneur de lui donner le jour. Ce fut,

selon toute apparence, vers 680 \

La famille de Winfrid était déjà chrétienne : elle

était riche et de sang noble. Le saint ne s'en est pas

I . La date est très controversée ; on a proposé diverses années depuis 670 jusqu'à 695 ; je me suis rallié après mûr examen à Seiters, p. 3o, et à Muller, I, p. a8-3o.

Pour la ville, tous les auteurs, sans exception, depuis Camden jusqu'à nos jours, l'appellent Kirton, C'est Crediton qu'ils veulent dire sans doute ; je ne trouve pas de Kirton dans le Devonshire.

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expliqué non plus; mais la parenté qui le relie à des personnages d'illustre extraction en est une preuve suffisante. Il fut, selon l'expression des Livres Saints, Nazaréen dès le sein de sa mère, et marqué, à partir de l'âge le plus tendre, du sceau des élus. La région où vivaient ses parents n'avait pas encore, à ce qu'il semble, d'organisation religieuse très complète, puisque, si les textes ne nous trompent, on n'y rencontrait pas de clergé à demeure. Les églises étaient encore rares; les grands propriétaires se contentaient d'ériger dans leurs domaines de hautes croix, au pied desquelles le peuple se réunissait tous les jours pour prier*. Par intervalles, des missionnaires sillonnaient le pays pour y prêcher la parole de Dieu et conférer les sacrements. Dans leurs tournées, ils trouvaient l'hospitalité sous le toit des parents de Winfrid. L'enfant se plaisait dans la société de ces hommes apostoliques; il s'entretenait avec eux des vérités du salut, il les questionnait sur le ciel et sur le chemin qui y mène. Dès lors il avait choisi sa voie, et il avait dit à Dieu : « Vous serez mon calice et ma part d'héritage, pars calicis mei et hereditatis mese ». A l'âge de quatre ou cinq ans, il suppliait son père de lui laisser embrasser la vie monastique. Jamais vocation religieuse ne fut plus

I. Je trouve cette iiyiication dans la vie de saint Willibald d'Eichstaedt par la religieuse de Heidenheim, Acta Sanctorum, t. II de juillet, p. 5o2 A : quia sic mos est Saxonicae gentis, etc.

précoce ni plus solide, ne connut moins d'hésitations et de tâtonnements. Et, comme le bon laboureur de l'Evangile, une fois qu'il eut mis la main à la charrue, il ne regarda plus en arrière.

Le père cependant résistait. Il aimait son fils, il était fier de lui ; il rêvait de lui laisser son bien, il se flattait de lui voir remplir une carrière brillante dans le monde. Il employa tour à tour, vis-à-vis de l'enfant, les moyens de persuasion et d'intimidation , mais avec le même insuccès. Bien n'avait raison de l'irrésistible vocation de Winfrid. Enfin, après une maladie qui parut d'abord mortelle, et au cours de laquelle il avait pu faire des réflexions sérieuses sur la vanité des choses terrestres, le père céda. Il réunit un conseil de famille, et, d'accord avec ses proches, il envoya l'enfant comme oblat à l'abbaye d'Exeter. Le sacrifice parait lui avoir été dur : au dernier moment, le cœur lui manqua, dirait-on, devant les pénibles formalités qui devaient en accompagner la consommation, et ce furent ses fidèles qui présentèrent son fils au pieux abbé Wolfhard. En leur présence, l'enfant, dit le biographe, exposa sa demande selon la formule que lui avaient apprise ses parents, et déclara que depuis longtemps son vœu était de se soumettre à la règle monastique. Il avait alors sept ans. L'abbé, après avoir pris conseil de ses moines, décida, d'accord avec eux, d'accueillir un postulant qui présentait des signes si évidents de vocation. Et c'est ainsi, dit le vieux biographe, qu'ayant

renoncé dès ses plus tendres années à sa famille et aux richesses de ce monde pour Théritage céleste, Winfrid reçut le centuple et la vie éternelle ^

Le jeune oblat grandit dans Tétude de la science et dans la pratique de la vertu, préservé contre les tentations de son âge par le zèle soutenu qu'il apportait à Taccomplissement de ses devoirs. Lorsqu'il eut atteint les années de la jeunesse et appris tout ce qu^on pouvait lui enseigner à Exeter, sa soif de savoir n^était pas rassasiée. Avec le consentement de son abbé, il quitta le doux foyer de son enfance monastique pour aller continuer ses études à l'abbaye de Nursling, au diocèse de Wincliester, entre cette ville etSouthampton. Il devint de la sorte l'élève de l'abbé Winbrecht et le diocésain de l'évêque Daniel. Tous deux étaient des gens de grand sens, de profonde expérience et, de plus, des lettrés consommés^ Toute sa vie il garda un vrai culte pour ces deux hommes que Dieu lui avait donnés pour maîtres de sa vie spirituelle. On verra plus loin les relations qu'il entretint jusque dans sa vieillesse avec le pontife, et une lettre de lui à Daniel montre quelle estime il professait pour le vieil abbé. « Si j'osais, ditil, vous demander un service, je vous prierais de bien vouloir m'envoyer le livre des Prophètes que nion vénéré maître, l'abbé Winbrecht, a laissé en quittant ce monde : on y trouve les six Prophètes écrits en caractères clairs et distincts; je ne puis m'en pi'ocu-

ï. Willibald, Fita S, Bonifacii^ c. ï.

rer un pareil dans ce pays, et mes yeux fatigués ne distinguent plus les écritures fines et liées. Vous ne sauriez rendre un plus grand service à ma vieillesse que de me procurer un manuscrit si net et si bien écrit*, j»

Winfridvécuta Nurslingdes années heureuses. Son existence y fut d^ailleurs ce qu'elle avait été à Exeter. Sa formation intellectuelle et sa formation religieuse y marchèrent de pair sans conflit et sans contradiction, sous des influences paternelles et intelligentes auxquelles il s'abandonnait avec amour. Outre celles de son abbé et de son évêque, il est indispensable dVn mentionner ici une autre qui dut être profonde, celle de saint Aldhelm'. Aldhelm est une des plus belles figures de TÉglise anglo-saxonne. Ce brillant et sympathique esprit, qui s'ouvrait avec un intérêt toujours jeune à toutes les choses du monde intellectuel, réalisait dans sa plénitude Talliance du génie romain et du génie barbare, dont les traits se fondent dans sa physionomie avec les traits plus mobiles de Tesprit celtique, tel qu'il revivait dans les savantes écoles de l'Irlande. Au point de vue littéraire surtout, Winfrid fut à beaucoup d'égards un élève d' Aldhelm, et rien n'est plus facile que de retrouver dans les écrits de ses premières années les traces irrécusables de cette filiation spirituelle.

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