CHAPITRE VI
Pendant que nous le voyons se dépenser tout entier à la grande œuvre de la réforme de l'église franque, le cœur du légat pontifical est ailleurs. Il est là-bas, au fond le plus reculé de la forêt vierge, dans la retraite la plus profonde, dans les austérités et les joies de la vie contemplative. Il y a bâti en esprit sa cité de Dieu : un monastère où il retrouvera le doux foyer de sa jeunesse religieuse, et où il ira retremper dans une atmosphère céleste son cœur fatigué des combats du dehors. Mais cette demeure idéale de Tascète n'est pas une chartreuse où il veut s'enterrer vivant. Ce moine est un missionnaire, et son monastère sera une ruche, silencieuse il est vrai, mais féconde, où s'élaborera le miel de la civilisation. Ce sera une oasis dans le désert, mais dans cette oasis il créera une pépinière de prêtres et une école de lettrés; Fulda sera le séminaire des missions de Germanie. Voilà la vision qui repassait devant ses yeux et se précisait de plus en plus dans sa pensée, pendant qu'il présidait les grands conciles et qu'il
voyait de près les misérea et les tristesses d'une Église sécularisée.
Le rêve allait devenir une réalité. Dans la rude et âpre carrière de Tapôtre, la fondation de Fulda, dont une heureuse fortune nous a conservé le récit intact, apparaît comme Tépisode lumineux; c'est assurément une des pages les plus idylliques que présentent les annales de la civilisation.
On se souvient du jeune Sturmique Boniface avait ramené de Bavière, et dont il avait confié l'éducation à Wiethberl, abbé de Fritzlar*. Sous la direction de ce maître expérimenté, l'enfant se forma à la vie monastique : il apprit les psaumes par cœur, et il s'initia au quadruple sens des écritures, dont l'étude constituait la partie principale de l'exégèse. Ordonné prêtre, il fut employé pendant trois ans dans les travaux de l'apostolat. Mais, épris de la perfection évangélique, il soupirait après la vie du cloître, et il s'en ouvrit à son bon maître. Celui-ci, dont ces aspirations servaient les desseins, crut le moment venu de réaliser son projet, et il chargea son ermite^ c'est le nom qu'il donnait à Sturmi, d'aller chercher, dans l'antique forêt de Buchonie, un lieu propre à l'édification d'un monastère. Le biographe de saint Sturmi ne nous dit pas quelles conditions devait présenter, dans
I. V. ci-dessus, p. 68. Ce qui suit est raconte d'après la y'tta Sturmi (MGH. SS., t. IV), source presque unique pour le présent chapitre, et à laquelle on est prié de se reporter chaque fois que je ne donne pas d'autre référence.
la pensée de Boniface, remplacement que son disci* pie recevait la mission de lui trouver, mais il résulte de son récit même, nous le verrons, que le site devait avoir Tampleur et la fécondité [nécessaires à la création d'un établissement vaste et fort peuplé, capable de répondre aux saintes ambitions du grand civilisateur ^
La Forêt des Hêtres — tel est le sens de Tappellation germanique de Buchonia — couvrait alors de ses ombrages immenses une grande partie de TÂllemagne centrale et occupait tout le cours supérieur du Wéser. Elle servait de limite naturelle à la Hesse et à la Thuringe, et elle formait Tépaisse et impénétrable barrière entre les établissements que Boniface avait fondés dans Tun et dans l'autre pays. Le nom de la Buchonie était célèbre dans \e% légendes germaniques : au dire des poètes francs, elle avait vu le vieux roi de Cologne, Sigebert, tomber sous les coups des assassins envoyés par son fils, pendant qu'il y reposait sous sa tente'. Et la partie de cette forêt que nous allons voir explorée par le jeune Sturmi était précisément celle qui semblait en réunir toutes les terreurs.
I. J^attire rattentioD du lecteur sur cette condition; à elle seule, elle suffit à réfuter l'assertion de Rettberg, d*après laquelle Fulda ne devait être qu'un lieu de retraite et n*avait aucun but d'apostolat.
a. Sur cette légende, v. G. Kurth, Histoire poétique des Mé" rovingiens^ pp. 293-317 et Clovis, »• édition, t. II, pp. 117i3o.
Du haut des sauvages montagnes de la Rôn, qui, courant du nord au sud, limitaient la Buchonie du côté de la Thuringe, jaillissent, Tune à Test, Tautre h Touest, deux rivières qui en se réunissant une trentaine de lieues plus loin, à Munden, prennent le nom unique de Wéser. Ces deux branches du grand fleuve s^ appellent Tune la Fulda, l'autre la Werra. La Fulda traversait dans toute sa longueur la forêt des Hêtres. Nulle part, la solitude n'était plus profonde, la végétation plus épaisse, le désert plus effrayant. Selon un vieux dicton germanique, récureuil y pouvait sauter des dizaines de lieues de cime en cime. Les bêtes féroces qui Thabitaient en fermaient Taccès aux pas de Thomme. On y était vraiment dans le désert de la vaste solitude, in eremo vastœ solitudinis^ comme disaient les diplômes du moyen âge lorsqu'ils essayaient de rendre par cette redondance gréco-latine l'impression que devait faire la barbarie de la nature indomptée.
Partant, selon toute apparence, du couvent de Fritzlar, avec deux de ses compagnons, Sturmi s'engagea donc, sur la foi de son maître, dans les sombres fourrés d'où devait jaillir — c'était son espérance — la lumière d'une nouvelle cité de Dieu. Pendant plusieurs jours, les pieux explorateurs s'avancèrent bravement à travers un océan de feuillage, ne voyant, dit notre narrateur, que le ciel et les astres, avec de grands vols d'oiseaux passant au-dessus de leurs têtes. La nuit, ils s'arrêtaient pour se faire des huttes
de branchages et d'écorces, où ils veillaient en jeûnant et en priant. Le troisième jour, ils découvrirent le site admirable oiî, depuis, s'éleva Tabbaye de Hersfeld, et ils crurent avoir trouvé l'endroit qui correspondait aux indications de Boniface. Pendant que ses compagnons s'y arrêtaient, continuant leur vie monastique comme s'ils avaient été à Fritzlar, Sturmi alla faire part de la découverte à son maître. Mais, instruit par l'expérience et craignant pour ses disciples le voisinage des cruels Saxons, le saint désapprouva le choix des explorateurs et leur ordonna de continuer leurs recherches. Ils remontèrent alors en barque le cours de la Fulda, explorant attentivement les deux rives, et s'arrêtant de préférence aux endroits situés au confluent des torrents et des ruisseaux, dans l'espoir de rencontrer un emplacement favorable. Trois jours encore furent consacrés à cette nouvelle recherche, qui les amena jusqu'au confluent de la Lûder * ; après quoi, n'ayant rien trouvé qui les satisfit, ils allèrent, un peu découragés, reprendre leurs exercices religieux dans les huttes de Hersfeld. Il fallut qu'un message de Boniface vînt mander auprès du saint son désolé ermite. Sturmi se rendit aussitôt à Fritziar où son maître lui fit l'accueil le plus affectueux, l'admit à sa table, lui ordonna de rompre le jeune en témoignage d'affection, et, après le dîner, eut avec lui une longue conversation sur les choses
I. Là où s'élève aujourd'hui le village de Lûdermund, à quelques lieues en aval de Fulda.
spirituelles. Sturmi confia au saint qu'il n'avait trouvé aucun emplacement qu'il pût lui recommander.
« II existe pourtant, répondit le saint avec un ac« cent prophétique. Dieu Ta préparé dans la solitude; ne vous découragez donc pas, continuez vos recherches et croyez que vous le découvrirez. » Ces paroles du maitre rendirent confiance au disciple. Il rentra à Hersfeld et, après un repos de quelques jours, il se remit en route pour la troisième fois. Il était seul : ses compagnons, selon toute apparence, ne partageaient pas son espoir, et peut-être lui-même éprouvait-il une joie secrète à n'associer personne aux dangers et à la gloire de sa nouvelle mission.
Monté sur son àne, Sturmi explora donc de nouveau la vaste et eflrayante forêt à partir de Hersfeld, étudiant avec soin la déclivité et l'élévation des collines et l'abondance des sources, tout en récitant ses psaumes et en priant Dieu avec ardeur. La nuit, il dormait à l'abri des haies d'épines qu'il faisait autour de sa couche pour se dérober avec sa monture à la dent des bêtes féroces. Les seuls êtres humains que l'homme de Dieu rencontra dans cette périlleuse exploration, ce furent des Slaves qui se baignaient dans la Fulda, à l'endroit où la route qui menait de la Thuringe à Mayence traversait à gué cette rivière. Leurs corps nus épouvantèrent la monture du pieux explorateur; eux-mêmes le poursuivirent de leurs menaces et de leurs injures, mais ils ne lui firent pas de mal, et il n'eut à soufiPrir, dit son biographe,
SAINT BONIFACB. 7
que de leur mauvaise odeur. Un d'eux, qui savait quelques mots d'allemand, lui demanda où il allait; il répondit qu'il se rendait dans la partie d'amont du désert, et ils ne Tinquiétèrent pas davantage.
Le quatrième jour, Sturmi, dépassant l'endroit où s'éleva par la suite son monastère, était arrivé à la hauteur du confluent de la Giesel* et avait atteint, vers le coucher du soleil, le sentier connu sous le nom d'Ortesvv^eg. Déjà il se remparait pour la nuit, selon son habitude, lorsqu'il entendit de loin le son de l'eau qui résonnait sous des pas. N'osant pas élever la voix pour appeler, car il ne savait pas s'il avait affaire à une bête fauve ou bien à un homme, il frappa avec sa cognée sur un tronc d'arbre, et il vit alors arriver à lui un homme qui menait un cheval par la bride. Le saint lia conversation avec lui; il lui exposa son projet, et l'homme, qui était le familier de ces lieux sauvages, les lui fit connaître avec la plus grande précision. Ils se trouvaient alors dans la partie de la forêt qu'on appelait l'Eichlohe, c'est-àdire, le bois des chênes. Plus loin, la vallée se rétré« cissait et la Fulda n'était plus qu'un torrent coulant dans une gorge montagneuse, où il était inutile de continuer des recherches. Par contre, un peu plus bas, la vallée avait une ampleur magnifique. Les deux voyageurs passèrent la nuit ensemble dans cette solitude; le lendemain, ils se séparèrent après s'être
I. La Giesel est un petit affluent de la Fulda, à quelques kilomètres en amont de la ville de ce nom.
bénis, et Sturmi, sur la foi des renseignements de rinconnu, se décida à rebrousser chemin. Il redescendit donc la rivière, examinant ses deux rives avec plus d'attention encore, arriva jusqu'au Grezzibach, puis, revenant un peu sur ses pas, il s'aperçut enfin de Tendroit prédestiné ob s'élève aujourd'hui Fulda. Il l'avait traversé deux fois sans en remarquer la vaste étendue. Maintenant, guidé par les renseignements de l'inconnu, il en fit un examen plus attentif, et ne tarda pas à se convaincre qu'il avait trouvé. Ravi de joie, il se dit que Dieu le lui avait révélé grâce aux prières de saint Boniface.
Le site de Fulda est en effet, sans contestation, le plus beau et le plus favorable de toute la vallée de ce nom, et c'était l'épaisseur de la foret qui seule avait pu en dérober les avantages aux yeux du saint solitaire, lors de ses deux premières explorations. Aujourd'hui que les défrichements en ont mis à nu tout le fond, ne laissant subsister quelques couronnes de forets que sur les hauteurs, le regard d'un observateur placé au bon endroit^ est frappé de l'heureux choix de Sturmi. La vallée s^élargit ici en une espèce de vaste cirque dont les eaux de la Fulda traceraient
I. Le plus favorable est sans contredît le lieu connu sous le nom d^Ausspann^ au-dessus de Johannesberg, au coin de la forêt et le long de la vieille route, aujourd'hui hors d'usage, qui allait de Francfort en Thurînge. C'est là que dans ses voyages de Francfort à Weimar, Gœthe avait l'occasion d'admirer la magnifique vallée de Fulda et le riant aspect des montagnes de la R6n.
le diamètre. Ce cirque s'élève de tous les côtés en pente douce, rempli de terres fertiles, et fermé par une série de collines au-dessus desquelles émerge le cône majestueux du Rauschenberg avec sa couronne de forêt. La ville se groupe à mi-côte, sur le penchant oriental de la vallée, auprès du monastère dont Téglise dresse vers le ciel ses deux tours jumelles, avec le dôme sous lequel reposent les ossements de saint Boni face.
Sturmi, au comble de la joie, passa une partie de la journée à explorer dans tous les sens le site prédestiné. Puis il le bénit, le marqua, vint rassurer ses compagnons à Hersfeld, et courut ensuite annoncer la bonne nouvelle à saint Boniface, qu'il trouva à Seleheim. Le plan du saint fut arrêté aussitôt. Sans tarder, Sturmi, sur son ordre, conduisit ses compagnons dans la solitude qui allait être leur demeure ; lui-même alla trouver le roi Carloman, et lui demanda la cession de remplacement qu'il avait choisi pour y élever son monastère. Le roi des Francs n'avait rien à refuser au régénérateur de son royaume. Il accueillit avec empressement la requête de Boniface, et lui abandonna, en toute propriété, le site de Fulda, formant un domaine de quatre milles de diamètre dans tous les sens. Carloman fit plus : il envoya dans le pays des commissaires qui, en son nom, invitèrent les propriétaires voisins à imiter sa générosité. Cette intervention royale paraît n'avoir pas été inutile, car déjà la prise de possession du site de Fulda par Sturmi
avait soulevé des difficultés, et^ en attendant qu'elles fussent tranchées, le saint avait dû se retirer avec ses moines à Dirichlar. Le désir du roi fut un ordre pour les grands; non seulement leur opposition tomba, mais leurs libéralités ajoutées à celles du prince augmentèrent la dotation royale et constituèrent le noyau des possessions territoriales de ^abbaye^
Le 12 janvier ^44) niunis de la charte de donation, Sturmi et sept autres moines vinrent, malgré les rigueurs de Tbiver, prendre possession de leur futur séjour. Sans tarder, ils se mirent a Tœuvre, et la cognée ouvrit une large clairière dans les inaccessibles fourrés de la vieille Buchonie. Les veilles, le jeûne, les prières et le chant des psaumes sanctifiaient ce noble travail des moines. Deux mois après, saint Boniface venait lui-même rejoindre ses disciples avec une légion de défricheurs, et, sur les cendres de la forêt calcinée» on commença l'édification d'une église en pierre * dédiée au Saint Sauveur. Pendant que le bruit du travail retentissait dans les profondeurs, le saint, retiré sur une colline qui dominait la vallée, y passa une semaine entière dans la retraite et dans
I. Ce noyau est délimite soigneusement dans le document du VIII* siècle connu sous le nom de Cartula sancti Bonifacii (dans Dronke, Traditîones et Jntiquitates Fuldenses^ P* 3)) qu'il faut lire avec le commentaire de Gegenbauer, Das Kloster Fulda im Karlinger Zeitalter, II, i, pp. 30-34* et sa carte. Cet auteur a seulement le tort de faire au texte certains changements non justifiés.
a. Cf. KichteT, Die ersten Anfànge Jer Bau^und Kunstlhatigkeit des Kloiters Fulda^ Fulda, 1900, pp. 7 et aa-a4*
la lecture de rÉcriture Sainte. Depuis, il revint, chaque année, se reposer de ses vastes travaux et se recueillir dans la solitude sur la colline de ses prédilections, où il avait son ermitage proche de Tabbaye, et à laquelle il laissa le nom de Bischofsberg, c'est-à-dire Montagne de Tévêque*. Il y prenait plaisir à initier les frères aux règles de la vie monastique et à la connaissance des Livres Saints, et il ne s'arrachait qu'avec douleur à cette solitude bénie pour aller reprendre sa mission dans le monde. Il introduisit parmi les moines une des observances qui lui étaient le plus chères, l'abstinence totale des boissons enivrantes, et pour que cette maison aimée devint un vrai modèle, il voulut que son cher Sturmi, qui en était le chef, allât étudier l'observance bénédictine dans les principaux centres religieux de l'Italie, spécialement à Rome et au Mont- Cassin. Au retour de ce long et pénible voyage, qui dura plus d'une année, Sturmi fut à même d'élever la vie monastique de Fulda au niveau des plus célèbres abbayes de la chrétienté. Déjà du vivant de son premier abbé, l'abbaye comptait quatre cents moines : le désert boisé était devenu une demeure riante et fertile .
1. Sur cette colline, Ratgar, 3* abbë de Falda, bâtit par la suite un sanctuaire de Notre-Dame qui lui a yalu le nom de Frauenberg, qu'elle porte aujourd'hui. Le Frauenberg fut successivement occupe par des chanoines, puis par un prieuré de l'abbaye, puis enfin par des Franciscains qui l'habitent encore. Y. Schannat, Diœcesis Fuldensis, pp. ii8-isi.
La nouvelle fondation donnait enfin une base solide à Tœuvre d'évangélisation de Boniface parmi les tribus germaniques. Il s'en rendait bien compte; de là la prédilection qu'il eut dès Torigine pour cet établissement, où il passa désormais ses meilleurs jours et où il voulut avoir son tombeau.
Avec quelle tendresse contenue Taustère ascète parle de cette maison bien-aimée au pape Zacharie ! « Il y a dans le désert d'une vaste solitude un endroit, situé au milieu des nations que fai éçangé- Usées, où j'ai bâti un monastère et réuni des moines qui vivent sous la règle de saint Benoît. Ce sont des religieux de stricte observance, qui s'abstiennent de viande, de vin et de toute boisson fermentée, qui n'ont pas de serfs, et à qui suffit le travail de leurs propres mains. J'ai fait l'acquisition de cet endroit grâce à la piété d'hommes religieux et craignant Dieu, surtout de Carloman, alors prince des Francs, et je l'ai dédié au Saint Sauveur. La, j'ai décidé, avec le consentement de votre Piété, de donner quelques jours de repos à mon corps fatigué par la vieillesse, et d'aller dormir après ma mort. Les quatre peuples auxquels, par la grâce de Dieu, j'ai porté la parole évangélique, demeurent dans les environs; je puis encore leur être utile tant que je vivrai, avec le concours de vos prières*. » Ici, et dans l'autre passage que
I. Epist. 79, p. aao. Ces quatre peuples sont les Francs, les Hessois, les Thuringiens et les Bavarois. A la place de ces derniers, certains historiens mettent à tort les Saxons et les Slaves, que le saint n*a pas ëvangélisés.
j*ai souligné, le but de la fondation apparaît clairement. Dans la pensée de Boniface, Fulda fut, dès Torigine, destiné à être non seulement la retraite de quelques ascètes, mais un foyer de civilisation ^
Ce grand rôle national auquel était appelée Tabbaye ne permettait pas qu'elle restât, après la mort de son fondateur, soumise à la juridiction d'un diocèse déterminé. Œuvre d'un légat du pape, et appelée à continuer son action dans une certaine mesure, Fulda devait comme lui relever directement du souverain pontife et être indépendante de toute autre autorité. Voilà pourquoi, apparemment, Boniface demanda au pape Zacharie l'immunité pontificale pour ce monastère, alors qu'il ne l'avait sollicitée pour aucune de ses fondations antérieures. Le pape acquiesça au vœu de son légat', et accorda le célèbre privilège qui rattache directement l'abhaye au Saint- Siège, la soustrait à toute autre juridiction, et décide qu'aucune fonction religieuse n'y peut être remplie, que la messe même n'y peut être dite sans Tautorisation de l'abbé '. C'était la première fois qu'en pays
I. Cf. la lettre du pape Zacharie, Epist, 80, p. aaa : monasterium in vastissima solitudine et in medio gentium quibus prœdicas constituttim.
3. Epist, 80, p. aaa. On n*a pas conservé la demande de saint Boniface, mais Oelsner, p. 80 et Hauck, t. 1, p. 535 ont supposé avec raison qu'elle était formulée dans la partie aujourd'hui perdue de la lettre 79, qui n'existe plus qu'en fragment.
3. y. le texte du privilège, Epist, 82, p. aa8. Il a été, depuis le xyiii* siècle, l'objet de discussions passionnées
franc un lien si étroit était serré entre le Saint-Siège et un monastère; c*était, en même temps qu^une aflfirmation éclatante de la juridiction suprême du pape sur TÉglise d'Allemagne, une preuve du filial attachement de Boniface à la chaire romaine.
L'œuvre répondit aux grandes espérances du fondateur^ et Fulda devint, en réalité, le plus puissant foyer de vie religieuse et intellectuelle qu'il y eût en Allemagne. Tous les arts y fleurirent sous les auspices de la religion; les lettres y eurent, comme elle, leur sanctuaire, Férudition allemande y trouva ses plus anciens représentants, l'agriculture y transforma bientôt la vallée et le pays entier, et donna des modèles de défrichement et d'exploitation coloniale. On voyait à Fulda, dans un tableau aux proportions restreintes, l'œuvre entière du civilisateur de l'Allemagne.
reprises de nos jours, et à la suite desquelles l'authenticitë de l'acte ne semble plus devoir être attaquée. Ses plus ardents adversaires ne soutiennent plus que la thèse de Tinterpolation .